Chapitre 108
« Seulement si c’est “être exécuté”. »
— Terribilis Ier, Empereur de l’Effroi, lorsqu’un héros lui demanda quelle était sa dernière volonté
Il y avait des centaines de fées à l’intérieur, chacune plus scintillante que la précédente. J’avais vu la cour de Praes et l’opulence de ses nobles, mais ici, c’était une Cour. Cette majuscule avait son importance. Ces créatures immortelles se livraient à ce jeu depuis que l’Empire n’était encore qu’un rêve de folle, et cela se voyait. Nous traversâmes l’antichambre du duc et entrâmes dans ce qui devait être la salle de réception, sans nous séparer. La présence de Hakram à ma gauche me rassurait, comme un bouclier à mes côtés. Notre arrivée avait fait sensation, mais personne ne vint nous aborder tout de suite : nous ne récoltâmes qu’une myriade de regards discrets tandis que les fées murmuraient au-dessus de leurs verres. Archer prit une coupe de vin sur un plateau d’argent et ignora mon regard réprobateur ; elle goûta le liquide scintillant et fredonna d’approbation.
« Il est bon, dit-elle.
— Ne te saoule pas, l’avertis-je.
— Tu sais que le truc du poison marche pour éliminer l’alcool de ton organisme, pas vrai ?
— Si c’était du vin de la Création, je n’aurais rien dit, répondis-je. Mais ce n’en est pas.
— Bof, fit-elle en haussant les épaules.
Après cette démonstration d’éloquence remarquable, nous décidâmes silencieusement de laisser tomber pour le moment. Comme je l’avais vue, l’année précédente, s’enfiler de l’alcool fort au petit déjeuner plutôt que du thé, j’étais prête à parier qu’Archer tenait mieux l’alcool que la plupart des gens. De toute façon, j’avais des chats plus pressants à écorcher que de transformer cette femme en modèle de sobriété. La salle de réception comptait une demi-douzaine d’histoires entrelacées, toutes faites de la même matière venteuse que le reste du palais et centrées sur la piste de danse, au milieu du niveau inférieur. Pour l’instant, celle-ci était vide. Ou presque : j’avais enfin trouvé d’où venait la musique. Sept fées se tenaient sur une estrade contre le mur. La plupart jouaient d’un instrument, tandis qu’une seule chantait des paroles que je n’arrivais toujours pas à distinguer, même d’aussi près. Des magouilles magiques, supposai-je. La mélodie était triste et je pouvais deviner pourquoi : toutes étaient enchaînées dans des liens argentés et avaient l’air d’avoir affronté un interrogateur impérial. Pas un des gentils.
« Ce ne sont pas des fées d’Hiver, dit Hakram en observant les mêmes personnes.
Non, ça, c’était certain, pensai-je avec amertume. Leurs vêtements s’accordaient aux couleurs du décor, mais elles, elles détonnaient. Une chaleur se dégageait d’elles, une douceur dans leurs silhouettes, qui faisait défaut à toutes les autres fées alentour : à mes sens, elles évoquaient la lumière d’une bougie, tandis que les invités ressemblaient à de la glace. Des prisonnières de la Cour d’Été. Je commençais à entrevoir le scénario. J’étais dans la peau d’une princesse d’Été, probablement envoyée en mission diplomatique. Après avoir assisté au bal masqué organisé par un duc, je tomberais sur des membres de mon peuple réduites en servitude et cruellement battues. Quelqu’un cherchait à pousser mon personnage à faire une sottise. Intéressant que la princesse soit censée les sauver, cela dit. Dans les histoires, l’Été ne tourmentait pas les mortels autant que l’Hiver, mais ses membres n’étaient pas exactement des modèles de bonté.
« C’est là qu’on nous attend, murmurai-je. Alors allons ailleurs. L’un de vous sait comment se mêler aux aristocrates ? »
« Souriez et faites semblant d’écouter, répondit Masego distraitement. Si la conversation s’essouffle, dites comme c’est intéressant en prenant un air mystérieux.
— Donc, c’est non, lança Archer, amusée.
Eh bien, elle n’avait pas tort. Je pris la tête du groupe et partis à gauche. Les autres me suivirent. En entrant dans l’une des galeries latérales, nous semblâmes envoyer un signal muet : nous étions désormais abordables. Tous les invités qui avaient gardé leurs distances se mirent à s’approcher. Je compris vite que je n’étais pas la seule cible. Ni même la première. Une femme aux cheveux verts et aux yeux pareils à des joyaux engagea la conversation avec Masego sur la magie, et je renonçai dès qu’elle prononça les mots « matrice stable cloisonnée ». Cette tentation-là semblait plutôt inoffensive ; je le laissai donc à ses affaires. De grands jumeaux bruns au sourire avenant vinrent aborder Archer. Ils étaient de sexes différents, me semblait-il, mais difficile de savoir lequel était lequel, et portaient des bouteilles d’alcool qui avaient l’air plus corsé que du vin. Ils s’adaptent à nos goûts, songeai-je.
« Seigneur Hakram, si je ne m’abuse ? toussota une fée âgée. Vous avez l’allure d’un orque des Loups Hurlants, si j’ose me permettre.
Adjoint haussa un sourcil.
« C’est bien moi, dit-il d’une voix rocailleuse.
— Que de souvenirs, sourit doucement le noble. Cela fait des siècles que je n’ai pas rencontré quelqu’un de votre peuple. J’ai eu le plaisir de visiter le Champ Cornu lorsque celui qu’on appelait Kharsum devint Seigneur de guerre.
Le grand orque se pencha inconsciemment vers lui.
« Vous avez assisté à l’élection de l’Unificateur ? demanda-t-il.
— Oh oui, répondit la fée. Les affaires politiques orques sont toujours animées. J’ai vu des champs de bataille jonchés de moins de morts.
Je m’étais demandé quel sujet ils choisiraient pour aborder Hakram. L’histoire orque, ça se tenait. Son peuple avait perdu tant de savoir après la Guerre des Chaînes et l’occupation qui avait suivi. Chaque bribe de leur histoire d’alors valait plus que de l’or à leurs yeux, une nouvelle pierre à ajouter à une mosaïque encore plus vide que pleine. Il me jeta un coup d’œil et je hochai la tête. Pour l’instant, rester groupés ne nous apportait rien ; nous devrions attendre de voir comment le récit évoluerait. J’étais assez curieuse de découvrir quelle approche ils choisiraient avec moi, à vrai dire. À moins qu’ils ne puissent me trouver un moyen pratique de transformer le système de gouverneurs impériaux en un État-nation fonctionnel, ils n’avaient pas grand-chose pour me distraire. La réponse prit la forme du Baron des Lumières Bleues, l’un des nobles qui m’avaient escortée jusqu’à la ville, s’avançant tranquillement dans ma direction. Lors de notre dernière rencontre, il s’était montré méfiant, mais intéressé. À présent, il me regardait avec une haine manifeste.
« Vous jouez l’antagoniste ? lançai-je avec un sourire avant qu’il ait pu ouvrir la bouche.
Il cligna des yeux, le visage soudain parfaitement vide. Comme si tout son être s’était éteint. Vous n’aimez pas quand je ne récite pas mon texte, hein ? J’avais trouvé mon premier levier. Il ne me tirerait pas de ce pétrin, mais c’était toujours ça de pris.
« La musique vous plaît, ma dame ? demanda-t-il au bout d’un moment, revenant par défaut à son ton méprisant.
J’avais vu Héritière en réussir de bien meilleures, songeai-je, amusée. Il ne trouvait même pas silencieusement toute mon existence répugnante. Une prestation médiocre.
« Je ne suis pas très musique, répondis-je. Et battre les artistes me semble de mauvais goût, mais ce n’est que mon avis.
— Les captifs n’ont aucun droit, dit-il.
— Je veux dire, vous n’avez signé aucun des traités calerniens sur le traitement des prisonniers, donc je suppose que vous avez raison dans les faits, réfléchis-je à voix haute. L’Empire non plus, d’ailleurs. Les sacrifices sanglants constitueraient probablement une violation des accords.
Le Baron sembla ne plus savoir quoi répondre.
« Si l’une d’elles manque une note, elles seront toutes fouettées, tenta-t-il.
— C’est gentil, dis-je. Tout le monde peut s’y mettre ou il n’y a qu’un seul bourreau ? Je n’ai jamais fouetté personne, je voudrais éviter de me ridiculiser en public.
Je me demandai ce que cela disait de moi que je commence à m’amuser. Il était évident qu’on avait supposé que, par sens moral, je m’opposerais à ce qu’on enchaîne et tourmente les fées d’Été. Raté. Non seulement ces musiciennes étaient des créatures pratiquement immortelles qui reviendraient à la prochaine saison d’Été, mais elles n’étaient pas sous ma protection. Si les membres de la Quinzième ou des Callowans s’étaient trouvés sur cette estrade, il aurait maintenant une lame dans la gorge. Mais je n’avais pratiquement aucune envie de sauver des fées des griffes d’autres fées. J’avais appris à la dure, après tout, qu’en cherchant à sauver tout le monde, on ne faisait que provoquer davantage de morts. Les choix difficiles ne m’étaient pas étrangers, mais celui-ci… n’en était tout simplement pas un. Je n’allais pas risquer ma vie ni celle de mes amis pour les manigances futiles des fées. Méchante, Baron, pas héroïne. Je choisis mes combats.
Je tapotai l’épaule du Baron des Lumières Bleues et m’éloignai, le laissant derrière moi, le visage vide. Je me demandai distraitement si mon refus de mordre à l’hameçon avait fait échouer tout le piège ou si je n’avais fait que survivre à la première salve. Probablement la deuxième option : ma chance était faite de désespoir et de larmes. Et pour confirmer cette merveilleuse lueur de pessimisme, je vis le Prince du Crépuscule, nonchalamment adossé à un pilier, qui m’observait d’un air ironique. Je grimaçai. Celui-là serait moins facile à emmerder.
« Vous appréciez le bal masqué, Dame de Marchford ? demanda-t-il.
Comme prévu, l’homme portait un masque de corbeau. J’eus la désagréable impression qu’il m’observait indépendamment des yeux de son porteur. Je m’accoudai à la rambarde près de lui et regardai la salle de bal vide, en contrebas.
« C’est instructif, répondis-je. Un piège assez évident pour des entités censées être l’incarnation même de la ruse.
— Un piège bien conçu ne repose pas sur la surprise, mais sur la nature de l’adversaire, dit-il.
Un serviteur s’approcha de nous avec un plateau. Deux pipes y reposaient, toutes deux déjà allumées : l’une dégageait une odeur douce et musquée, et le Prince s’en saisit. Du pavot moulu, si je ne m’abusais. L’autre dégageait le parfum âcre et caractéristique de la feuille d’éveil, mon vice préféré.
« C’est empoisonné ? demandai-je à la fée brune.
— Si je décidais un jour de vouloir votre vie, répondit le Prince, le poison n’aurait aucun rôle à jouer dans votre mort.
— Ce n’est pas un non, remarquai-je.
— Ce n’est pas empoisonné, soupira-t-il.
Je pris la pipe. Ce serait dommage de gaspiller ce produit, surtout que je pouvais rarement me l’offrir ces derniers temps. Ashur avait augmenté tous ses prix sur les marchandises importées par Praes depuis que la guerre avait éclaté dans les Cités Libres, et l’île était le seul endroit où l’on cultivait cette plante. J’inhalai avec un petit soupir de plaisir et soufflai la fumée grise.
« Votre roi a fait le mauvais choix en m’attirant ici, dis-je. Quoi que vous cherchiez, vous ne l’obtiendrez pas.
— C’est là toute la beauté de la chose, Dame Foundling, sourit-il, le visage encadré par un nuage de fumée de pavot. Ce que nous voulons, c’est ce que vous voulez. Nos victoires n’en font qu’une.
Le Prince était donc au courant des projets de son supérieur. Bon à savoir. Je ne me berçais pas d’illusions : mes bavardages n’avaient pas suffi à le pousser à révéler cela. Il fallait donc en déduire que le Prince estimait que ça n’avait aucune importance si je le savais.
« Où est la Princesse Sulia, en ce moment ? demandai-je brusquement.
Il eut un petit rire.
« Elle met le feu au sud de votre petit royaume, répondit-il. Même pour l’une des nôtres, la Princesse du Zénith a une vision des choses d’une simplicité admirable.
J’inhalai de nouveau, laissant la feuille d’éveil réchauffer mon sang et aiguiser mon esprit. L’idée qu’une entité dont la puissance égalait celle que je sentais émaner du Prince se promène en Callow était absolument terrifiante, mais je ne pouvais pas flancher maintenant. Je n’aurais peut-être jamais une autre occasion aussi belle de recueillir des informations.
« Je comprends que vous pensiez pouvoir vous en prendre à moi, dis-je. Je ne suis qu’une Nommée inexpérimentée qui ne possède qu’un seul aspect.
Le Prince du Crépuscule souffla un rond de fumée et haussa un sourcil.
« Mon Rôle a peu à voir avec les intrigues, mais voilà un mensonge particulièrement mauvais, dit-il.
Je gardai un visage impassible. Pouvait-il vraiment le savoir ? Masego le saurait, mais il était assez malin pour ne rien dire. J’avais appris lors des combats de la Rébellion de Liesse que les aspects étaient des atouts à jouer avec parcimonie et qu’il valait mieux les garder secrets. L’Épéiste Solitaire avait connu Lutte avant notre deuxième affrontement et l’avait utilisée contre moi ; il n’aurait pas pu le faire si j’avais gardé le silence. J’avais retenu la leçon et gardé pour moi ce que j’avais obtenu après la Bataille de Liesse, dissimulant mon avantage jusqu’à pouvoir m’en servir pour écraser Héritière.
« Aucune idée de quoi vous parlez, mentis-je. Bref, comme je le disais, vous en prendre à moi, c’est une chose. Mais envahir le territoire impérial, comme les Cours le font, c’en est une autre. Il y a de plus gros poissons dans cette mer, et vous les mettez en rogne.
— Vos Calamités sont absentes, dit-il. Et même si elles étaient là, leurs défenses soigneusement élaborées ne sont pas conçues pour nous.
Je pouvais en tirer deux conclusions, songeai-je. Ils avaient peut-être attaqué Callow maintenant parce que les méchants les plus dangereux de l’Empire étaient tous à l’étranger, à l’exception de l’Impératrice, qui devait rester à Ater, et ils comptaient obtenir ce qu’ils cherchaient avant le retour des Calamités. Ou alors ils pensaient sincèrement pouvoir affronter Praes sur son champ de bataille traditionnel et l’emporter. J’en doutais. Quand les choses se gâtaient, peu de mesures radicales étaient hors de portée de l’Empire de l’Effroi pour arracher la victoire. En Arcadie, les Légions seraient écrasées, mais dans la Création, les fées étaient plus faibles. Et s’il existait une nation calernienne capable de semer de vrais problèmes pour les Cours grâce à ses connaissances magiques, c’était bien Praes. Ou le Royaume des Morts, peut-être, mais il faudrait être particulièrement stupide pour s’y attaquer. Des croisades entières avaient été anéanties sans même parvenir jusqu’à Keter.
« C’est tout de même un mauvais combat à choisir, dis-je.
Un autre serviteur passa avec un plateau de pipes et le Prince échangea la sienne contre une pipe fraîche. Je jetai un coup d’œil à la seconde bouffée de feuille d’éveil.
« C’est empoisonné ? demandai-je encore.
— Aucune pipe qu’on vous proposera ce soir ne sera empoisonnée, dit la fée brune avec agacement.
Je pris la seconde. Il restait encore un peu de tabac au fond de ma pipe, et le gaspiller me brisait le cœur, mais je ne savais pas si on m’en proposerait une autre.
« La première fois que j’ai mis le pied dans la Création, me raconta le Prince du Crépuscule en tirant sur sa pipe, j’ai trouvé que c’était un endroit brutal et laid. Une pâle imitation de l’Arcadie, peinte avec des pigments de piètre qualité. Tandis que mes semblables se réjouissaient de découvrir ce nouveau terrain de jeu, je commençai à me retirer.
Plus il parlait, plus je sentais le froid. Pas la morsure vive de l’hiver, décidai-je, mais plutôt la fraîcheur qui s’étend après le coucher du soleil. Je resserrai ma cape autour de ma robe.
« Je fis une pause après avoir croisé un renard, poursuivit-il avec un sourire. Il était tombé dans un piège tendu par l’un de vos ancêtres. Un collet qui lui avait pris la patte. Il savait qu’il mourrait s’il restait là.
Je fronçai les sourcils.
« Il s’est rongé la patte, devinai-je. Les plus malins le font parfois.
— Oui, acquiesça le Prince du Crépuscule. Et il s’est échappé. Un animal insignifiant, et pourtant capable de faire quelque chose qui ne serait jamais venu à l’esprit d’aucun d’entre nous.
Par les dieux, je n’aimais pas du tout la tournure que ça prenait.
« Vous êtes en train de vous ronger la patte, dis-je.
La fée brune souffla devant elle un épais nuage de fumée. Soudain, elle se pencha et claqua des dents juste sous mon nez, d’un air moqueur.
« Nos dents sont autrement plus acérées que celles d’un renard, Dame de Marchford, dit-il. Prenez garde à ne pas vous faire dévorer.
Le Prince du Crépuscule posa sa pipe sur le plateau tenu par un serviteur qui n’était pas là un instant plus tôt, puis s’éloigna d’un pas nonchalant. J’expirai longuement et réprimai le tremblement de mes mains. Je tirai encore sur ma pipe de feuille d’éveil et fermai les yeux. Bonjour, peur, ma vieille amie. Ça fait un bail, pas vrai ? Je recrachai la fumée et rouvris les yeux. Une autre fée se tenait à côté de moi, appuyée à la rambarde. Grande, comme la plupart d’entre elles, et si pâle qu’elle aurait tout aussi bien pu être faite de neige. Elle se tenait plus près qu’il n’était vraiment convenable et son masque de lièvre ne dissimulait pas l’affection dans ses yeux. J’avais rencontré mon premier adversaire, pensai-je. Il était temps, semblait-il, de faire connaissance avec un allié.
« Ma dame, ceci est un piège, murmura-t-il doucement.
— Sans blague, dis-je.
— Le Duc des Bourrasques Violentes cherche à vous piéger, dit-il. Il va bientôt faire une scène pour vous pousser à parier. Vous ne devez pas céder à ses provocations.
Je soupirai.
« Comment vous appelez-vous ? demandai-je.
Son visage se figea. J’étais donc censée le connaître. La Princesse du Zénith avait donc des amis en Hiver. Je jetai un coup d’œil à la proximité de nos corps. Peut-être même davantage qu’un ami. N’était-ce pas le début d’une tragédie digne de ce nom ? Pauvre de nous, un amour né de part et d’autre de la frontière. Par les Dieux d’en Bas, même William avait eu plus de jugeote.
« Je suis Prospin, comte du Dernier Souffle, dit-il d’un ton raide. Comme vous le savez fort bien.
« Parlez-moi de ce pari, Prospin, dis-je.
« Ma dame, vous ne pouvez pas, implora-t-il en tendant les mains vers les miennes. Votre perte me serait insupportable.
Oh oui, définitivement plus qu’un ami. Je retirai mes mains avant qu’il ait pu les toucher.
« Je suis sûre que vous vous en remettrez, répondis-je sèchement. Maintenant, parlez-moi de ce satané pari.
— Comme vous jouez avec mes sentiments, se lamenta-t-il.
La Princesse du Zénith aimait visiblement les gens collants. Il en fallait pour tous les goûts.
« En échange de la liberté des musiciens, le Duc vous demandera de parier votre captivité volontaire, dit-il.
« Comment le pari se règle-t-il ? demandai-je.
— Par des duels, car vous êtes une créature de guerre, répondit Prospin. Il a déjà préparé trois champions.
Une créature de guerre, hein. Je suppose que la princesse et moi avions cela en commun.
« Quelles sont les règles du duel ? insistai-je.
— La mort ou l’abandon, murmura le comte.
Je crispai les doigts, puis les détendis. Je pouvais faire avec.
« Ma dame, ils sont prêts à vous recevoir, dit-il. Je vous en prie, ne leur donnez pas ce qu’ils veulent.
Et voilà la vérité, n’est-ce pas ? Ils s’étaient préparés à m’accueillir depuis le début. Chacun de mes gestes, depuis la première attaque contre Marchford, m’avait enfoncée davantage dans leur plan. C’était exaspérant, et j’en avais déjà ma dose avec Noir. Sauf que mon mentor n’était pas là : je n’avais aucun filet de sécurité sous les pieds, aucun monstre à mes côtés qui surveillait mon ennemi en souriant. Si je tombais ici, je ne me briserais pas que les os. Cette pensée raviva la peur de tout à l’heure, et c’était inacceptable. Je ne me laisserais pas intimider. Je ne deviendrais pas leur marionnette dans ce jeu surnaturel. Ils voulaient me bousculer ? Très bien. À mon tour, j’allais riposter. Je m’étais laissée entraîner dans leur rythme trop longtemps, et c’était comme ça qu’on perdait les combats. Au mieux, je parviendrais à ramper jusqu’à un endroit sûr, et ça ne suffisait pas. Pas quand des soldats morts m’attendraient à mon retour. Ils méritaient mieux. Et si je ne pouvais pas résoudre un problème, eh bien, je pouvais toujours le rendre leur problème.
« Lequel est le Duc des Bourrasques Violentes ? demandai-je.
« Ma dame… commença le comte, mais je n’avais pas de temps à perdre.
« Prospin, dis-je. Vous pouvez me le dire, ou vous pouvez passer par-dessus cette rambarde avant que je ne demande à quelqu’un d’autre.
Le visage de la fée se figea.
« C’est l’homme près de la piste de danse, dit-il au bout d’un moment. Au centre du groupe de nobles.
Je baissai les yeux et repérai le groupe qu’il désignait. Le Duc portait un pourpoint gris aux poignets faits de vent, comme son palais, et un masque en forme de loup. Ses acolytes gloussaient à quelque chose qu’il venait de dire.
« Merci, dis-je distraitement au comte.
Je m’éloignai sans m’attarder davantage. En descendant, je croisai un autre visage connu, la Dame de la Glace Craquelée, qui m’adressa un signe de tête. Je remarquai ses magnifiques gants blancs et lui souris d’un sourire féroce en approchant. À ses côtés se tenait un homme à l’allure distinguée, vêtu d’une armure. Sa vue me fit revoir mes plans.
« Il faut que j’emprunte quelque chose, un instant, dis-je en tendant la main vers le gantelet de l’homme.
Je le lui retirai avant qu’il ait pu réagir comme il fallait — il ne tenait que par des attaches et était surtout décoratif — puis m’éloignai avant qu’il puisse protester, en lui lançant un « merci » par-dessus l’épaule. Le Duc des Bourrasques Violentes et ses acolytes n’avaient pas bougé ; l’intéressé me tournait le dos et répondait à la question d’un autre noble. Je n’étais qu’à trois pieds de lui et il ne daignait même pas prêter attention à moi. Eh bien, il ne pouvait pas demander mieux.
J’évaluai le poids du gantelet, puis lançai de toutes mes forces ce morceau de métal à l’arrière du crâne du duc.
Le coup porta dans un magnifique bruit sourd. La fée poussa un cri et je sentis le regard de toutes les personnes présentes au bal masqué se tourner vers nous tandis qu’il se retournait, les yeux emplis de rage.
« Bonsoir, dis-je en tirant sur ma pipe. Je ne crois pas que nous ayons été présentés. Je m’appelle Catherine Foundling, et j’ai entendu dire que vous vouliez en découdre. Alors, on s’y met ?
Je lui soufflai une bouffée âcre au visage pour parfaire le tout, puis me dis : pourquoi pas, après tout ?
« Salope, ajoutai-je.
Toute la salle resta silencieuse comme une tombe, à l’exception du rire tonitruant d’Archer.