Chapitre 104
« Cent douze : soyez toujours aimable avec tout monstre enfermé dans une cage par votre ennemi juré. Quand il finira inévitablement par s’échapper, il se souviendra de votre gentillesse et tentera plutôt de détruire le méchant. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
Une série d’explosions secoua la machine et l’énorme foreuse cessa de tourner.
La place Basse présentait toujours un immense trou béant en son centre, mais les soldats de Helike ne jaillissaient plus du tunnel : quand le Tyran s’était enfui en jurant une « vengeance éternelle et impie », ils avaient entamé une retraite en bon ordre. Hanno poussa un soupir de soulagement. Il n’avait pas eu besoin de puiser dans ses Aspects pour repousser l’attaque, mais après avoir invoqué son Nom tant de fois, la fatigue commençait à se faire sentir. Ash se frayait déjà un chemin parmi les soldats de Delos, guérissant d’une simple touche tous ceux qui n’étaient pas morts, le visage figé dans son éternel froncement de sourcils. La Prêtresse Cendrée était, il fallait bien le reconnaître, l’un des Noms de guérisseur les plus portés sur le combat : on pouvait s’attendre à ce que son approche des soins soit plus rude que celle du prêtre moyen. Le Chevalier Blanc ne s’en offusquait pas vraiment. Ses souvenirs lui apprenaient que les personnes d’une bonté infinie avaient souvent du mal à composer avec les réalités de la guerre, en particulier celles qui avaient juré de servir la Compassion. Leur incapacité à concilier le monde tel qu’il était et tel qu’il aurait dû être pouvait provoquer des crises très violentes.
La Championne était en train de ramasser des « trophées », tranchant la pointe des épées pour en faire des anneaux qu’elle ajoutait à son collier. Elle en avait déjà assez pour que l’ensemble puisse passer pour une couche de cotte de mailles supplémentaire autour de son cou. Un rituel quelque peu macabre selon les critères héroïques, mais les Levantins avaient toujours été ainsi. Après tout, les héros qui avaient fondé leur nation étaient des rebelles luttant contre l’occupation procerane, et ils étaient bien plus disposés à se salir les mains que la plupart des Nommés du camp du Bien. Hanno rengaina son épée et retira son casque pour s’essuyer le front. Hedge émergea de la carcasse de la machine quelques instants plus tard, couverte de suie de la tête aux pieds. Elle était allée faire sauter le réseau runique qui alimentait la foreuse pendant qu’il tenait la ligne, et, une fois encore, s’en était tirée quasiment indemne. Hanno n’en était pas surpris : s’il l’envoyait toujours dans les missions les plus risquées, ce n’était pas sans raison.
Tant que la Sorcière des haies et la Championne continuaient à se chamailler de façon « amusante », elles étaient pratiquement intouchables. Leur bande héroïque serait bien trop lugubre si elles mouraient, trop sombre pour contrebalancer toute l’absurdité que le Tyran ne cessait d’injecter dans ce siège. Le Chevalier Blanc observa l’énorme foreuse qui crachait de la fumée et soupira de nouveau. Bon, puisque les tours volantes avaient été un fiasco, il supposait qu’il était logique que le Tyran essaie ensuite de passer par les souterrains. D’ordinaire, même les méchants hésitaient avant d’emprunter cette voie, car ils risquaient toujours de tomber sur un tunnel nain, mais ce monstre-là était du genre téméraire. Presque trop téméraire, commençait-il à se dire ces derniers temps. Chacune des attaques menées contre Delos jusqu’ici avait eu une chance raisonnable de réussir, mais toutes étaient aussi des entreprises bâclées. On aurait dit que la victoire ou la défaite importait peu à l’homme qui planifiait les opérations, ce qui était assez inquiétant. Si prendre Delos n’était pas le moyen pour le Tyran d’obtenir ce qu’il voulait, quel l’était ?
Les officiers de Delos commencèrent à organiser des équipes pour dégager la machine brisée et à boucler le trou en attendant de pouvoir le combler correctement. Les forces armées du Secrétariat n’étaient pas particulièrement puissantes, à son avis, mais elles étaient bien organisées et jouissaient d’un moral exceptionnel. Les Delosiens croyaient que les décrets du Secrétariat exprimaient la volonté des Cieux ; une fois déployés, ils ne cédaient donc jamais, quel que soit le nombre de victimes. Il n’avait pas été rare qu’un demi-bataillon soit anéanti dès son premier déploiement, lors des premiers accrochages de la guerre, et pourtant, le lendemain, les mêmes hommes et femmes qui avaient traversé ce carnage n’hésitaient pas à y retourner. Il pouvait respecter cela : placer sa foi en quelque chose de plus grand que soi. En l’occurrence, cette foi était quelque peu mal placée, bien sûr. Le Secrétariat était une institution créée par des hommes et portait donc les défauts de ceux-ci. Pour trouver un jugement infaillible, il fallait regarder plus haut. Hedge s’approcha de lui en époussetant la suie sans méthode, ce qui ne fit que l’étaler davantage au lieu de l’enlever.
« Ça devrait les tenir tranquilles au moins quinze jours, dit-elle. À moins qu’il n’invente une autre machine. »
« Il a essayé par-dessus et par-dessous, observa Hanno. On peut s’attendre à une percée dimensionnelle, maintenant. »
La Sorcière des haies renifla, ses yeux dépareillés brillant d’impatience.
« S’il s’avise de s’en mêler en Arcadie, le problème pourrait bien se régler tout seul, dit-elle. Les Cours sont sur le pied de guerre ; elles tireront sur tout ce qui bouge. »
« La première étape réussit toujours, Hedge, lui rappela-t-il. Ça peut se retourner contre lui par la suite, mais il entrera presque à coup sûr dans la ville. »
La femme aux cheveux sombres grimaça.
« On dirait que tu me demandes de poser des protections, dit-elle. Les briser, je sais faire, White, mais en poser ? C’est une complication infernale, et la moindre erreur de calcul suffit à tout faire exploser. »
Hanno allait lui proposer de se contenter d’un dispositif d’alarme, moins exigeant, quand il vit des soldats de Delos descendre des niveaux supérieurs. Le Chevalier Blanc sentit sa curiosité s’éveiller lorsque les officiers qui les accompagnaient ignorèrent les efforts des autres soldats et se dirigèrent droit vers lui. La plus gradée d’entre eux, une femme fluette dont la cuirasse portait l’insigne de commandant, s’avança et le salua sèchement.
« Lord White, le salua-t-elle. Un accident vient de se produire. »
« Il doit être grave pour qu’une commandante vienne m’en informer en personne, dit-il. »
« Un incendie s’est déclaré à la Maison de l’Encre et du Parchemin, répondit la commandante. Une aile entière s’est effondrée. Plusieurs membres du Secrétariat figurent parmi les victimes. »
Le regard de Hanno s’aiguisa.
« Lesquels ? » demanda-t-il.
La commandante l’ignorait, car son rang ne lui donnait pas accès à ces informations, mais on lui avait remis une liste. Pour une fois, l’obsession de Delos pour les archives faisait gagner du temps au lieu d’en faire perdre. Le héros à la peau olive parcourut le rouleau, sautant les noms de tous ceux qui n’avaient pas le rang de Secrétaire : personne en dessous n’avait de véritable influence dans la ville. La secrétaire Colchis, le secrétaire Mante, le secrétaire Theolian. La secrétaire à la Guerre Euphemia. Tous les membres les plus haut placés du Secrétariat qui s’étaient exprimés en faveur de la poursuite de l’intervention de Delos dans la guerre après le siège.
« Cet incendie n’était pas un accident, dit-il doucement. C’est l’ennemi qui a frappé. »
Hedge le regarda d’un air grave.
« Tu crois que le Tyran a utilisé l’attaque comme diversion ? » demanda-t-elle.
« Ce n’est pas notre Kairos qui a fait ça, dit Aoede. »
Hanno lâcha la poignée de son épée. La Barde n’était pas là un instant plus tôt, mais entre deux battements de paupières, elle avait… rempli l’espace. Un bras passé sur l’épaule de Hedge, la Barde Vagabonde, pour une fois, ne souriait pas.
« Tu devrais avoir des souvenirs à ce sujet, dit Aoede. C’est… »
Elle n’eut jamais le temps de finir. Sur la vingtaine d’officiers qui les entouraient, plus de la moitié avaient dégainé leurs armes : la Barde disparut juste avant qu’un couteau ne lui transperce le ventre. Il était manié par la commandante elle-même, celle qui venait de lui apporter la nouvelle.
« Halte ! » rugit Hanno, l’épée à la main.
En l’espace d’un seul battement de cœur, le héros remarqua trois choses. Premièrement, tous les officiers qui avaient dégainé semblaient horrifiés. Deuxièmement, une infime quantité de pouvoir circulait en eux. Troisièmement, ils retournaient à présent leurs armes contre eux-mêmes. Le Chevalier Blanc lâcha son épée et plaqua la commandante au sol avant qu’elle ne puisse s’ouvrir la gorge, mais Hedge ne fut pas assez rapide. Les autres s’effondrèrent, mourants ou déjà morts, avant qu’on puisse faire quoi que ce soit. La commandante cessa de se débattre au bout d’un instant, et il parvint de justesse à l’empêcher de se mordre la langue. Son Nom vibrant, Hanno se concentra sur le pouvoir qu’il avait aperçu. Il parvint à en sentir cinq couches avant qu’il ne disparaisse, balayé avant même qu’il ait tenté de le faire s’évanouir.
« Commandante, dit-il calmement en lui lâchant la bouche. Vous m’entendez ? »
La femme cligna des yeux.
« Lord White ? » croassa-t-elle. « Pourquoi suis-je par terre ? »
Hanno se releva et l’aida à en faire autant.
« Vous souvenez-vous qu’il vous soit arrivé quelque chose d’inhabituel aujourd’hui ? » demanda-t-il.
L’officière pâlit.
« Non, admit-elle. »
« Elle ne s’en souviendrait pas, dit Hedge à voix basse. Quelqu’un lui a parlé. »
L’Ashurane se tourna vers sa compagne.
« Tu as déjà vu ça ? » demanda-t-il.
« J’en connais la théorie, répondit la Sorcière. Cinq ordres. Un pour effacer la mémoire, un déclencheur, un acte et deux précautions. »
Ça… il avait déjà vu ça. Déjà combattu ça. Le Chevalier Blanc ferma les yeux, inspira et expira jusqu’à ce que son cœur ralentisse, puis s’arrête tout à fait. À cet instant, son esprit s’emplit. Il avait vécu mille vies sans les vivre, étalées sur des siècles. Hanno se concentra et les filtra selon deux critères : officiers compromis, hauts responsables neutralisés. Septième Croisade, Chevalier Blanc. Non, l’adversaire était le Roi Mort. Première guerre procerane, Bon Roi. Non, il ne s’agissait pas de corruption. Le Paladin, chute de l’Île bénie. Conquête. Le commandant de l’avant-garde et celui du flanc occidental assassinés, remplacés par des officiers moins aguerris. Tous les avant-postes de l’île réduits au silence. Les sentinelles rendues incapables de voir les charges de feu gobelin placées au pied des murs. Son cœur se remit à battre.
« Les Calamités, dit Hanno. Nous combattons les Calamités, et elles vont attaquer. »
Il sentit comme un levier s’actionner au fond de son crâne, et une protection couvrant la place Basse s’éveilla.
Une légère odeur lui monta aux narines et les soldats se mirent à tomber comme des mouches.
Alkmene perdit deux précieux battements de cœur à regarder Hanno comme s’il venait de tuer son chiot. Les Calamités, c’est-à-dire ces foutus Praesi terrifiants du nord, dont le repaire était entouré d’un cimetière de héros ? Merde. Merde. Elle aurait voulu trouver des mots plus forts que merde, mais rien ne lui venait, parce que, par les dieux, ils allaient tous mourir. Panique constructive, Hedge, se rappela-t-elle. La panique constructive, c’est comme ça qu’on survit. Ils se trouvaient maintenant dans une protection, déclenchée à distance et dissimulée jusqu’alors par les émanations magiques bien plus puissantes de cette fichue foreuse venue des Enfers. Alkmene en testa la solidité par la pensée et comprit qu’elle aurait tout aussi bien pu essayer d’abattre un mur en lui lançant des pâtisseries. La modifier ? Rien que cette légère sonde lui démangeait le fond de l’œil. Celui qui avait conçu ce motif était une brute de la pire espèce. Il ne lui restait qu’à atténuer les effets. Ses maîtres lui avaient toujours appris qu’un Mage doué face à une protection n’avait que trois options : la briser, la modifier ou en atténuer les effets. À en juger par son apparence, il s’agissait d’une protection de translocation toute simple, qui acheminait un gaz à débit constant.
Hedge tira un foulard de sous sa robe et se couvrit la bouche. La plupart des poisons ne faisaient aucun effet sur les Nommés, et le reste pouvait être éliminé d’un tour de magie, mais la quantité ingérée influait sur l’efficacité de cette méthode. À en juger par la vitesse à laquelle les Delosiens se raidissaient et s’effondraient, ce n’était pas un breuvage de pacotille. Il n’était toutefois pas de nature magique. Ça, au moins, simplifiait les choses. Alkmene marmonna un mot de pouvoir et créa une boule d’air au milieu de la place. La sphère translucide se mit à tournoyer, aspirant le gaz aussi vite que possible. Elle continua de murmurer, et la sphère continua de grossir, dévorant toujours plus de poison. Elle ne sauverait pas beaucoup de soldats, mais empêcherait au moins leur bande de partir au combat avec assez de poison paralysant dans les poumons pour tuer une douzaine de bœufs. Au milieu des hommes immobilisés, Ash frappa le pavé de son bâton. Une onde de pouvoir se répandit et les gens au sol recommencèrent à respirer, transformant le massacre en coup sévère. En revanche, en faisant cela, elle avait… Hanno courait vers sa sœur plus vite qu’aucun homme en armure n’aurait dû en être capable, mais il n’arriverait pas à temps.
Un coin rouge s’ouvrit aussitôt dans le ciel au-dessus d’Irene, et un rocher enflammé gros comme une maison en tomba.
Alkmene jura, fit claquer son poignet et projeta la boule d’air droit sur le projectile. Pendant un battement de cœur, elle sembla le repousser ; puis le sortilège céda dans un claquement sec. Ce léger retard suffit à laisser sa sœur se préparer, grâce aux dieux. Avant que le petit météore ne la réduise en bouillie, Irene fut engloutie dans un nuage de cendres qui tourbillonna autour d’elle avant de fuser vers le ciel. Le rocher lui-même se changea en cendres au contact du nuage, s’écrasant au sol et plongeant toute la place dans une épaisse obscurité. Alkmene aiguisait son regard juste avant que la visibilité ne disparaisse et grimaça en voyant ce qui se passait. Les yeux d’Irene étaient déjà gris, mauvais signe. Elle avait déjà dépensé trop de pouvoir. La Sorcière des haies mit cela de côté dès qu’elle sentit un autre sort se préparer et leva les yeux. Une boule de lumière bleue opaque flottait au-dessus de la ville, une protection stable. Warlock, comprit-elle en avalant sa salive. Elle allait devoir l’affronter. Comment ses maîtres appelaient-ils déjà le fait de se lancer dans un duel de magie contre un Praesi ? Mourir de stupidité, se souvint-elle. Mais bon sang, elle n’avait pas le choix. Si Warlock était occupé avec elle, il ne réduirait pas tout ce qui se trouvait en bas en morceaux sanglants. Alkmene jura de nouveau et sortit trois tuiles de ses poches.
Elle les lança devant elle et les regarda former trois marches suspendues dans les airs.
« Tu n’as pas besoin de gagner, Hedge, s’encouragea-t-elle. Juste, tu sais, éviter de te faire tuer dans d’atroces souffrances. Tout est une question d’exigences. »
Elle se mit à rire nerveusement et entreprit l’ascension.
Tandis que les cendres tourbillonnaient autour de lui, Hanno repassa dans sa tête les événements des soixante dernières secondes. Une protection non létale, mais dangereuse, qui affectait les soldats ordinaires, déclenchée dès le début de l’attaque. Leur lanceuse de sorts avait tenté d’en atténuer les effets, s’excluant ainsi du combat. Leur guérisseuse avait ensuite tenté de soigner les victimes, s’exposant aux représailles tandis que les deux autres combattantes de leur bande étaient trop loin pour intervenir.
Si la Prêtresse Cendrée avait été une guérisseuse Nommée ordinaire, ce projectile l’aurait tuée sur le coup.
Ils avaient failli perdre un quart de leurs forces avant même la fin du premier échange, et cette pensée lui glaça l’échine. Ce n’étaient pas des tactiques militaires, mais des tactiques de meurtre de héros. Viser les personnes dont ils avaient la charge pour les forcer à dépenser leurs forces, puis frapper aussitôt leur point faible avec une force écrasante. Leurs adversaires ne se contentaient pas d’avoir l’habitude de combattre des héros, ils avaient l’habitude de combattre des bandes de héros. Le Chevalier Blanc calma son esprit. Ils étaient trois. Warlock se trouvait dans le ciel, et Hedge se dirigeait vers lui pour le distraire. Il lui fallait maintenant retrouver la Capitaine et le Chevalier Noir avant qu’ils ne s’en prennent à l’un de ses compagnons.
« Ash, appela-t-il. Championne. »
« On est là ! » cria la Championne en retour.
« Un, cinq. Brasier », dit calmement une voix masculine.
La magie flamba au loin, et l’endroit d’où provenait la voix de la Championne s’embrasa. La lumière permit à Hanno de distinguer une silhouette isolée sur sa gauche. Un homme. Petit, en armure, avec un écu et une épée longue. Sans faire un bruit, le Chevalier Blanc se dirigea dans sa direction. D’un brusque élan, il surgit derrière l’homme et lui planta sa lame dans le dos — qui ne transperça que des ombres s’effondrant en une flaque avant de se faufiler au sol. Un léger sifflement retentit. Hanno se baissa sous un carreau d’arbalète et faillit manquer le second, dirigé vers son genou. Il parvint à le parer au dernier moment, mais il marqua son armure. Le héros sentait encore les présences d’Ash et de la Championne, affaiblies. Elles étaient vivantes, même si le feu les avait blessées. Les dents serrées, il fit son choix et suivit les ombres.
Elles étaient rapides, mais pas assez pour distancer un héros à pied. Au bout de quelques instants, il devint évident qu’on l’éloignait de la place, en direction du deuxième niveau de la ville. Le bruit du combat éclata derrière lui, tandis que la Championne poussait un cri de joie, mais il devait leur faire confiance pour se débrouiller seules. Laisser le Chevalier Noir sans surveillance, avec un nuage de cendres pour le couvrir, c’était s’assurer que l’une d’elles mourrait. Hanno sentit des marches sous ses pieds, signe certain qu’il quittait la place, puis la pression sur ses épaules disparut peu après : il était sorti des limites de la protection. Le nuage de cendres derrière lui, le héros chercha son adversaire et le trouva presque aussitôt. Au milieu de l’avenue se tenait un homme en armure simple, marquée par un usage fréquent. Son bouclier était dépourvu d’armoiries, son épée n’avait aucun ornement. Seuls ses yeux vert pâle, inquiétants, apportaient une touche de couleur, visibles à travers les fentes de son heaume.
« Tu es loin de chez toi, Chevalier Noir, dit Hanno. »
L’homme ne répondit pas. Il avança, bouclier levé. Le Chevalier Blanc sentit la Lumière inonder ses veines, purger ses entrailles, et affronta l’ennemi d’un regard dur.
L’ennemi avait commis une erreur en choisissant le poison comme méthode d’attaque. La méthode avait été suffisamment ingénieuse, devait reconnaître Irene, car la quantité colossale de poison rendait difficile toute contre-mesure. Maintenant qu’elle disposait d’autant de cendres, cependant, neutraliser les effets était un jeu d’enfant. Après avoir absorbé la toxine en suspension dans l’air, elle avait directement pris pour cible la protection ennemie avec son pouvoir, puisque Alkmene était apparemment incapable d’en faire autant. Frapper à l’aveugle la sorcellerie avec des miracles entraînait souvent des effets secondaires imprévisibles ; au lieu de détruire la protection, elle avait donc effacé la partie qui acheminait le gaz. Ou du moins, elle avait commencé à le faire avant qu’un colosse de neuf pieds, de muscles et d’armure, ne vienne s’abattre sur elle à coups de marteau. Comment ils n’avaient pas vu ni entendu approcher ce monstre, alors que le nuage de cendres s’était déjà déposé au sol, dépassait son entendement. Le Nom de la femme était sans doute en cause. Quoi qu’il en soit, la Championne s’était interposée avant que le corps terrestre d’Irene ne devienne un cadavre terrestre.
« Toi pas juste grande fille, lança l’héroïne avec enthousiasme en esquivant de peu un coup. Toi plus grande fille. »
« Je suis flattée, répondit poliment la Capitaine. Mais j’ai aussi trois fois ton âge et je suis mariée. »
La Prêtresse Cendrée n’avait jamais accordé beaucoup d’importance aux plaisanteries échangées en plein combat. Si l’on avait le souffle de plaisanter, c’est qu’on ne cherchait pas assez à tuer son adversaire. La Championne retenait plus ou moins l’ennemie pour le moment, alors Irene se concentra de nouveau sur la protection. Elle comprenait pourquoi sa sœur avait trouvé sa structure difficile à manipuler : elle comportait de petits motifs qui rendaient dangereuse la moindre tentative d’un mage pour l’examiner. Mais en passant par le prisme d’un miracle, elle ne pouvait pas l’atteindre. Irene aiguisa de nouveau son pouvoir, le transformant en ciseau, et se remit à briser les runes l’une après l’autre. Son âme n’était reliée à son corps que par un fil tandis qu’elle flottait haut dans le ciel, continuant à grignoter la protection. La Prêtresse sourit en effaçant un autre groupe de runes, puis sentit le fil être tiré. En baissant les yeux, elle vit le bouclier de la Championne s’enfoncer sous un coup de marteau, suivi de près par un poing qui s’abattit sur le visage de l’héroïne. Elle avait reçu ces deux coups en s’interposant entre la méchante et le corps immobile de la Prêtresse. Irene avait vu la Championne encaisser sans broncher le coup de sabot d’un cheval, mais après ce coup de poing, elle cracha du sang avant de repousser la Capitaine. Puis, sans ménagement, elle gifla une seconde fois le corps d’Irene, et le fil ramena brutalement l’héroïne en elle à l’impact.
« Ashy, grogna la Championne tandis que la Prêtresse rouvrait péniblement les yeux. Va chercher ta miera tête. C’est pas une promenade au parc. »
Irene regarda sa compagne sans comprendre, jusqu’à ce qu’elle saisisse le sens de ses paroles. Reprends-toi, bon sang, voulait dire Rafaella.
« La protection est neutralisée, dit-elle. Je suis de retour. »
« Bien, dit la Championne. Maintenant, elle est deux fois grande fille. »
La « fille » en question ne les attaquait pas pour l’instant, ne put s’empêcher de remarquer la Prêtresse. La Capitaine ne portait pas de casque, et la boucle d’oreille cloutée à son oreille gauche était parfaitement visible. Elle luisait à présent de sorcellerie.
« C’est confirmé, dit la Capitaine. J’y vais à fond. »
« J’aime pas trop entendre ça, reconnut la Championne en jetant son bouclier froissé et en levant sa hache. »
« Ce n’est pas personnel, dit la méchante. J’ai reçu un ordre, et maintenant, j’Obéis. »
À l’instant où elle prononça le mot, sa présence dans la Création devint plus lourde. Un Aspect. Eh bien, voilà qui allait compliquer les choses. La Prêtresse Cendrée fit appel à ses miracles tandis que la Capitaine s’élançait à toute vitesse.
L’épée de Hanno glissa sur le bouclier et il recula vivement pour éviter les lames qui lui auraient tranché les genoux. Au moins, il comprenait maintenant comment la méchante avait tiré deux carreaux d’arbalète sur lui plus tôt : l’ombre du Chevalier Noir s’étirait derrière son dos en deux tentacules, chacun maniant une épée en même temps que le méchant lui-même. La maîtrise qu’il fallait pour cela était stupéfiante, mais le héros n’avait pas le loisir de s’arrêter pour admirer : même avec la Lumière qui aiguisait ses réflexes au-delà des capacités humaines, il peinait à s’approcher sans être touché. La première fois que le méchant avait révélé ses tentacules, il avait attendu que leurs lames se bloquent avant de plonger deux épées dans le cou du Chevalier Blanc. Elles avaient traversé le gorgerin et seraient allées jusqu’à sa colonne vertébrale s’il n’avait pas fait exploser la Lumière sous sa peau pour les repousser. Les brûlures ainsi causées étaient douloureuses et, contrairement aux autres blessures, ne guériraient pas avec le temps.
Hanno expira, profitant d’un peu de répit, puis calcula son avancée. La première épée maniée par une ombre lui effleura l’épaule alors qu’il s’élançait, laissant derrière elle une traînée d’étincelles. La seconde s’abattit sur lui, mais il roula en avant et retomba sur ses pieds juste à temps pour parer une estocade qui lui aurait transpercé l’œil. Le Chevalier Blanc écarta le bouclier d’une claque, fit pivoter son poignet et vit, les yeux écarquillés, la mèche d’une boule d’argile atteindre sa fin. Elle explosa en plein visage, le projetant en arrière. Avant même qu’il retombe au sol, le Chevalier Noir se trouvait derrière lui, ses tentacules d’ombre fauchant l’air de leurs épées à hauteur de son cou et de son torse. Les dents serrées, Hanno fit exploser la Lumière sur son flanc pour freiner son élan — elle traversa son armure de part en part. Il reçut un coup de bouclier en plein visage, qui l’aveugla, puis sentit une lame lui transpercer l’articulation du coude de son bras armé. Retenant un cri de douleur, il fit appel à son Nom et libéra une pulsation de lumière aveuglante. Quand il retrouva l’équilibre, le Chevalier Noir se tenait à vingt pieds de lui et les membres d’ombre pointaient leurs arbalètes dans sa direction.
Le héros passa son arme dans sa main dont le coude fonctionnait encore. Il était presque aussi bon de la gauche que de la droite. Pour l’instant, il ne voyait que deux tentacules d’ombre, mais Hanno ne se laisserait pas reprendre au même piège. Il en avait aperçu un troisième, qui dissimulait les munitions gobelines derrière le bouclier, après l’avoir repoussé. Les arbalètes se baissèrent toutefois lorsque les deux Nommés entendirent des soldats marcher dans l’avenue menant au troisième niveau. Des renforts, pensa l’Ashuran. Seuls face au méchant, ils seraient comme du blé attendant la faux ; mais avec lui à leurs côtés ? Le Chevalier Noir avait beau avoir autant de membres qu’il voulait, il n’avait qu’un seul torse. Les Delosiens s’étalèrent sur toute la longueur de l’avenue en une ligne de boucliers, tandis que les archers prenaient position derrière eux. Les membres du méchant se rétractèrent et il attendit patiemment que les soldats approchent. Qu’est-ce qu’il… Non.
« Repli ! » hurla le Chevalier Blanc.
« Deux, cinq à huit. Moitié », dit calmement l’homme aux yeux verts.
Hanno sentit la magie s’embraser au loin et vit le méchant se plaquer au sol. Il l’imita et sentit, un battement de cœur plus tard, la chaleur d’un sort passer au-dessus de lui. Dès que ses sens lui indiquèrent que le danger était passé, il se releva, la mâchoire crispée devant les conséquences de la sorcellerie. Tous les soldats de l’avenue avaient été tranchés à la taille comme par une lame gigantesque. Le sang et les entrailles souillaient les pierres tandis que les hommes s’agitaient encore au seuil de la mort.
« Warlock, tu as débordé, dit le Chevalier Noir. Les murs ont été endommagés. Recalibre. »
Hanno vit que certaines maisons avaient également été tranchées, mais il n’en avait plus rien à faire. Il venait de voir deux cents hommes massacrés comme du bétail plus vite qu’il n’en faut pour remplir un verre. Le Chevalier Blanc expira et maîtrisa sa fureur. Je ne juge pas. Se faire justice soi-même revenait à livrer sa lame au chaos. Seul le jugement des Cieux n’était pas entravé par les chaînes de la perspective mortelle.
« Chevauche ! » siffla Hanno en s’élançant.
La Lumière hurla en prenant la forme d’un destrier, sur lequel le Chevalier Blanc monta sans perdre une seconde. Son épée regagna son fourreau tandis qu’il dévorait la distance, une lance aveuglante de lumière se formant dans sa main tendue. Le Chevalier Noir pencha la tête de côté et les tentacules d’ombre s’étendirent dans son dos. Hanno attendit les épées, mais elles s’allongèrent encore et projetèrent le méchant hors du sol, comme les pattes gigantesques d’une araignée, l’envoyant vers un toit sur la gauche. Quand l’Ashuran arriva là où se tenait le méchant, il ne restait déjà plus rien à charger. Sa monture disparut un battement de cœur plus tard, et la lance avec elle. Hanno atterrit sur ses pieds et leva les yeux vers le toit, où le Chevalier Noir l’observait.
« Deux, six. Pitch », dit l’homme.
Tout s’éteignit au moment même où la fatigue provoquée par l’utilisation de son Aspect le frappa.
« Oh, allez ! » cria Hedge en entamant sa chute.
Comme si ce n’était pas déjà assez pénible de se faire poursuivre par de petits points rouges qui transperçaient tout sur leur passage, il fallait encore ça ? Impossible de considérer comme raisonnable l’utilisation d’immenses serpents de flammes en guise de défense mobile semi-consciente. Les mages les réservaient aux coups de grâce, pas à la décoration. Il ne lui restait que deux tuiles — le petit point avait transpercé la première avant qu’elle comprenne à quoi il servait —, ce qui signifiait qu’elle ne montait pas vraiment, mais sautait d’une marche à l’autre. À plus d’une lieue dans le ciel, poursuivie par des lumières meurtrières et de très insistants serpents de feu géants. D’ordinaire, la terreur absolue qui lui nouait les entrailles l’aurait paralysée, mais après avoir frôlé la mort sept fois au cours des derniers instants, elle avait traversé ce plafond de peur pour pénétrer dans un nouveau domaine, celui de l’horreur fraîche et inexplorée. Elle ne monterait plus jamais un escalier, et quiconque essaierait de l’y obliger passerait le reste de sa vie sous la forme du crapaud le plus laid qu’elle puisse imaginer.
La Sorcière des haies rappela les deux tuiles à elle et en glissa prestement une sous ses pieds pour interrompre sa chute libre. Les points étaient assez lents pour mettre un peu de temps à la rattraper, mais elle se retrouvait officiellement de nouveau dans le pétrin face aux serpents. La femme aux yeux dépareillés grimaça en voyant les mâchoires de la créature magique se décrocher. Juste avant qu’elles ne se referment sur elle, elle marmonna un mot de pouvoir et se changea en flammes, ainsi que tout ce qu’elle touchait, le temps que le serpent la traverse. Elle en ressortit avec des robes fumantes et la certitude qu’elle n’avait presque plus de tours dans son sac pour survivre. Son Nom lui permettait d’employer et de comprendre des sorcelleries si variées et si différentes qu’il était pratiquement impossible à quiconque d’autre de toutes les connaître, mais il avait un défaut flagrant : elle ne pouvait jamais recourir deux fois au même stratagème dans la journée. Son sac n’était pas encore vide, mais il lui restait certainement peu de moyens d’éviter une mort atroce sous les crocs d’un serpent de flammes géant. C’était, songea-t-elle, un léger problème.
Elle ne tiendrait pas longtemps ainsi, tandis que Warlock ne semblait même pas utiliser ses véritables défenses. Le pouvait-il, depuis l’intérieur de cette protection en forme de bulle ? Il avait lancé çà et là des sorts à l’échelle de toute une zone, mais elle n’avait détecté aucun pic de magie venant de la bulle lorsqu’il le faisait. Il était même tout à fait possible qu’il se contente de déclencher des protections à distance tout en surveillant le champ de bataille. La mesure la plus directe que Warlock avait prise jusqu’ici était le petit météore, avant qu’elle le repère dans le ciel. Alors si je brise cette bulle, je peux peut-être faire capoter tout leur plan. C’était le genre de risque qu’elle devait prendre, aussi terrifiante que soit cette idée. Alkmene ne pensait pas qu’ils s’en sortiraient autrement, vu comme elle sentait les autres s’affaiblir. Hanno était celui qui souffrait le plus, à ce qu’elle percevait, mais celle qui se battait contre la Championne lui faisait subir un sacré tabassage. Hedge roula prudemment les épaules en regardant l’essaim de points lumineux approcher.
La Sorcière rappela à elle la tuile qu’elle tenait et tapota trois fois celle sur laquelle elle se tenait. Elle eut mal au cœur à l’idée de détruire un artefact qu’elle avait fabriqué si récemment — à cause du fiasco tout aussi récent des tours volantes —, mais c’était un peu mieux que de se faire détruire elle-même. La tuile commença à s’allonger ; elle se mit à courir le long de son extension, sentant celle-ci devenir de plus en plus friable à mesure qu’elle s’étirait. À mi-chemin de la bulle, elle se brisa sous ses pieds. Hedge parvint à placer la seconde avant d’entamer sa chute, l’inclinant pour en faire une rampe. Elle se mit aussitôt à glisser, mais un autre mot de pouvoir fit adhérer ses semelles à la surface, ce qui lui permit de se remettre à courir vers le haut. Pas assez vite, malheureusement, pour semer les points. Hedge marmonna dans sa barbe et fit claquer son poignet : une image fantomatique d’elle-même, reproduisant sa signature magique, partit en courant dans le vide. Les points n’étaient pas du tout doués de conscience, contrairement aux serpents, et cela suffirait à les tromper.
L’un des serpents parvint toutefois à la contourner juste avant qu’elle atteigne la bulle, ne lui laissant qu’un instant pour décider. Elle prit le risque, puisque sa dernière tuile commençait déjà à se fissurer. Elle bondit sur la bulle et se plaqua contre la protection, priant tous les dieux pour que les serpents aient été conçus pour ne pas la percuter. La créature de feu dévia au dernier moment et elle serra le poing, triomphante. Ne pas mourir : son genre de victoire préféré. Elle se mit aussitôt à bricoler la protection sous ses pieds. Contrairement à la première qu’ils avaient affrontée, celle-ci avait été conçue pour résister aux assauts plutôt que pour être difficile à modifier. C’était toujours ça de pris. Warlock savait sans doute déjà qu’elle était là ; elle n’aurait donc qu’une fenêtre de tir très, très réduite. Tiens, c’était d’une solidité incroyable. Elle aurait pu déployer tout son arsenal sans même l’égratigner. Les méchants pensaient-ils qu’elle était le genre de mage à cogner fort ?
Avec un sourire triomphant, elle échangea les deux dernières runes, préparant la flamme féerique tandis qu’une ouverture circulaire se formait dans la bulle.
Warlock ne se trouvait pas à l’intérieur.
En revanche, il y avait là une matrice élémentaire instable que seule la protection de confinement empêchait d’exploser.
« Espèce de connard », parvint-elle à dire avant que tout n’explose.
Le marteau de guerre s’abattit et brisa l’épaule de la Championne, puis pivota pour réduire sa rotule gauche en poudre. Cette fois, la Capitaine ne tenta même pas de tuer l’héroïne à terre et s’en prit directement à Irene. Elle avait retenu la leçon de sa première erreur.
« Guéris », murmura la Prêtresse Cendrée.
L’épaule se remit en place d’un coup sec, le genou se redressa brusquement et la femme levantine retrouva ses pieds. Irene puisait dans son Aspect depuis plus de la moitié du combat, et cela commençait à peser. Ses blessures guérissaient plus lentement, et de façon moins complète. La Championne était d’une résistance absurde et pouvait quand même encaisser les coups, mais les résultats diminuaient. Et pas seulement les siens : le marteau de la Capitaine frappa trois fois la boîte de lumière autour de la Prêtresse avant que Rafaella ne puisse de nouveau l’affronter. Après le troisième coup, la boîte s’amincit, et Irene était certaine que le méchant la ferait voler en éclats s’il avait le temps d’en donner un quatrième. Dans ce cas, elle évaluait à cinquante pour cent ses chances de survivre. Malheureusement, la Championne mettait chaque fois un peu plus de temps à reprendre le combat, tandis que la Capitaine ne montrait aucun signe de fatigue. L’Aspect qu’elle avait utilisé plus tôt ne l’avait pas beaucoup renforcée, mais il ne s’épuisait pas. Le combat était devenu une épreuve d’endurance, que les méchants étaient censés ne pas pouvoir gagner. Pourtant, cette fois, ils allaient l’emporter, car les Calamités les avaient attaqués alors que leur bande venait tout juste de repousser un assaut ennemi.
Ça n’avait pas l’air d’être une coïncidence.
« Championne, appela Irene. »
« Petite occupée, répondit la Levantine en esquivant un coup de marteau. »
La seule force du mouvement souleva un nuage de cendres derrière elles.
« Il faut que tu me fasses gagner soixante battements de cœur, dit-elle. »
« Tu veux aussi la lune et les étoiles ? » se plaignit la Championne.
« C’est ça ou on meurt, répondit franchement la Prêtresse. »
Rafaella fracassa sa hache de combat contre l’armure du colosse, le faisant reculer d’un pas et fendant le métal.
« Mourir, pas bien, concéda la Levantine. »
La Capitaine bondit en arrière.
« Il faut que Burden arrive, euh… dit-elle. Au milieu de la grande place. »
Un silence s’installa.
« Je ne suis pas Black, Wekesa, rétorqua-t-elle avec irritation. Je ne passe pas mon temps à suivre les déplacements de tout le monde. »
Il lui restait trente battements de cœur. Elle pouvait y arriver. Son Aspect continuait de s’amenuiser tandis qu’elle en faisait remonter un autre à la surface. C’était la limite de Guéris : elle pouvait maintenir l’effet, mais il fallait du temps pour l’arrêter. Une flambée de magie éclata au loin et la boîte apparut soudain au-dessus de sa tête. Un instant plus tard, elle se brisa et une pression énorme la força à s’agenouiller. La Championne était toujours debout, même si elle ployait, constata-t-elle, mais la Capitaine semblait à peine affectée. Le marteau se leva et elle s’élança de nouveau.
« Oppose », rit la Championne.
La trame de la Création craqua et la pression retomba. La hache de Rafaella s’écrasa contre la tête du marteau qui aurait dû fendre le crâne de la Prêtresse ; les deux impacts se rencontrèrent à la perfection. Les deux armes rebondirent et la Capitaine recula prudemment.
« Enflamme », croassa Irene.
Partout sur le champ de bataille, les cendres se mirent à couver. Elle les sentait pulser au rythme des battements de son cœur, aussi intimement liées à elle que ses propres membres. La chaleur monta et les cendres s’élevèrent dans les airs pour former des lances. La Capitaine jeta un regard autour d’elle, puis se fit craquer le cou.
« Ça faisait longtemps, dit-elle. Ça ne sera pas doux. »
Les yeux de la méchante devinrent rouge sang, son corps convulsa et elle se mit à se transformer. On aurait dit qu’elles n’étaient pas encore tirées d’affaire. Pire : la forêt commençait à avoir l’air affamée.
Ça ne marchait pas, songea Hanno lorsque la lame lui fendit la joue. La plaie commença à guérir presque aussitôt, mais son Nom ne remplaçait pas le sang. Or il en avait déjà perdu trop. Le Chevalier Blanc plissa les yeux en voyant son adversaire reculer. Il entendait quelque chose. Le méchant ordonnait-il une nouvelle attaque ? Hanno aiguisa son ouïe et ne saisit que les derniers mots.
« Écoute bien. »
Les munitions explosèrent alors. Le héros grimaça et porta involontairement sa main libre à son oreille. L’homme avait déjà utilisé ces bâtons allongés qui produisaient lumière et bruit, mais c’était différent : il ne produisait que du bruit, et un bruit atrocement fort. À cet instant où la douleur envahit les pensées de Hanno, le Chevalier Noir passa à l’attaque. Le héros à la peau olive leva son épée à temps pour parer le premier coup et esquiva la lame maniée par un tentacule, qui lui aurait transpercé la carotide. Mais il reçut le coup de bouclier en plein visage, puis l’autre lame d’ombre s’engouffra dans le mince espace entre son plastron et le bas de son armure, seule une cotte de mailles le protégeant. L’épée s’émoussa contre les anneaux, mais lui ouvrit quand même le ventre. L’épée du méchant se retira, et Hanno lut sa mort dans ce mouvement. Elle lui transpercerait l’œil et le tuerait d’une manière qu’aucun Nom ne pourrait empêcher. Le monde ralentit. Il ne s’agissait pas de puissance, le savait le Chevalier Blanc. Il avait évalué la force que leurs Noms pouvaient déployer, et il surpassait aisément son adversaire. C’était la différence de compétence et d’expérience qui comptait. Hanno ne disposait d’aucun tour que ses ennemis n’aient jamais vu, et lui ignorait la plupart de ceux de son adversaire.
Il avait toujours su que cela finirait ainsi. Il devrait affronter des méchants qui avaient des décennies de plus que lui, et qui accumulaient puissance et savoir-faire bien avant sa naissance. Voilà pourquoi il était parti pour la Titanomachie au lieu de monter vers le nord y mourir comme les autres. Je ne suis pas à la hauteur, mais je suis plus que moi-même. La Lumière inonda de nouveau ses veines là où elle commençait à refluer et il prononça en silence le mot dont il avait besoin.
Souvenir.
Les souvenirs l’envahirent jusqu’à ce qu’il les trie selon la taille et la carrure. Chevalier Errant. Le corps de Hanno se mit à bouger de lui-même, les réflexes de son Nom remplaçant les siens. Il se pencha en arrière, la pointe de l’épée du méchant passant juste au-dessus de son nez, et referma la main sur la poignée de l’arme plantée dans son ventre. Sans tenir compte du tentacule d’ombre qui se débattait, il frappa le Chevalier Noir à la poitrine avec le pommeau. Le choc lui donna le temps de tourner autour de son adversaire avec une perfection irréprochable. Dès qu’ils se retrouvèrent dos à dos, il écarta la lame maniée par le tentacule qui lui aurait tranché l’arrière du genou et, deux épées en main, s’éloigna de son adversaire. Le méchant ne perdit pas un instant et se fendit. Hanno transforma l’attaque en une parade qui fit sauter l’épée de la main de l’homme. Cela ne l’arrêta pas : un tentacule rattrapa l’épée et la lança vers sa gorge, tandis que l’autre plaquait une autre lame dans la paume de sa main gantée. Non, ça ne marcherait pas non plus.
Il toucha de nouveau le flot. Sage de l’Ouest. Hanno jeta l’arme du méchant ; l’épée dans sa main s’embrasa de lumière et se changea en la lance dont il avait besoin. Un cadeau d’adieu des Gigantes, une arme capable de prendre la forme exigée par son Nom. La pointe barbelée de sa lance fusa vers la gorge du méchant, mais rebondit sur son bouclier. Le Chevalier Noir combla aussitôt la distance et Hanno pivota avec le mouvement de son adversaire. Le manche de la lance vint frapper le côté du bouclier, puis il pivota de nouveau pour… voir le manche saisi par un tentacule d’ombre. Désarmé, Hanno toucha encore le flot. Sage de l’Ouest. Son gantelet cuirassé saisit le bord du bouclier avec une précision experte et il s’en servit pour le projeter contre le heaume du méchant. L’homme fut pris au dépourvu assez longtemps pour que Hanno se glisse sous sa garde et le fasse basculer par-dessus son dos. Il pivota avec souplesse pour lui enfoncer le talon dans le casque, mais le bord de son grève fut attrapé.
« Détruis, dit le Chevalier Noir. »
La vie dans laquelle il puisait… disparut. Comme de la fumée. Il était redevenu le Chevalier Blanc, debout maladroitement, le pied retenu par son adversaire. Le méchant grogna et le fracassa au sol comme une poupée de chiffon. Des tentacules d’ombre l’enlacèrent, chargés d’une vingtaine des boules d’argile de tout à l’heure, toutes allumées. Hanno toucha de nouveau le flot. Voleuse des Étoiles. Il se libéra de ses liens, mais fut atteint par le bord des explosions. Il fut projeté au sol et atterrit dans une posture disgracieuse. Ce n’était pas suffisant. Il devait… La pièce apparut dans une de ses mains, tandis que son arme se reformait dans l’autre dans une explosion de lumière.
« Brûle », ordonna une voix indifférente.
Le jet de flammes le frappa à la poitrine. Son armure était faite du meilleur acier des Cités Libres, mais elle bouillit en un clin d’œil. La force des flammes était brutale, le plaquant au pavé tandis que les pierres autour de lui roussissaient et se fendaient. Heureusement, le sort cessa. Il était trop tard pour s’inquiéter de l’état de son corps après le combat, reconnut Hanno. Il expira et laissa la Lumière l’envahir. Il avait perdu la Voleuse et était de nouveau le Chevalier Blanc ; son corps se redressa de lui-même. La chair transformée en tapisserie rouge et noire, il se dressa face à ses ennemis. Ils étaient deux, maintenant. Le Chevalier Noir et son complice sorcier. Un grand homme noir vêtu de robes bordeaux, qui le regardait avec dégoût.
« Wekesa, dit le Chevalier Noir. La Sorcière ? »
« Elle a survécu à l’explosion, répondit Warlock. Elle poursuit actuellement mon deuxième leurre. »
« Alors, pourquoi es-tu ici ? » demanda l’autre méchant.
« Le Tyran bat en retraite. »
Un battement de cœur de silence passa.
« Tu en es certain ? » dit le Chevalier Noir.
Le sorcier leva les yeux au ciel.
« Non, je l’ai confondue avec l’autre armée de siège qui s’en va, répondit-il d’un ton impassible. »
« Je m’attendais à un coup de poignard dans le dos, mais à une retraite ? » marmonna le Chevalier avant de secouer la tête. « Est-ce que l’un d’eux en est à son troisième Aspect ? »
« Sabah a deux personnes qui en sont à leur deuxième, et la Sorcière n’en a même pas utilisé un, répondit l’homme à la peau sombre. »
Le Chevalier Noir soupira puis rengaina son épée.
« Nous ne pouvons plus gagner, dit-il. Repli général. »
« Ils sont à bout, Black, dit Warlock. »
« Oui, acquiesça sombrement l’autre méchant. Nous les avons acculés, alors qu’ils ont encore tous leurs atouts. Ce n’est pas une histoire qui se termine bien pour nous. »
« Vous ne vous échapperez pas, dit Hanno, porté par la Lumière. »
Warlock lui jeta un regard, puis sourit d’un air déplaisant.
« C’est ce que tu dis, mais… »
Tout s’éteignit de nouveau.
La nuit était tombée quand Irene finit par atteindre ses limites.
Hanno survivrait, et c’était ce qui comptait. Elle avait déjà vu des brûlures magiques, même si aucune n’avait été aussi grave, mais certaines choses dépassaient ses pouvoirs. Deux plaques de peau, sur le côté de son cou, étaient presque devenues semblables à de la pierre, et quelques autres sur son flanc semblaient tout simplement insensibles à ses miracles. Comme si les Cieux ne voyaient rien qui eût besoin d’être guéri. Elle devrait lui poser la question quand il se réveillerait. Sa sœur était affalée sur une chaise derrière elle, épuisée, et la Championne ronflait à tue-tête sur le seul autre lit de la pièce. Elle ne lui en voulait pas du tout : la plupart des os de son corps avaient été brisés au moins trois fois, et Irene n’avait plus assez de pouvoir pour à la fois apaiser ses douleurs persistantes et s’occuper des blessures du Chevalier Blanc. Elle acheva de nettoyer les derniers lambeaux de peau avec le linge humide, puis jeta le tout dans la bassine près d’elle.
« Il est plutôt quelconque pour un héros, non ? dit Alkmene à voix basse en observant leur chef. »
« C’est tout à son honneur, répondit Irene en se redressant péniblement. Ça veut dire qu’il n’est pas vaniteux. »
Elle traîna un petit tabouret près du siège de sa sœur et, dans un soupir, posa la tête sur le bras d’Alkmene. La femme aux yeux dépareillés lui caressa affectueusement les cheveux.
« Tu vois ce que je veux dire, reprit sa sœur. Écoute, on n’a pas beaucoup changé en devenant Nommées, mais il y a eu quelques changements. J’ai un peu maigri. Toi, tu es plus grande que moi d’au moins un pouce de plus qu’avant. »
« C’est parce que c’est un garçon du Jugement, dit la Barde. »
Les deux sœurs sursautèrent à cette interruption. Aoede était assise près du lit de Hanno et tirait une longue rasade d’une bouteille de rhum.
« Où étais-tu passée toute la journée ? demanda sèchement Irene. »
« Nulle part, répondit la Barde en grimaçant. Ils ont compris certaines choses. »
Il aurait été impoli de leur part d’insister, malheureusement. On ne demandait pas comme ça à un autre Nommé de quelle manière son Nom l’affectait. Les réponses étaient souvent très personnelles, et parfois, forcer quelqu’un à répondre pouvait avoir de graves conséquences pour toutes les personnes concernées. La femme à la peau olive repoussa ses boucles et agita sa bouteille.
« Mais comme je le disais, c’est parce que c’est un garçon du Jugement, poursuivit-elle. Les Séraphins tolèrent mal l’aveuglement volontaire. Tu es plus grande parce que, dans ta tête, tu l’étais déjà autant que ça par rapport à ta sœur. Irene est plus mince parce qu’elle ne s’est jamais imaginée garder ces kilos. »
« C’est fascinant, dit sa sœur d’un ton plat en prenant une carafe de vin pour se servir une coupe. Et pourquoi vous ne nous avez pas prévenues de l’arrivée des foutues Calamités ? »
« Voilà un avertissement, puisque tu en veux un. Ne bois pas ça, répondit aisément la Barde. »
Irene fronça les sourcils et sa sœur retira la main de la coupe comme si elle s’était brûlée.
« Pourquoi ? demanda la Prêtresse. »
« Il y a cinq Calamités, dit Aoede. Vous en avez rencontré trois. L’une est à la retraite. Et le dernier… »
« Assassin, murmura Irene en fixant la coupe comme si elle contenait un serpent. Elle est empoisonnée ? »
« Et juste au moment où vous êtes toutes les deux à sec de pouvoir, dit la Barde, admirative. Aucun de nous ne l’a jamais aperçu, et c’est pourtant lui qui a été le plus près de tuer un héros aujourd’hui. »
La Prêtresse sentit ses mains trembler.
« Ils ont appris à contourner certaines de mes limites, dit doucement Aoede. Il y a des règles. Je savais qu’ils venaient, mais pas quand. »
Irene écarta les reproches tacites qu’elles lui avaient adressés. La Barde n’était pas l’ennemie.
« Dieux miséricordieux, marmonna Alkmene. Quelle journée de merde. »
« Il faudra un peu de temps avant que Hanno soit de nouveau sur pied, dit la Prêtresse. On peut se reposer un peu. »
« Il lui faudra sept jours et sept nuits pour se réveiller, dit la Barde. D’ici là, il n’y a qu’une chose à faire. »
« Et quoi donc ? » demanda Irene en haussant un sourcil.
La bouteille de rhum atterrit sur ses genoux.
« Pour une fois, dit la Prêtresse Cendrée en portant la bouteille à ses lèvres, je crois que tu as peut-être raison. »