Chapitre 107
« Aucune guerre ne se gagne en faisant preuve de timidité. »
— Reine Elizabeth Alban de Callow
La porte se referma sans un bruit. Je me trouvais dans un ravissant petit vestibule aux boiseries décorées, qui donnait sur une vaste chambre. Je lorgnai le lit à plumes avec des intentions peu honorables, notant qu’il était deux fois plus grand que le mien, à Marchford. Des couvertures de soie et assez d’oreillers pour trois personnes : voilà le genre de luxe effarant qu’on m’avait promis quand j’avais attelé mon chariot au cheval du Mal. Au lieu de quoi, je devais m’occuper de gobelins incapables de garder leurs couteaux dans leur pantalon, de la moitié de l’Empire qui voulait ma peau et d’un domaine dont les comptes étaient si dans le rouge qu’on aurait dit qu’il saignait. Tout ça en dormant dans des draps de laine, histoire d’ajouter l’insulte à l’injure. Il devait bien y avoir quelqu’un à qui adresser une réclamation. Bon sang, peut-être que ce serait la première chose pour laquelle je prierais les Dieux d’en Bas : *un peu de raisin et des valets huilés, ça vous arracherait le cœur, bande de radins ?*
Avec un reniflement, je détachai ma ceinture et son fourreau, puis les jetai sur les couvertures. D’ordinaire, enlever mon armure était un travail pour deux, mais après m’être fait poignarder suffisamment de fois dans la journée, c’était devenu beaucoup plus facile. Je commençai par retirer mes jambières, puis mes gantelets, avant de m’escrimer un moment avec la cuirasse et les épaulières. À la fin, un joli petit tas d’acier gobelin criblé de meurtrières gisait au sol et, avec un soupir de plaisir, je me débarrassai de mes bottes blindées. Elles empestaient à plein nez, alors je les lançai aussi loin que possible. Être Porteuse d’un Nom m’épargnait bien des petits désagréments de l’existence : je ne tombais plus malade, je me fatiguais beaucoup moins vite et je n’avais pas eu mes règles depuis près de deux ans. Mais ça ne changeait rien à la sueur. Ni à l’odeur de l’intérieur d’une botte après une rude journée de combat.
Je posai mon gambison sur le lit, ne gardant que mon pantalon de toile épaisse, et pus enfin respirer confortablement pour la première fois depuis une éternité. Je passai une main dans mes cheveux et retirai l’anneau de cuir qui les maintenait en queue-de-cheval. Je grimaçai en sentant la sueur, depuis longtemps froide, puis me forçai à me relever au lieu de m’affaler sur la soie pour y rester vautrée comme une mollusque gémissante et sans colonne vertébrale. Une arcade s’ouvrait sur une pièce attenante, à gauche. Je ramassai donc le rouleau d’invitation et m’y rendis à pas feutrés. C’était étrange : même si loin dans une terre de glace, je sentais à peine le froid. J’étais presque certaine que mon Nom n’y était pour rien. Qui sait, peut-être que les fées avaient aussi de l’or. À ma grande joie, je découvris une baignoire basse, aménagée dans un charmant petit carré de pierre, déjà remplie. L’eau était limpide, presque à l’excès.
Elle ne semblait pas chaude, en revanche.
Je m’approchai et y trempai un orteil, frissonnant sous la température hivernale. Mais au bout d’un instant, le froid devint rafraîchissant. Presque purificateur. Hein. Enfin, ce n’était pas comme si j’avais le choix. Je posai le rouleau près du rebord et me débarrassai de mon pantalon, puis serrai les dents avant de me glisser d’un seul coup dans le bain. Le froid soudain fut accablant pendant les premières secondes, mais, une fois habituée, je retrouvai la sensation de tout à l’heure. C’était plutôt apaisant, en fait. Je plongeai sous la surface pour me rincer le visage et les cheveux, tremblant sous l’eau avant de refaire surface près du bord. Après m’être soigneusement secoué les mains pour en chasser le plus gros des gouttelettes, je brisai le sceau du rouleau et regardai le givre se dissiper. À l’intérieur se trouvait une invitation, comme l’intendant l’avait indiqué. Elle ne m’était pas adressée en particulier, remarquai-je, mais à la personne qui se trouvait dans la Cour Intérieure.
Quelle qu’elle fût, cette personne devait être haut placée dans la hiérarchie. Le langage était à la fois raffiné et obséquieux — et puisque l’expéditeur n’était autre que le Duc des Bourrasques Violentes, cela signifiait probablement que l’invitation s’adressait à des têtes couronnées. Ou pas, me repris-je en fronçant les sourcils et en relisant les lignes. Aucun titre royal n’était mentionné, mais certaines tournures laissaient entendre que le destinataire était *étranger*. Quoi qu’il en soit, il s’agissait d’une invitation à un bal organisé au palais du Duc, dans la ville, après la tombée de la nuit. Avec un bal masqué en prime, parce qu’apparemment j’avais atterri dans une romance procerane de bas étage. Au moins, Hakram serait dans son élément, songeai-je avec un sourire. Il en avait planqué trois ou quatre sous sa couchette. Celui que j’avais feuilleté parlait beaucoup de corsets arrachés avec virilité et de soupirs langoureux à n’en plus finir. C’était bien la preuve de mon affection profonde pour l’orc que je n’avais pas parlé de ma trouvaille à Robber.
Je posai le rouleau de côté et m’adossai au rebord du bain, fermant les yeux dans un soupir. Le Roi de l’Hiver, décidai-je, devait avoir plus d’un endroit où loger ses invités en attendant de les recevoir. Ce n’était pas un hasard si on nous avait envoyés là où nous attendait une invitation adressée de manière vague. Nous — moi, en fait — étions censés la trouver. De plus, soit ma façon de mentir effrontément pour nous faire entrer à Skade avait été prévue, soit le quasi-dieu qui régnait sur ces lieux comptait en tirer parti. Sans doute à son avantage. C’était généralement comme ça que ça se passait. Ce que pouvait bien vouloir le souverain de la moitié du peuple féerique d’une Écuyère venue de l’Empire de l’Effroi, voilà ce qui m’échappait. La Cour d’Hiver avait bien revendiqué Marchford, mais je commençais à comprendre que c’était plus compliqué que ça. Déjà, si une noble du calibre de la Dame de la Glace Craquelée avait mis les pieds dans ma ville, les cadavres se seraient entassés d’un mur à l’autre.
À la place, nous avions eu droit à quelques-uns de leurs soldats, un seul groupe de cavaliers et une bande d’aristocrates qui devaient être hilarantement bas dans la hiérarchie pour s’être fait éliminer par de simples légionnaires. Je ne voulais pas sous-estimer la Quinzième : il n’y avait pas beaucoup de forces, dans l’Empire ou ailleurs, que je ne leur opposerais pas. C’étaient des soldats de métier, hautement qualifiés, commandés par le tacticien le plus talentueux que j’aie jamais rencontré ; le noyau de leurs troupes avait fait ses preuves contre les démons et la cavalerie lourde. Ils n’étaient toutefois pas de taille à affronter une armée de demi-dieux capables de remodeler le paysage d’une simple pensée. Non, si le Roi de l’Hiver avait vraiment voulu s’implanter à Marchford, il l’aurait déjà fait. La prise de la ville n’était donc pas son objectif. *Si tu connais les moyens et les résultats, tu peux saisir les intentions de ton ennemi*, m’avait appris Noir.
Les attaques étaient le moyen. Le résultat, c’était que j’étais sortie combattre les fées, et que j’avais dû entrer en Arcadie pour leur claquer la porte au nez. Il était donc tout à fait possible que m’attirer ici — que ce soit en Arcadie en général ou à Skade, je ne pouvais que le deviner — ait été le but même de toute cette affaire. Je pris un instant pour maîtriser ma colère à cette idée. Je ne savais pas combien nous avions perdu d’hommes lors de la seconde attaque, mais le nombre ne serait pas négligeable. Mes soldats avaient été tués juste pour attirer mon attention. Je respirai lentement, jusqu’à pouvoir penser à autre chose qu’à *massacrer tous ceux qui étaient responsables de ça*. Très bien. Le Roi de l’Hiver nous avait poussés vers Skade et, une fois sur place, on nous avait dirigés vers la Cour Intérieure. Pour l’instant, j’étais prête à supposer que tout cela faisait partie du plan. On m’avait menée jusqu’à la ville avec adresse, tandis qu’à chaque étape je croyais m’en tirer au bluff.
À la Cour, nous avions trouvé une invitation destinée à quelqu’un de haut rang, mais peut-être pas de la Cour d’Hiver. J’étais presque certaine que les mortels ne venaient pas souvent aussi loin en Arcadie, sauf s’ils étaient aussi furieusement dérangés que la Dame du Lac. Il y avait donc de fortes chances que cette invitation soit destinée à une autre fée. Ce qui nous ramenait à la Cour d’Été. Et ce n’était pas là une autre marmite pleine de poissons tout aussi meurtriers ? Les Cours étaient censées être en guerre, je le savais, mais elles ne l’étaient pas, d’une manière ou d’une autre. L’Été était parti faire regretter ses décisions à quelqu’un et l’Hiver traînassait dans mon arrière-cour — pourtant, malgré cette différence avec la normale, les histoires suivaient leur cours. Comme au marché, tout le monde jouait son rôle et l’intrigue menait toujours au même dénouement.
« Il veut qu’on joue le rôle de quelqu’un d’autre », dis-je dans la pièce vide.
On nous avait appelés pour prendre la place de quelque fée de l’Été, nous insérant dans une histoire dont nous ignorions l’intrigue. *Pourquoi ?* Voilà, c’était bien la question. Deux personnes jouaient au shatranj sur un échiquier dont j’ignorais tout, et une fois encore, je n’étais qu’un pion. Je ne trouverais aucune réponse dans un bain ; il était temps de sortir. Je me hissai hors de l’eau et attrapai le linge posé sur un banc pour me sécher. Je haussai un sourcil en constatant que mon pantalon avait disparu, posai le linge sur mon épaule et regagnai la chambre. Mon armure avait disparu elle aussi, ainsi que tout le reste, à l’exception de ma ceinture d’épée et de ma cape. Une robe de brocart vert rehaussée de fils d’or était soigneusement posée sur le lit, accompagnée d’un masque de renard ouvragé, en or et orné de touches vertes.
J’essayai la robe autant par curiosité que parce que je n’allais pas sortir nue dans les couloirs pour réclamer mon armure. Elle m’allait à la perfection : sans manches, à col montant et descendant jusqu’aux chevilles, c’était le vêtement le plus confortable que j’aie jamais porté. Un miroir de glace, sur le côté, me révéla que sa coupe suggérait un décolleté de manière un peu trop optimiste. Mais je pouvais bouger sans peine ; me pencher était délicat, toutefois pas plus qu’avec une armure.
« Enfin, je ne pouvais pas me présenter à un bal masqué en armure », marmonnai-je.
Je bouclai ma ceinture autour de ma hanche, de façon à pouvoir dégainer facilement. À la recherche de quelque chose pour remplacer mes bottes, je trouvai de ravissantes pantoufles de cristal. *Même pas en rêve*, ricanai-je. Impossible de se battre avec ça. Les bottes de cuir souple posées à côté me convenaient davantage, tout comme les bas de soie verte qui montaient jusqu’aux cuisses. Je n’avais pas porté quelque chose d’aussi beau depuis que j’étais allée danser avec Kilian à Laure, songeai-je, et décidai que je volerais tout ça sans faute en quittant l’Arcadie. La cape se posa confortablement sur mes épaules ; les bannières rayées que Hakram avait confectionnées flottèrent derrière moi lorsque je me tournai pour prendre le masque. Je sortis chercher les autres et clignai des yeux en apercevant, par la fenêtre, la nuit déjà tombée. Combien de temps étais-je restée dans ce bain ? *Question idiote, Catherine. Le temps n’a aucun sens ici. Tu aurais pu y tremper l’orteil une seconde et il ferait quand même nuit.*
Les appartements de l’Archère se trouvaient un peu plus loin dans le couloir, alors j’y jetai d’abord un coup d’œil. La porte était ouverte et la pièce vide. Je déambulai un moment avant de croiser un serviteur qui, après s’être agenouillé et soumis avec l’humilité d’usage, me conduisit à la bibliothèque. J’étais apparemment la dernière à être prête, et tous les autres étaient partis rejoindre Masego. « Bibliothèque » était un terme quelque peu trompeur, comme je le découvris. Les murs disparaissaient sous des étagères remplies de volumes, mais le nombre de fauteuils moelleux et de tables indiquait clairement qu’on y recevait des visiteurs. De petites orbes de feu féerique flottaient au plafond comme des lustres et baignaient la pièce d’une lueur bleutée. Je repérai facilement l’Apprenti : assis seul dans un fauteuil, il feuilletait un manuscrit sous une orbe qui flottait juste au-dessus de sa tête. Deux piles de livres l’encadraient et il ne prêtait absolument aucune attention aux autres.
C’était la première fois que je pouvais bien observer l’Archère, alors je la détaillai attentivement. J’avais vu juste en devinant qu’elle avait de belles formes sous ses couches de vêtements : son gilet gris et sa chemise blanche épousaient nettement ses courbes. Par-dessus, elle portait un long manteau de laine gris foncé, brodé de motifs dorés le long des bords, d’une teinte identique à celle de l’or sur ma robe. Son pantalon gris tombait sur de souples chaussures de cuir ; un foulard de soie assorti au manteau était noué sans soin autour de son cou. Je distinguais la poignée de ses couteaux longs, mais son arc avait disparu. Son visage était plus fin que je ne l’aurais cru, et son nez remarquablement mince. Ses yeux noisette rencontrèrent les miens, puis parcoururent ma robe de haut en bas, accompagnés d’un sourire en coin. Oui, je l’avais vu venir.
Je faillis éclater de rire en voyant Hakram. Il portait un pourpoint de velours sombre et un pantalon assorti qui soulignaient la largeur de ses épaules. Mais le plus drôle, c’était sa cape : en fourrure noire bordée de blanc pur, elle lui donnait l’air du chef de guerre le plus élégant de toute la Création. La hache — pas la sienne, puisqu’elle avait été brisée plus tôt ; celle-ci était trop argentée pour être la sienne après réparation — accrochée à un anneau de cuir à sa ceinture lui donnait un air un peu plus martial, tout comme ses grosses bottes de cuir. Les doigts squelettiques qui lui avaient valu le surnom de Main-Morte chez les siens dépassaient de sa manche, étrangement immobiles.
« Il y avait des boucles d’oreilles en or et de la peinture de guerre blanche, dit-il d’un ton outré. De la peinture de guerre, Cat. On est à la Guerre des Chaînes ou quoi ? Plus personne n’utilise ça depuis des siècles. »
« Je suis sûre que tu ferais payer très cher l’heure au bordel », le rassurai-je.
Il gémit et se couvrit les yeux.
« Je me suis toujours demandé si les orcs avaient le même… équipement là-dessous que nous », lança l’Archère avec un sourire goguenard.
« On ne va pas parler de l’apparence des parties génitales des orcs », répliqua fermement Hakram.
« J’ai un livre, je te le prêterai », dis-je à l’Archère.
Elle haussa un sourcil parfait.
« J’étais curieuse, dis-je en haussant les épaules. Et il devient tout irritable quand on lui pose la question. »
« Masego n’a pas changé », dit l’Adjoint, en tentant désespérément de changer de sujet.
Nous nous tournâmes tous vers l’Apprenti, toujours plongé dans sa lecture.
« Je crois qu’il est sous l’effet d’un sort de silence », dis-je en fronçant les sourcils.
Je pris le rouleau d’invitation et le lançai à la tête du mage à la peau sombre. Il le reçut en plein sur ses lunettes et faillit bondir de son siège, lâchant le livre et dissipant à la hâte le sort qui l’entourait.
« Oh, c’est déjà l’heure de partir ? demanda-t-il.
— Je suppose que ce sera quand on décidera d’y aller, répondis-je, mais nous avons des choses à faire. Va te préparer. »
Les autres prêtèrent aussitôt attention.
« L’invitation ? demanda l’Archère.
— Nous allons à un bal masqué, dis-je. Pour découvrir qui nous sommes censés être. »
« Ça semble contre-productif, fit remarquer Masego. Nous porterons des masques. »
Je ne savais pas si j’étais simplement nulle pour les annonces vagues mais lourdes de sens ou si l’Apprenti était vraiment aussi pénible, mais il était clair que je devais améliorer ma technique.
« Tu as remarqué qu’on portait tous des vêtements différents, Masego ? demandai-je.
Il marqua une pause et remonta ses lunettes.
— Oui, mentit-il. »
L’Archère toussota dans sa main, sans parvenir à étouffer son rire.
« Je parie qu’il y a une tenue élégante dans tes appartements, lui expliquai-je patiemment. Va l’enfiler. »
« Mes robes sont propres, si c’est ce qui t’inquiète, dit-il. Elles sont enchantées pour se nettoyer toutes seules. »
Voilà donc pourquoi il n’utilisait jamais les chaînes de lessive de la Quinzième. J’avais toujours cru qu’un pauvre diable — au sens propre — s’en chargeait.
« Nous avons aussi des masques, dis-je en montrant le mien. »
Je jetai un coup d’œil aux autres, qui n’en avaient pas l’air d’en avoir, et Hakram désigna une table au fond. Les leurs s’y trouvaient : un ours d’obsidienne noire pour l’Adjoint et un faucon d’or et de gris pour l’Archère. L’Apprenti claqua du poignet, murmura un mot dans la langue des mages et un masque de carnaval vierge et fin se forma sur son visage, en glace. Au moins, il s’ajustait parfaitement à ses lunettes.
« Très bien, dis-je, comme tu voudras. Mais ne viens pas te plaindre si les fées se moquent de toi. »
« Je suis obligé de leur parler ? demanda-t-il avec le plus grand sérieux. Je suis loin d’avoir fini de lire tout ça. »
Il tapota de l’index la pile de livres à sa gauche pour préciser sa pensée. Je parie que l’Épéiste Solitaire n’avait jamais eu à gérer ce genre de conneries, songeai-je avec irritation. Rien que pour ça, le tuer avait été un acte de justice.
« Tu peux en prendre un, dis-je. Et ne lire que lorsque personne n’essaiera de nous piéger à l’oral pour nous entraîner dans une situation mortelle. »
Il marmonna dans sa barbe. Ses pères l’avaient gâté, songeai-je. Je ne voulais pas tirer de conclusions hâtives, mais je pariais que l’incube était le pire des deux. Il devait manquer de fermeté quand il s’agissait de discipline. À l’orphelinat, la Matriarche nous donnait toujours la fessée si on faisait du bruit après l’extinction des feux ; ça, c’était de l’autorité. Je repris l’invitation et ajustai ma cape.
« Bon, bande de larbins de pacotille, dis-je. Remuez-vous les sangs, on part pour une aventure magique. »
L’Archère applaudit, très lentement.
« Je suppose que ce ne sont pas tes discours qui t’ont valu d’être mise à la tête du groupe, dit-elle.
— La dernière fois qu’on est partis à l’aventure, j’ai arraché l’âme de quelqu’un, dit l’Apprenti. Si on recommence, est-ce que je pourrai la garder cette fois ? »
« Hakram ? demandai-je avec désespoir.
— T’as vu à quel point ce pantalon est serré ? grogna-t-il. Difficile de faire plus vaillant. »
Si nous devions tous nous faire tuer, mieux valait que je passe en dernier. Je l’avais mérité.
Un carrosse nous attendait devant la Cour. Quatre chevaux blancs et un cocher qui s’inclina lorsque nous prîmes place à l’intérieur. J’avais convaincu Hakram de s’asseoir à côté de moi, prenant la décision tactique de sacrifier Masego si l’Archère devenait trop entreprenante. Je regardai Skade par la fenêtre, éclairée par les éternelles lumières féeriques. Aucune des rues que nous empruntions ne me disait quelque chose, mais cela ne voulait pas dire grand-chose. Le ciel nocturne au-dessus de nous était tout aussi déroutant : de temps à autre, j’apercevais les étoiles telles qu’elles brillaient au-dessus de Callow, mais la plupart du temps, les constellations m’étaient totalement inconnues. Le fait qu’elles changent à chaque fois que je regardais n’arrangeait rien. Nous restâmes silencieux jusqu’au palais du Duc, ne nous animant qu’en entendant de la musique au loin.
Une voix magnifique chantait, sans que je puisse encore distinguer les paroles, accompagnée par ce qui semblait être un ensemble d’instruments à cordes. Le carrosse finit par ralentir et j’attendis patiemment que des serviteurs viennent ouvrir les portes. Je descendis sur un tapis bleu tissé qui menait à un escalier, puis m’écartai pour laisser passer les autres tout en contemplant le palais du Duc des Bourrasques Violentes. Dieux d’en Bas, il était fait de vent. Des murs, des escaliers et des colonnes sculptés dans les courants d’air, qui semblaient avoir pris corps. Des lumières boréales brillaient comme des lampes et j’en apercevais d’autres à l’intérieur, dans une grande salle. Un serviteur tenta de prendre ma cape, mais je lui fis signe de s’abstenir tandis que les autres me rejoignaient.
« Stable et autonome, murmura l’Apprenti. Intéressant. Je ne crois pas que ce soit reproductible en dehors de l’Arcadie, mais les principes sous-jacents… »
« Tu y penseras quand on aura survécu à la nuit, dit l’Adjoint. »
L’Archère acheva d’ajuster son masque de faucon et m’offrit galamment son bras. Je levai les yeux au ciel et m’avançai. Les serviteurs s’écartèrent devant nous en s’inclinant profondément, jusqu’à ce que nous arrivions en haut des marches. Là, un homme à lunettes tenait un rouleau déroulé dans ses bras et nous observait discrètement à travers ses verres. Un maître de cérémonie. *Adieu, l’anonymat des masques.* Je ralentis devant lui. Il se mit à parler, puis referma la bouche. Il eut l’air paniqué pendant quelques secondes avant de se racler la gorge.
« Lady Catherine Foundling de Marchford, l’Écuyère ! annonça-t-il. »
Je le regardai, puis lui arrachai soudain le rouleau des mains. Sans prêter attention à ses protestations, je parcourus la liste des noms jusqu’à l’endroit qu’il lisait. Quatre noms, dont le premier était le plus important : *Princesse Sulia de Haut Midi, envoyée de la Cour d’Été.* Je lui rendis sa liste.
« Merde », lâchai-je avec conviction.
L’Archère fut annoncée comme « Lady Archer de Refuge, première élève de la Nuit la plus sombre », puis elle me rejoignit.
« Tu sais comment les guerres entre l’Hiver et l’Été éclatent ? lui demandai-je.
— Il y a plusieurs raisons, et ils n’utilisent jamais deux fois la même, répondit-elle. »
Derrière nous, Hakram fut annoncé comme « Lord Adjoint de la Quinzième, la Main-Morte ».
« Est-ce que l’une d’elles consiste en une certaine princesse nommée Sulia qui se fait tuer lors de négociations de trêve ? demandai-je.
L’autre Porteuse d’un Nom fronça les sourcils.
— Ça me dit quelque chose, répondit-elle. Mais je crois qu’elle se fait capturer. Un piège ?
— Ça ne l’est pas toujours ? grommelai-je. »
Masego nous rejoignit après avoir été présenté comme « Lord Apprenti des Terres désolées, fils du Ciel Rouge ». Nous nous regroupâmes un instant sur le seuil du vestibule.
« Un problème ? demanda Hakram.
— Dans cette histoire, nous avons pris la place d’envoyés diplomatiques de l’Été, chuchotai-je.
— Ça ne présage rien de bon, dit l’Apprenti. Heureusement que tu es avec nous, j’imagine. »
Je lui jetai un coup d’œil.
« Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Tu es très douée pour assassiner nos adversaires, répondit-il, sincèrement persuadé de me faire un compliment. »
Il m’arrivait d’oublier que Masego avait été élevé par des méchants. Pour lui, c’était probablement un éloge.
« Tu ne sais pas si je vais tuer quelqu’un, dis-je.
— Sans vouloir mentir, je serai déçue si on ne tue personne, fit remarquer l’Archère.
— J’ai déjà fait de la diplomatie, poursuivis-je.
— Je ne crois pas que faire chanter les Hauts Seigneurs compte, dit l’Apprenti.
— Ni dépouiller cet ange, ajouta Hakram.
— Je dirais plutôt que tu l’as tyrannisé, intervint Masego.
— Si vous continuez, je peux vous garantir que quelqu’un va y passer, dis-je. »
« Voilà qui est mieux, dit l’Apprenti en me tapotant les épaules. Allez, avançons, Catherine, nous bloquons le passage. Tu devrais vraiment faire plus attention à ce qui t’entoure. »
Il entra dans la salle avant que je trouve quoi répondre, me laissant bouche bée. Les autres le suivirent ; l’Archère se retourna juste assez longtemps pour m’adresser un sourire moqueur.