Chapitre 109
« Il m’a fallu quelques années, je l’avoue, pour accepter que, pour Lady Foundling, la diplomatie consiste essentiellement à apporter une bouteille de mauvais vin et une épée à la table, puis à rappeler à son interlocuteur que, aussi infect que soit le vin, il reste probablement préférable à un coup de poignard. »
— Extrait des mémoires de Lady Aisha Bishara
« Misérable insecte », aboya le Duc des Bourrasques Violentes.
Je souris aimablement. Ça pouvait marcher. Le Duc s’adressait directement à moi, et non au Rôle de la Princesse du Zénith ; or, pour que mon plan réussisse, il fallait absolument qu’il le fasse. Enfin, « plan » était peut-être un peu ambitieux. Je suivais mon instinct, qui me poussait généralement à briser des os, mais avait aussi tendance à me tirer des mauvais pas à peu près entière. Je savais que je ne pouvais pas gagner si je me pliais à leur histoire. J’étais, au sens littéral, vouée à perdre. Il était temps de faire sortir le chariot de la route. J’avais toujours prospéré dans le chaos, et nul peuple n’était aussi mal préparé à y faire face que les Fées.
« Ça m’a blessée, vraiment », répliquai-je en levant les yeux au ciel. « On va rester là à s’échanger des insultes toute la nuit ou on va discuter des conditions ? »
« Vous m’insultez dans ma propre demeure et vous osez parler de conditions ? » siffla le Duc. « Je devrais vous détruire sur-le-champ. »
Je sentis le vent se lever dans la salle de bal, faisant frémir l’ourlet de ma cape. Il existait sans doute des Noms qui permettaient d’évaluer précisément la puissance dont un adversaire pouvait disposer, mais, hélas, Écuyer n’en faisait pas partie. Tout ce que je savais, c’était qu’il était un glacier comparé au glaçon que représentait une Fée ordinaire, et qu’il n’était pas si loin du Prince du Crépuscule lui-même. Quelle joie. C’était, songeai-je, le premier indice que, Duc ou non, il devait jouer un rôle important dans l’histoire de la Cour d’Hiver. Le Roi de l’Hiver essayait-il de se servir de moi pour se débarrasser d’un ennemi qu’il n’avait pas le droit de toucher ? Peu probable, finis-je par conclure. J’étais censée entrer en conflit avec celui-là, certes, mais le différend devait aussi se régler par l’intermédiaire de champions. Lui trancher la tête n’était pas censé faire partie du programme.
« Mais vous ne le ferez pas, dis-je. Parce que je suis une invitée, et que vous autres ne jurez que par les règles. C’est une règle assez importante, si j’ai bien compris. »
« Vous ne serez pas mon invitée éternellement », dit froidement le Duc des Bourrasques Violentes.
Le vent dont ses manchettes étaient faites se déchaîna, sans qu’il fît le moindre geste. Il faudrait que je parle à Masego de ces titres aristocratiques qui vous conféraient la maîtrise de tel ou tel élément, pour comprendre comment ça marchait, concrètement. Il y aurait peut-être moyen de lui couper cet accès. Sans sa magie, la Fée n’était qu’un homme en habits de luxe, et je n’hésitais pas à poignarder ce genre de types quand cela me permettait d’obtenir ce que je voulais.
« Je doute que déclencher une bataille rangée dans les rues de Skade plaise beaucoup à votre roi, dis-je. Je suis aussi son invitée, vous vous souvenez ? »
« Si vous pensez que cela vous rend intouchable, vous vous trompez lourdement », répondit la Fée.
« Vous vous en tirerez quand même avec une tape sur les doigts, souris-je. Et j’ai l’impression que, par ici, la tape d’un roi a tendance à… laisser des marques. »
Autour de nous, tous les visages des Fées que je voyais étaient impassibles. Elles restaient là, dans un silence absolu, sans même respirer, à regarder la scène se dérouler. On aurait dit une salle pleine de statues.
« Mais je suis une âme charitable, mentis-je. Alors je vous propose un moyen d’obtenir réparation qui contourne le problème. »
« Un duel en bonne et due forme, dit le Duc, ses lèvres pâles s’étirant pour dévoiler des dents d’ivoire. Oui, cela me conviendrait. Vous écraser sous mon talon sera fort satisfaisant. »
Et maintenant, je vous tiens, pensai-je. Pas de champions : juste le monstre immortel et moi dans une arène. À force de le pousser un peu, il avait abandonné sans hésiter l’histoire de la Princesse du Zénith faite captive et s’était aventuré en terrain totalement inconnu. Je n’avais pas choisi ces mots au hasard : nous n’avions aucune carte à suivre. Pas d’histoire. Ce qui signifiait, à mon avis, que je pouvais y inscrire la mienne. Comment battre quelqu’un qu’on ne peut pas battre ? me demandai-je, songeant aux champs rocailleux d’un pays qui me paraissait désormais si lointain. Des jours plus innocents, où je jouais à la guerre au lieu de la faire. Mais je n’avais pas oublié la leçon la plus importante que m’avait enseignée l’École de guerre : ne gagne pas selon les règles, gagne malgré elles.
« Il ne reste donc qu’à fixer l’enjeu », dis-je.
Les lèvres du Duc s’étirèrent encore, en un rictus hideux.
« Si vous perdez, vous me céderez l’âme de tous ceux qui sont sous vos ordres », déclara-t-il.
« Pour mémoire, je ne suis pas sous ses ordres », lança Archer depuis un étage supérieur.
Sans même me retourner, je lui adressai un geste grossier dans sa direction.
« D’accord, dis-je. Ce que je veux, c’est— »
« Oui, oui, fit le Duc en balayant l’air de la main. Les Fées de l’Été pourront retrouver leur liberté. »
« Ces pauvres bougres ne sont absolument pas mon problème », dis-je en haussant un sourcil.
Je tapotai mon annulaire en jetant un coup d’œil à sa main. On y apercevait le bijou qui scellait l’invitation que j’avais reçue : une bague en bois blanc sertie d’une opale plate qui empestait la magie.
« Votre chevalière, dis-je. Je la veux. Et je veux aussi l’avoir toujours eue. »
« Vous exigez un prix exorbitant », ricana le Duc.
« Vous venez de me réclamer quelques milliers d’âmes, espèce d’abruti, répliquai-je sans ciller. Ne pleurnichez pas pour des babioles, c’est indigne. »
« Votre mort, dit-il, ne sera pas rapide. »
« J’entends un oui, dis-je. Quelqu’un d’autre a entendu un oui ? »
« J’accepte les conditions de ce pari, lâcha le Duc entre ses dents. Puisque vous êtes si pressée de mourir, allons-y. La salle de bal fera-t-elle l’affaire ? »
Je souris et agitai l’index.
« J’ai passé la journée à voyager, dis-je. Une fleur délicate comme moi a besoin de repos avant un exercice aussi éprouvant. Vous n’essayez pas de tricher, au moins ? »
Je poussai un cri de surprise feinte.
« Je vous croyais plus honorable, Duc, dis-je avec gravité. »
« À l’aube, alors, dans les Champs de Wend, répondit la Fée avec un ricanement. Mon honneur ne souffrira pas d’un délai supplémentaire. »
« S’il souffre tant que ça, vous devriez abréger ses souffrances, répliquai-je, car je n’avais jamais appris à m’arrêter quand j’avais l’avantage. Mais soit, j’accepte vos conditions. »
J’ajoutai mentalement à ma liste qu’il me faudrait découvrir exactement ce qu’étaient ces Champs. Ça avait l’air important.
« Un peu de divertissement avant la Cour, sourit le Duc des Bourrasques Violentes. Quelle fraîcheur. »
J’aurais pu critiquer un endroit qui considérait les combats à mort comme un divertissement, mais, puisque j’avais gagné davantage à Laure grâce à la Fosse que le Nid du Rat, une histoire de poutre et de paillettes me vint à l’esprit. À vrai dire, quiconque pouvait se permettre d’habiter une maison de verre aurait probablement besoin qu’on lui jette quelques pierres. Si quelqu’un devenait aussi riche, il devait forcément y avoir des tas de paysans qui mouraient de faim dans l’ombre. Je n’avais plus rien à gagner à poursuivre la conversation ; je réprimai donc mon envie d’avoir le dernier mot et m’éloignai d’un pas tranquille. Ma pipe s’était éteinte, constatai-je avec un soupir. Évidemment. Je n’avais pas fait quelques pas que toutes les Fées autour de nous se remirent à bouger, comme si un sort venait de se dissiper. Des chuchotements éclatèrent aussitôt, mais je n’avais aucune intention de rester pour découvrir ce qu’elles racontaient. Je repérai rapidement Hakram qui descendait les escaliers à la hâte, tirant derrière lui un Masego qui protestait, tandis qu’Archer observait la scène d’un air amusé.
« Eh bien, dit Archer. Voilà qui a sacrément animé la soirée. »
« Ravie d’avoir pu aider », répliquai-je avec ironie.
« On vous a eue », gronda l’Adjoint.
Je haussai un sourcil. Masego laissa échapper un petit bruit de compréhension.
« Tous ceux qui sont sous vos ordres, dit l’Apprenti. Vu votre place au Conseil dirigeant de Callow, cela pourrait aussi s’appliquer à toutes les âmes de l’ancien royaume, en plus de celles de la Quinzième. Oh. »
Je clignai des yeux. Putain. Je n’y avais pas pensé. J’étais plus ou moins à la tête de Callow depuis un an, mais je n’avais jamais vraiment compris que je détenais une autorité de reine, à peine bâtarde. Je me voyais toujours comme Catherine Foundling, l’Écuyer, et rien de plus.
« Il ne pourrait pas vraiment venir réclamer tout ça, quand même ? » dis-je.
« Avec une dette d’une telle ampleur, le Duc pourrait probablement se rendre dans la Création avec toute sa puissance, répondit l’Apprenti. Pour la suite, je n’en ai pas la moindre idée. À ma connaissance, ce serait sans précédent. »
« Les Calamités le réduiraient en fumée avant qu’on en arrive là, dis-je en fronçant les sourcils. Et Ranger peut affronter le Prince du Crépuscule même en Arcadie ; elle saurait s’occuper de lui. »
« Je n’en suis pas sûre, dit Archer. Ça dépendrait de son humeur. Un duc ne représenterait peut-être pas un défi suffisant pour qu’elle s’en mêle. »
« Elle laisserait vraiment quelques millions de personnes se faire voler leur âme ? » m’exclamai-je, horrifiée.
« C’est toi qui viens de les mettre en jeu, fit remarquer Archer. La Dame du Lac n’est redevable à personne, Foundling. Suggérer le contraire risquerait de… mal tourner. »
Hein. Petite, j’avais toujours préféré les histoires sur Ranger, mais voilà qui les faisait voir sous un autre jour. Je passai une main dans mes cheveux.
« Je ne perdrai pas, de toute façon, dis-je. Alors ça n’a pas d’importance. »
« Vous avez un plan, dit l’Adjoint. »
« Plus ou moins, admis-je. Il me faut un peu de temps pour le mettre au point, d’où le délai. Nous devons rentrer dans la Cour Silencieuse. »
« Déjà ? » protesta Archer.
« En fait, j’ai une mission pour toi qui n’implique pas… » commençai-je.
« Ça a l’air sérieux », dit-elle.
« Essaie de découvrir tout ce que tu peux sur le Duc des Bourrasques Violentes pendant que tu bois jusqu’à en mourir, lui dis-je. Et je veux dire absolument tout. Même les détails les plus insignifiants pourraient servir. »
« Tu aurais dû faire ça avant de lui jeter le gant, fit remarquer Archer. Mais, pour lui rendre justice, c’est la chose la plus drôle qui soit arrivée ce soir. Et je compte les vêtements de l’Adjoint. »
« Heureuse de t’avoir dans l’équipe, soupirai-je. Masego, en sortant, je veux que tu observes bien le Duc. Regarde-le attentivement. »
« Je l’ai vu dans mes lunettes, dit l’Apprenti. C’est inutile d’en faire davantage. »
Alors ses lunettes pouvaient faire autre chose que voir la sorcellerie. C’était bon à savoir.
« Allons-y, dis-je en jetant un dernier regard aux Fées. On perd la lumière du jour — et ne t’avise pas de me corriger, Masego, c’est une expression. »
Il garda son air renfrogné jusqu’à la voiture.
Dès qu’une protection fut dressée pour empêcher les Fées d’écouter ce qui se dirait dans la bibliothèque, je me tournai vers mes deux compagnons avec un sourire radieux.
« Bien, messieurs, j’ai du travail pour vous », dis-je.
L’Apprenti ôta ses lunettes et les posa sur la table.
« J’imagine que ma tâche a un rapport avec la raison pour laquelle vous m’avez demandé d’observer le Duc », dit-il.
Il murmura quelques incantations et tapota le bord gauche des lunettes. Une image vaporeuse du Duc des Bourrasques Violentes se matérialisa au-dessus. D’un geste du poignet, il la fit pivoter. Je me penchai pour mieux voir : j’avais été face à cette Fée, et j’étais incapable de me rappeler autant de détails sur ses vêtements. Je laissai échapper un sifflement admiratif.
« Pas mal, dis-je. Tu t’y connais en illusions ? »
« Ce n’est pas ma spécialité, mais je peux accomplir tout ce qui relève de la Basse Arcane, répondit Masego d’un ton désinvolte, comme s’il ne venait pas d’affirmer qu’il pouvait rivaliser avec plus de neuf dixièmes des mages de Calernia dans une branche de la sorcellerie plutôt difficile. »
« Il faut que tu me crées un glamour, dis-je. Un que je puisse porter. »
« Ce n’est pas vraiment le moment de développer un goût pour la vanité, dit l’Apprenti. »
« Il faut que tu me donnes l’air d’être de sa famille, poursuivis-je sans relever. »
Il fredonna.
« Il me faudra un support sur lequel inscrire l’Œuvre, dit-il. Si j’utilise un objet d’Arcadie, l’effet sera particulièrement puissant, ce qui devrait améliorer le résultat. »
« Demande à un domestique de te trouver quelque chose, alors, dis-je. Un collier, si possible, que je puisse porter sous mes vêtements. »
Il hocha distraitement la tête, manifestement déjà occupé à réfléchir aux aspects pratiques de ma demande. Face à une énigme, Masego ne s’interromprait pas pour me demander pourquoi je voulais ressembler à une parente de la Fée que j’allais tuer ; pourtant, je sentais le regard de Hakram posé sur moi tandis que l’Apprenti se levait et quittait la pièce, puis la protection.
« La chevalière, que vous voulez “avoir toujours eue”, dit-il. Et l’air d’être sa fille par le sang. Ce ne sont pas des coïncidences. »
« Ce qui m’amène à ce que j’attends de toi. Il faut que tu me trouves une histoire de parricide dans l’un de ces livres », dis-je en désignant les étagères autour de nous.
Hakram pencha la tête sur le côté.
« Une fille qui n’a jamais connu ses parents tue un duc, puis découvre que la chevalière qu’elle porte à la main correspond à ses armoiries, dit l’orc. Le Destin l’a conduite à tuer son père. Une tragédie, mais qui fait d’elle une duchesse à la fin, dans une victoire creuse. »
Ah, Hakram. Si j’avais cent personnes aussi perspicaces que lui, Callow se gouvernerait tout seul.
« C’est l’idée, admis-je doucement. »
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous voudriez devenir duchesse de l’Hiver », dit-il.
« On en est arrivés au point où l’on croit que ce qu’on veut, à Skade, c’est en repartir vivants, dis-je en posant les coudes sur la table. L’Arcadie nous donne l’impression que tout ce qui se trouve à l’extérieur est loin. Mais nous y sommes entrés pour une raison. »
« Pour mettre fin à l’invasion de Marchford par l’Hiver, dit l’Adjoint. »
« L’Hiver ne peut pas envahir Marchford si Marchford fait partie de l’Hiver, murmurai-je. »
« C’est… commença l’orc. Cat, il y a des risques. Et il y aura des conséquences. Tant que tu gouverneras la ville, elle sera liée à une Cour qui, d’ordinaire, n’a pas de place dans la Création. Nous ignorons ce que cela pourrait entraîner. »
« Il y a un putain de portail qui crache une tempête de neige à l’emplacement de mon marché, Hakram, répondis-je avec lassitude. Cette occasion est passée. Les Fées sont là et elles ne vont pas partir. Si je fais partie de leur aristocratie, au moins, je pourrai établir les règles dans mon domaine. »
« L’Impératrice aura son mot à dire sur l’une de ses villes qui dépend aussi du Roi de l’Hiver, gronda-t-il. »
« Ça ne lui plaira pas, convins-je. Mais je crois qu’un affrontement avec l’Hiver lui plairait encore moins. Praes ne peut pas se le permettre pour l’instant, pas avec Procer qui rôde à ses portes. Au fond, c’est une femme pragmatique. Tu as vu le genre de poids lourds que l’Hiver peut déployer, s’il le faut. Tu crois vraiment que les Légions peuvent leur tenir tête ? »
« Les Légions de la Terreur peuvent tuer tout ce qui existe dans la Création ou en dehors, répondit Hakram sans hésiter. »
L’assurance inébranlable dans sa voix était impressionnante. C’était quelque chose que je commençais seulement à comprendre chez les orcs. J’avais cru qu’ils répartissaient simplement tout le monde entre alliés et ennemis, ce qui leur donnait une certaine clarté d’esprit, mais c’était bien plus profond. Les orcs mettaient plus de temps que les humains à se forger une conviction, mais, une fois qu’ils l’avaient, rien ne pouvait l’ébranler. Hakram avait décidé que je méritais qu’il me suive, et cette certitude l’avait mené jusqu’à un Nom. Peu importait qu’aucun orc n’en eût porté depuis plus d’un millénaire. Juniper croyait, elle aussi, que les Légions de la Terreur pouvaient affronter n’importe quel adversaire ; aussi avait-elle écrasé des mercenaires et des démons par sa seule ruse et son impitoyable détermination, les manipulant à chaque étape. C’étaient deux individus exceptionnels, mais je percevais chez tous les orcs que je connaissais une part de ce qui les animait. Je songeai à ce qu’avaient dû être les Clans au sommet de leur puissance, et j’en frissonnai presque. Cent mille orcs, sachant au plus profond d’eux-mêmes que leur Seigneur de guerre était invincible. Pas étonnant que les Soninke les eussent redoutés pendant des siècles, ni que les Déoraithe eussent bâti un immense mur sur des lieues pour les tenir à l’écart.
« Mais les pertes seraient lourdes, jusqu’à ce qu’on trouve la bonne méthode, finit par concéder l’Adjoint.
« Garde cette idée en tête, Hakram, dis-je. Quand nous serons rentrés, je suis presque sûre qu’il nous faudra chasser l’armée de l’Été. »
« Voilà un combat dont nous nous souviendrons quand nous serons vieux et grisonnants », répondit l’Adjoint en découvrant ses crocs.
À cet instant, il me rappela vivement Nauk, et j’en éprouvai un pincement au cœur. Ils me manquaient, me rendis-je compte. Ma petite bande de marginaux. Juniper et Aisha, Ratface et Pickler — et Kilian, plus que tous les autres. Bon sang, Black me manquait aussi, cet homme qui n’était si soigneusement pas mon père, dont je désirais l’approbation autant que je la redoutais. Les sermons de la Maison de la Lumière n’avaient jamais dit que le Mal ressemblerait à ça. À une famille, la seule que j’aie jamais eue. Peut-être était-ce ainsi que les Dieux d’en Bas vous attrapaient, songeai-je. Ils vous faisaient aimer des gens capables d’horribles choses, juste assez pour que vous leur pardonniez.
« Commençons par nous assurer qu’on vivra jusque-là, finis-je par dire. Le Duc va m’étaler sur le sol si on ne triche pas. Trouve-moi mon histoire, Adjoint. »
« Et ensuite ? demanda l’orc.
« Et ensuite, souris-je, nous allons raconter des conneries si convaincantes qu’elles deviendront une prophétie. »