Chapitre 105
« Une invasion ? Bons dieux, certainement pas. Nous ne faisons que manœuvrer. »
— L’Impératrice de l’Effroi Sinistra II « la Timide », après que la garnison de Summerholm l’eut saluée
Archère n’avait pas changé depuis la dernière fois que je l’avais vue. Une fine cotte de mailles blanche lui descendait de la gorge aux genoux, fendue en jupe. Par-dessus, elle portait un long manteau de cuir dont la capuche, rabattue pour l’heure, remontait dans son dos. Elle n’avait pas remis le lin vert sombre dont elle s’était couvert le visage la dernière fois, laissant à découvert ses traits exotiques, d’un ocre foncé, et ses yeux noisette. Seuls les habitants d’au-delà de la Mer Tyrrhénienne avaient cette couleur de peau : ni les Baalites ni les Yan Tei, mais ceux d’une contrée lointaine dont les habitants n’étaient connus que sous le nom d’hommes-tigres. Les deux longues lames à ses hanches étaient au fourreau et son arc démesurément grand était toujours sanglé dans son dos, avec un carquois rempli de flèches plus proches, par leur taille et leur épaisseur, de javelots que de simples traits. Même sous son armure, on devinait de légères courbes, et force était de reconnaître qu’elle était presque aussi belle qu’elle le croyait.
« Dame Archère, la salua Hakram avec respect. »
Elle l’avait à peu près massacré sans le moindre effort lors de leur première rencontre, ce qui avait tendance à faire bonne impression sur les orques. Je repoussai le bras d’Archère et lui lançai un regard noir.
« Qu’est-ce que tu fais ici ? » demandai-je.
Elle m’ignora, à mon grand agacement. Hein. Je n’avais plus l’habitude qu’on me fasse ça. Qu’ils soient mes ennemis ou mes amis, tout le monde prêtait attention à moi quand je le foudroyais du regard, ces derniers temps. C’était ce qui arrivait quand on avait tué autant de gens que moi.
« Mon mignon, lança-t-elle à Masego avec un sourire. Comment ça va ? »
« Cette appellation me plaît fort peu, répondit l’Apprenti. »
« C’est un compliment, lui assura-t-elle. »
« Arrête de harceler verbalement mes hommes et réponds à ma question », dis-je.
Elle me jeta un regard, toujours souriante.
« Quel est le mot magique ? » demanda-t-elle.
Pendant un instant, j’envisageai sérieusement d’ordonner à Masego de lui jeter un sort. Rien de mortel, juste quelque chose de désagréable. Lui transformer les cheveux en serpents, peut-être. Est-ce que ça ferait assez magique pour elle ? Finalement, je soupirai. Ça ne valait pas la peine de me lancer dans une bataille d’ego.
« S’il te plaît », dis-je.
« Eh bien, puisque tu demandes gentiment… » Archère haussa les épaules. « Je me dirigeais vers ta petite ville — comment elle s’appelle, déjà ? Marching, Mossboard ? — quand j’ai aperçu de mes petits yeux une bande de vilains complètement perdus. »
Elle savait comment s’appelait la ville, songeai-je en croisant son regard. Elle savait que je savais qu’elle le savait. Elle me faisait marcher, tout simplement, parce qu’elle le pouvait. C’était bon à savoir : même si près d’un an s’était écoulé, elle était toujours aussi pénible.
« Tu es comme du sumac vénéneux sur pattes, lui dis-je. Pourquoi tu te dirigeais vers Marchford ? »
« Ta patronne a réclamé le service qu’elle avait en réserve pour l’affaire du Chasseur, répondit Archère. Elle a demandé à Dame Ranger de lui envoyer une experte des Fées. »
J’esquissai un mince sourire.
« Alors, elle est où ? » demandai-je.
Hakram renifla. Masego avait l’air de vouloir m’informer qu’Archère était l’experte, même s’il savait que j’étais sarcastique, mais il parvint de justesse à se retenir.
« C’est blessant, ça », dit-elle, l’air ravi. « À mon tour de poser les questions, alors. Qu’est-ce que vous fichez aussi loin au cœur d’Arcadie, par tous les putains d’Enfers ? »
Je clignai des yeux.
« À quel point sommes-nous enfoncés dans les terres, exactement ? demanda Masego. »
« Pas autant que tu pourrais l’être, mon mignon », répliqua Archère sans hésiter, en haussant les sourcils. « Mais pour te parler en termes simples, vous êtes tout près de Skade. »
« Le siège de la Cour d’Hiver, dit l’Apprenti, surpris. Cela ne devrait pas être possible. Nous n’avons pas erré assez longtemps. »
« Cet endroit semble avoir une notion bien élastique du possible, grommela Hakram. »
« L’orque a compris, dit Archère. »
« Même Arcadie a ses règles, répondit Masego d’un ton plat. »
« Dans ce coin-ci, les règles sont celles que le Roi de l’Hiver décide », dit la femme en haussant les épaules.
« Ce qui signifie que le Roi veut nous voir à Skade, dis-je à voix basse. Ça promet. »
« Oui, je voulais justement vous demander, dit Archère. Qu’est-ce que vous avez fait pour vous mettre la Cour d’Hiver à dos ? Vous avez enlevé certains de ses gens ? »
« On n’a rien fait, protestai-je. Ils ont débarqué un jour, se sont mis à envahir ma ville et ont pris un ton franchement condescendant quand ils ont refusé de me dire pourquoi. »
Archère leva les yeux au ciel.
« Quelques bandes de guerre, ce n’est guère une invasion », dit-elle.
« L’Écuyer n’exagère pas, intervint Hakram. Ils ont déclaré vouloir conquérir Marchford. »
La femme à la peau d’ocre haussa un sourcil.
« C’est… sans précédent, à ma connaissance, dit-elle. Les Fées s’amusent avec les mortels en dehors d’Arcadie depuis toujours, mais en général, elles n’y restent pas. Tu es sûre de ne pas les avoir mises en colère d’une façon ou d’une autre ? »
« Honnêtement, je ne vois pas comment j’aurais pu », répondis-je.
« Hum, fit-elle. Enfin, tu as quand même de la chance. Tu es coincée avec l’Hiver, et ils sont nuls au combat. Celui ou celle qui se retrouve aux prises avec l’Été va passer un sale quart d’heure. »
« Ceux que j’ai affrontés jusqu’ici n’étaient pas des enfants de chœur, dis-je. »
« Si tu t’étais mesurée à l’armée du Zénith, tu aurais bien plus de trous dans ton armure, Écuyer, et ils fumeraient encore, dit-elle. L’Été est la saison de la guerre. Dès qu’on en arrive à une bataille rangée, ils remportent toujours la manche contre l’Hiver. »
Ah, cette sensation familière d’être dépassée par les événements tout en apercevant encore à l’horizon un péril bien pire. J’étais déprimée de constater à quel point je m’y étais habituée.
« Ce sera le cauchemar d’une autre nuit, dis-je. Si tu te dirigeais vers Marchford, tu connais un moyen de sortir d’ici ? »
« Bien sûr », dit Archère en désignant la ville.
Elle brillait toujours avec une insolence insupportable, mais au moins, je connaissais son nom : Skade. C’était aussi, apparemment, le siège de la Cour d’Hiver, ce qui justifiait une fois de plus la petite voix de mon instinct qui hurlait : piège, piège, c’est un piège.
« Tu connais un moyen de sortir qui ne nous oblige pas à mourir dans d’atroces souffrances ? demandai-je.
« Je me dirigeais vers une porte avant de vous tomber dessus, dit Archère, mais ça ne sert plus à rien. Si près de Skade, nous irons où le Roi voudra nous envoyer. »
« Donc, si on part dans l’autre direction… » commença Hakram, sans achever sa phrase.
« On sera de retour ici dans quelques heures, dit-elle. Cela dit, s’il se livre à ce genre de manigances, au moins il ne joue pas avec le temps. »
Je soupirai. Est-ce que j’allais un jour rencontrer une créature toute-puissante qui ne soit pas une vraie plaie ?
« Alors, en route pour Skade », grognai-je.
Archère hocha la tête.
« Mieux vaut éviter la route, dit-elle. Sinon, ils nous verront arriver. On attend la nuit et on essaie de se faufiler ? »
Je crispai les doigts, puis les détendis.
« On prend la route, dis-je. Apprenti, tu as du parchemin et de l’encre ? »
« Oh, dieux merci, marmonna Masego avant de se racler la gorge. Oui, j’en ai. »
« Ils vont nous repérer très vite, fit remarquer Archère. »
« Repérer ? » Je souris. « Mais nous ne nous cachons pas. Après tout, nous avons été invités. »
Au bout d’une heure environ, nous tombâmes sur une partie de chasse. Pas qu’ils nous chassaient, non : ils chassaient comme les nobles callowans le faisaient avec les cerfs et les lapins. Ils étaient une douzaine de Fées, montées sur des chevaux blancs trop parfaits, mais seuls quatre d’entre eux comptaient. Deux hommes et deux femmes, vêtus de couleurs vives, tandis que les autres portaient des armures bleu-gris ternes. Les nobles — car j’étais presque certaine qu’il s’agissait de nobles — prirent aussitôt la tête et menèrent leur groupe vers nous. Le premier à parler fut un homme vêtu d’une tunique tissée d’ombre et de lumière stellaire, qui faisait mal aux yeux si l’on s’y attardait trop longtemps. Mes compagnons s’écartèrent prudemment, mais, comme je le leur avais demandé, ne touchèrent pas à leurs armes.
« Eh bien, eh bien, eh bien, commença le noble. Qu’avons-nous là… »
« Enfin ! » l’interrompis-je. « Toi, là, le moche. Descends immédiatement de cheval et donne-moi ta monture. »
Je pris soin de ne désigner aucun garde en particulier, les laissant décider entre eux à qui je m’adressais. La surprise passa sur tous les visages. Ce n’était manifestement pas ainsi qu’ils s’étaient imaginé les choses. Parfait.
« Pardon, dit l’homme. Qu’est-ce que vous venez de dire ? »
« J’ai ordonné à votre serviteur de me donner son cheval, rectifiai-je avec hauteur. Je dois dire que l’accueil jusqu’ici est des plus décevants. Je m’attendais à ce que des émissaires nous accueillent à la frontière, pas à devoir marcher comme des paysans. »
« Vous êtes des mortels, dit l’une des dames, d’un ton amusé. »
« Je suis la Dame de Marchford, répliquai-je avec mépris. Je suis ici à l’invitation personnelle du Roi de l’Hiver. Vous avez évidemment été envoyés pour nous accueillir ; donnez donc des chevaux à ma suite et à moi. Nous avons déjà assez perdu de temps. »
Un silence d’un instant s’installa tandis qu’ils me dévisageaient. Je leur rendis la meilleure imitation de l’Héritière dont j’étais capable, faisant comprendre sans un mot qu’à une personne aussi illustre que moi, leur seule présence était presque une offense. L’une des dames sourit, ses dents évoquant davantage un croissant de lune que de l’os.
« Nous vous souhaitons la bienvenue en Arcadie resplendissante, Dame de Marchford, dit-elle. Je suis la Marquise du Vent du Nord. Veuillez excuser les manières rustres de mes compagnons. »
« Il n’y a rien à excuser », répondis-je, mon froncement de sourcils sous-entendant lourdement le contraire.
« Ce sera un plaisir de vous escorter, madame, ajouta l’homme qui n’avait pas encore parlé. Mais, même si cela me peine d’être aussi direct, pourrions-nous voir l’invitation du Roi ? Depuis que l’Hiver est entré en guerre, nul n’a le droit d’errer sans invitation. »
« Bien sûr, répondis-je avec désinvolture. Servante, montre-leur l’invitation. »
Je fis signe à Archère, qui me lança un regard révolté en haussant un sourcil.
« Ne traîne pas, mégère renfrognée, dis-je en savourant chaque syllabe. Ou tu auras droit à une bonne claque sur l’oreille. »
Elle me fusilla du regard et serra les dents, mais sortit la feuille de parchemin pliée et la tendit à un garde. Celui-ci s’approcha des nobles et la leur présenta. Ils regardèrent le parchemin, puis nous, puis de nouveau le parchemin. C’était un faux, bien sûr. J’avais su qu’il serait inutile d’essayer de fabriquer quelque chose qui tiendrait la route, puisque nous ignorions si de telles invitations existaient et, le cas échéant, à quoi elles ressembleraient. J’avais donc pris le parti inverse et en avais fait un faux ridiculement grossier. Il était même signé « le Roi de l’Hiver », puisque personne parmi nous ne connaissait son véritable nom. Je voyais que les nobles mouraient d’envie de nous dénoncer sur-le-champ, mais ils hésitaient. Je réprimai un sourire. C’était comme traiter avec des Praesi. Le mensonge était si transparent qu’il devait forcément y avoir quelque chose qui leur échappait. Était-ce un piège qui leur était destiné, peut-être ? Une véritable invitation déguisée en faux, pour qu’ils nous offensent et fournissent ainsi un prétexte à leur exécution ?
« C’est une fausse invitation, finit par dire la première Fée à avoir parlé, d’un ton méfiant. »
Mes compagnons s’agitèrent, prêts à se battre, mais j’avais assez souvent bluffé avec les mains parfaitement vides pour savoir qu’il ne fallait pas réagir.
« Aleban, ne sois pas obtus, rit la Marquise. Elle est évidemment authentique ; regarde la signature. »
Aleban s’apprêtait à protester, mais ses yeux se plissèrent soudain en direction de la Marquise. L’autre Fée mâle esquissa un sourire mauvais, tandis que l’autre femme éloignait discrètement son cheval.
« Puisque la Marquise du Vent du Nord affirme qu’elle est authentique, elle doit l’être, dit-il avec mépris. Je suis certain que Sa Grâce sera ravie quand vous les conduirez devant lui en audience. »
« Oh, je n’oserais jamais outrepasser ainsi mon rang, répondit la Marquise avec un sourire. La Dame de la Glace Craquelée est la favorite de la Cour ; sa main est sans doute la mieux placée pour cette tâche. »
C’était justement la Dame qui s’éloignait, et même si son visage s’assombrit comme l’orage devant ce brusque revirement de conversation, je ne pus m’empêcher de remarquer qu’elle était splendide. La plupart des Fées étaient subtilement difformes, avec des visages trop étroits et des yeux trop grands, mais celle-ci était d’une beauté irréelle. La forme de son visage me rappela presque Kilian, quoique ses pommettes fussent plus saillantes et sa peau plus pâle que celle de ma bien-aimée.
« Je ne saurais m’arroger cet honneur en présence de tant de nobles de rang supérieur, déclina la Dame. Le Baron des Lumières Bleues nous a tous éblouis de son chant hier soir ; présenter d’aussi illustres invités ne serait-il pas une nouvelle plume à son chapeau ? »
« Vous êtes trop aimable, madame, répondit avec aisance la Fée qui souriait. Je ne suis qu’un courtisan de piètre importance face à la puissance du Duc du Givre Soudain. Ne serait-il pas préférable de lui confier cet honneur ? »
Aleban, qui était apparemment un duc, sourit avec sérénité.
« Vous êtes trop modeste, mon cher Baron, dit-il. Nul autre que vous n’est à la hauteur de cette tâche. N’est-ce pas, Marquise ? »
« Oh, tout à fait », répondit-elle en déployant d’un geste du poignet un éventail d’ivoire pur, derrière lequel elle dissimula son sourire féroce.
« C’est donc entendu, murmura la Dame de la Glace Craquelée. »
Voilà, c’était là ce que je préférais chez les intrigants. Ils réfléchissaient toujours trop, et dès que le doute les gagnait, ils s’empressaient de refiler à quelqu’un d’autre le risque d’un retour de bâton. Les Fées étaient censées être les créatures les plus retorses qui soient : au moindre soupçon d’incertitude, elles veillaient à ce que les retombées ne puissent pas souiller l’ourlet de leur robe. Nous n’étions pas encore tirés d’affaire, bien sûr. Même s’ils acceptaient de nous aider pour l’instant, cela ne signifiait pas qu’ils ne changeraient pas de camp dès notre arrivée à Skade, prétendant qu’ils s’étaient joués de nous depuis le début. Mais ils nous avaient fait entrer dans la ville, et c’était déjà un premier pas.
« Vous me comblez tous de vos faveurs, dit calmement le Baron. Je vous assure que je ne l’oublierai pas de sitôt. »
Le garde rendit l’« invitation » à Archère, qui avait l’air de vouloir poignarder quelqu’un en plein visage. Je dissimulai ma joie derrière une façade digne. Elle m’avait ignorée, hein ? Ma vengeance serait aussi rapide que mesquine. Notre escorte ordonna aux gardes de mettre pied à terre et je m’interrompis un instant quand je compris qu’à la différence des cavaliers mortels, aucun d’eux n’avait d’éperons ni même de selle. Il n’y avait qu’une belle couverture de soie. Pas moyen de s’en servir pour fuir, alors, songeai-je. Je montais plus que convenablement, ces derniers temps, mais je n’avais jamais essayé sans selle. Mes compagnons enfourchèrent leurs montures après moi, avec plus ou moins de succès. Hakram était soulagé que son cheval ne se soit pas mis à paniquer aveuglément dès qu’il s’en était approché, et Archère était visiblement meilleure cavalière que moi. Masego, en revanche, s’agrippait aux flancs de sa monture, le visage livide.
« Apprenti, dis-je en amenant ma monture à sa hauteur. »
« C’est contre nature, marmonna-t-il. Les mages marchent ou volent. Monter à cheval, c’est s’exposer à se briser la nuque. »
« On dirait que tu maîtrises la situation », mentis-je.
« Y a-t-il un problème, Dame de Marchford ? demanda le Baron. »
Je lui adressai un sourire neutre.
« Aucun, répondis-je. Je vous en prie, monseigneur le Baron, conduisez-nous à Skade. »
« Ce sera un plaisir », répondit sombrement la Fée, à la grande joie des autres nobles.
Nous nous mîmes en route, les Fées en tête, et Archère vint chevaucher près de moi.
« Mégère renfrognée ? » siffla-t-elle.
« Tu as raison, répondis-je pensivement. C’était un peu excessif. Je retire “renfrognée”. »
J’avais vu quelques lieux magnifiques au cours de ma vie.
J’avais vu le Lac d’Argent au clair de lune, quand il méritait le mieux son nom. J’avais vu le palais royal de Laure, la pierre, les tapisseries et des siècles de pouvoir. J’avais parcouru les couloirs de la Tour, où l’opulence allait de soi et où l’horreur se cachait derrière chaque tenture. Même les Terres désolées avaient leur beauté âpre, passant de l’orage au soleil aveuglant en l’espace d’une cloche. Aucun de ces lieux n’arrivait à la cheville de Skade. Arcadie n’était pas la Création et n’était donc pas soumise à ses règles. La Cour d’Hiver avait pris cette idée à cœur en bâtissant son siège. Des arches sculptées dans des tempêtes de neige, des rues faites d’eau solide et scintillante, des aurores transformées en lanternes : c’était insensé, mais d’une folie envoûtante. Je voyais des arbres de glace aux feuilles de pierre qui tremblaient dans la brise, des ponts de brume reliant des tours qui se matérialisaient un instant avant de disparaître. La porte de Skade était une arche de glace en perpétuel changement, un haut-relief dont les scènes se métamorphosaient à chaque regard. Et devant elle, en deux rangées immobiles, se tenaient les Épées du Jour Déclinant. Les mêmes soldats que j’avais affrontés à Marchford, formant une garde d’honneur silencieuse. Notre groupe remonta une pente douce en direction des avenues intérieures.
Puis les premiers soldats dégainèrent leurs épées.
Je paniquai un instant, mais gardai le visage impassible. Si le combat éclatait, nous n’en sortirions pas vivants : Hakram et moi avions déjà eu du mal contre deux adversaires ; deux cents dépassaient de loin nos capacités. L’idée qu’ils tiraient leurs armes pour nous saluer s’évanouit quand ils se tournèrent vers nous. Non, compris-je au bout d’un instant. Pas vers nous. Vers Archère. Qui ne semblait pas particulièrement surprise.
« Soldats, que signifie ceci ? demanda le Duc du Givre Soudain. »
« Celle-ci sent la Nuit la plus sombre, répondit l’un d’eux en pointant son épée vers Archère. »
La femme se racla la gorge et me jeta un regard en coin.
« La Dame du Lac a déjà visité Skade, dit-elle. Elle a, euh, laissé un souvenir impérissable. »
Les soldats de bois mort sifflèrent comme des chats furieux à l’évocation du titre de Ranger. Du coin de l’œil, je vis les nobles faës échanger des regards. Ils avaient l’air surpris, puis me jetèrent des regards méfiants. Ah, oui. J’avais traité une élève de Ranger de mégère renfrognée et menacé de la rouer de coups. Ils devaient se demander qui j’étais pour pouvoir m’en tirer ainsi. Je leur adressai un joli sourire, qui sembla les troubler davantage encore.
« Elle est avec moi, dis-je. Et elle ne se battra pas tant qu’on ne la provoquera pas. »
« Sa maîtresse a pris l’œil du Prince du Crépuscule et l’a monté sur une bague, aboya le soldat. »
« C’est un bijou de très bon goût, si ça peut le consoler, dit Archère. »
« Voilà donc ce que ça fait de mourir bêtement, songea Hakram. »
« Je suis sûre que Dame Ranger le lui rendra s’il le demande gentiment, mentis-je. Quoi qu’il en soit, Archère fait partie de ma suite. Personne ne la touchera. »
« Qui êtes-vous pour… » commença le soldat, avant qu’une fissure ne se dessine sur toute la longueur de son corps.
Ses yeux s’écarquillèrent, puis il s’effondra en une pluie d’éclats.
« Je me lasse de cet intermède, dit la Dame de la Glace Craquelée. Poursuivons-nous ? »
Nous reprîmes la route et les soldats s’écartèrent largement pour nous laisser passer. Je me penchai vers Archère.
« Et l’Été est pire ? demandai-je. »
« Bien pire, répondit-elle d’un ton sombre, puis elle baissa la voix. Nous voilà en ville. Et maintenant, quel est le plan ? »
« La situation est mouvante, répondis-je. Nous gardons toutes nos options ouvertes. »
« Je craignais que tu dises ça, jura Hakram. »
J’adressai à mes compagnons un sourire radieux.