Chapitre 102
« Ah, mais ma défaite faisait partie de mon plan depuis le début ! Encore une glorieuse victoire pour l’Empire. »
— Irritant l’Étrangement Victorieux, empereur de l’Effroi
Nous avions expédié les habituelles provocations et les « je vais te tuer — non, c’est moi qui vais te tuer », et il était donc temps de passer aux coups d’épée. À vrai dire, c’était ma partie préférée, surtout quand je n’affrontais pas un Héros. Cette boule de suffisance pouvait frapper fort, mais elle ne portait pas la promesse solennelle de victoire descendue des Cieux. Si je commençais à lui trancher les membres, il n’allait pas se relever avec une réplique agaçante sur la défaite inéluctable du Mal. Comme le bon vieux Willy l’avait appris à ses dépens, ce n’était pas toujours vrai, de toute façon. Parfois, le Mal arrachait une résurrection à la dernière seconde, écrasait le crâne du Bien et allait ensuite danser avec une jolie rousse. Ce n’était sans doute pas une victoire telle que la concevaient les Dieux d’en Bas ou le Dread Empereur moyen, mais je n’allais pas prendre de leçons de vie auprès de gens qui avaient cru que l’armée invisible était une bonne idée.
Le Cavalier ne semblait pas recourir aux mêmes tours que ses sbires : il dévalait la pente plus vite que je ne l’aurais cru possible. Je me dis que presque tous ceux que j’affrontais avaient de la cavalerie, tandis que je devais me contenter d’une bande de gobelines malveillantes. Ça me paraissait franchement injuste. Avant de pouvoir m’apitoyer davantage sur mon sort, je dus dégainer mon épée et me préparer à l’impact. Ce serait une erreur de considérer le Cavalier comme un simple lancier, décidai-je. D’abord, sa licorne meurtrière avait une deuxième lance qui lui sortait du front. Ensuite, contrairement à la plupart des cavaliers, tuer sa monture ne le ralentirait probablement pas beaucoup. Sa façon de se présenter m’avait fait supposer qu’il était lié d’une manière ou d’une autre à l’état de cavalier, mais je doutais que m’en prendre à sa monture le mette hors combat. Les créatures qui se présentaient avec des titres ronflants avaient généralement les pouvoirs qui allaient avec. Sinon, elles mouraient tôt et mal.
Le regard calme, les mains fermes, je suivis des yeux la pointe de la lance et la corne qui fonçaient sur moi. La lance était la plus dangereuse : la licorne ne pouvait pas faire demi-tour avec sa corne pour une deuxième passe, une fois qu’elle m’aurait dépassée. Du moins, je l’espérais. J’expirai longuement et ajustai ma position pour pouvoir bondir en avant sans perdre un instant, juste avant que le Cavalier ne soit à portée. J’esquivai la corne en me baissant, évitai de justesse la lance — qui érafla mon épaulière gauche — et tentai de me glisser sous la licorne pour lui ouvrir le ventre. Le talon de la lance me frappa juste au-dessus du nez et me fit tomber en jurant. Je roulai sur le côté, mais pas assez vite : les sabots de la licorne s’abattirent et enfoncèrent ma cuirasse. Premier point pour mon armure, qui avait servi à autre chose qu’à me faire dépenser une fortune : ça aurait facilement pu être mes côtes. Je détestais me casser les côtes ; une fois sur deux, des esquilles me transperçaient les poumons et je finissais par cracher du sang.
Je réussis à dévier la pointe de la lance d’un coup avant qu’elle ne m’ouvre la gorge, puis roulai de nouveau avant que la licorne ne poursuive son démantèlement de mon armure. Cette bête avait vraiment beaucoup trop soif de sang. Certes, je n’étais plus vierge depuis quelques années, mais ce n’était pas une raison pour prendre personnellement le choix de mes partenaires de lit.
« Écoute, haletai-je en parvenant à me relever et en reculant précipitamment pour éviter un coup. C’était le fils d’un pêcheur. Ils nagent tout le temps, tu sais à quel point ils sont bien bâtis ? »
À en juger par la façon dont elle essaya de me donner un coup de sabot, la jument meurtrière n’était pas convaincue par mes protestations. Le Cavalier, dont on ne voyait qu’une partie du visage impassible, réajusta sa prise avec souplesse et abattit sa lance sur ma tête. C’était trop rapide pour moi, alors que j’étais encore en train d’esquiver sa monture. Le coup cabossa mon casque, ce qui était une perte bien plus acceptable que mon crâne. Je retirai tout ce que j’avais pu dire de désobligeant sur mon armure aujourd’hui. Je parai le deuxième coup, mais sa prise changea encore et il fit pivoter sa lance avec une habileté consommée, m’arrachant mon épée des mains. Très bien, ça ne menait nulle part. Si je ne voulais pas finir en cadavre sous une armure hors de prix, il allait falloir changer de rythme. Avant que le troisième coup — une estocade, cette fois — ne me fasse perdre encore davantage l’avantage, je réussis à me replacer devant la licorne. Comme on pouvait s’y attendre, elle n’apprécia pas et, dans un hennissement, avança d’un pas pour me transpercer la gorge de sa corne. Je n’étais toujours pas armée, mais j’avais bien les deux mains libres.
Mes mains gantées se refermèrent sur la corne et je pivotai sèchement. Plie les genoux pour soulever, Cat, me rappelai-je. Avant que le Cavalier ne puisse réarranger ma colonne vertébrale à coups de lance, je fis affluer la puissance dans mes membres et tirai. L’espace d’un glorieux instant, je soulevai la licorne et la balançai devant moi comme une sorte de masse incontrôlable, jusqu’à ce qu’elle atteigne son point culminant au-dessus de ma tête. C’est à ce moment que sa corne se brisa. Je dus admettre que ce n’était pas l’un de mes meilleurs plans. Mieux que me lancer dans une joute verbale avec Héritière à la Tour, mais moins bon que laisser William s’occuper de Summerholm. Je me jetai précipitamment de côté, apercevant du coin de l’œil le Cavalier sauter avec grâce de sa monture. Dès que je fus de nouveau sur pied, je pointai le bras vers la licorne à terre — qui avait l’air de s’être cassé une patte en tombant, ce qui m’arrangeait — et donnai un coup sec du poignet. Mon couteau de secours partit comme une flèche et se ficha dans son œil. Pickler, reine entre les gobelines. Je n’arrive pas à croire que j’aie discuté avec toi parce qu’un deuxième couteau, c’était exagéré.
Je reculai, ramassai mon épée et rajustai ma cape autour de mon cou.
« Qu’il soit consigné que je n’hésite pas à assassiner une licorne si elle me regarde de travers », annonçai-je.
Le Cavalier jeta un regard indifférent à sa monture morte.
« Un effort louable, concéda-t-il. En fin de compte, parfaitement vain. »
Je marquai une pause, trop de répliques cinglantes au bord des lèvres pour parvenir à en choisir une seule, mais dus finalement reculer quand il tenta de me transpercer. Je clignai des yeux, surprise : à cheval, il était rapide, mais là, c’était autre chose. Plus rapide encore que les soldats de bois mort, qui m’avaient pourtant largement dépassée. C’était donc une des particularités des fées ? Sorcellerie, ruses et vitesse. Elles n’étaient pas très résistantes, mais si elles vous tuaient avant que le combat ne se transforme en épreuve d’endurance, ce n’était guère un problème. Les fées seraient inutiles comme des couilles sur un moineau si elles essayaient de former un mur de boucliers, mais ce n’était pas du tout ainsi qu’elles combattaient. C’était comme affronter une armée d’escarmoucheurs, tous mages, soutenue par un noyau de gros bras. La Quinzième n’était pas taillée pour ça, pas plus que les Légions de la Terreur en général.
Épée en main, je tournai autour du Cavalier en silence. Un nouveau mouvement éclair, et la pointe glissa sur mon bras, laissant une longue estafilade dans l’acier. J’essayai de saisir la hampe de ma main libre, mais elle se déroba trop vite. Très bien, la finesse ne me mènerait nulle part. Je devais réduire la distance, mais je me méfiais de m’approcher d’une créature aussi rapide que moi, lance ou pas. Il allait falloir que j’encaisse un coup, compris-je en grimaçant. Je pourrais m’en remettre s’il ne frappait rien de trop vital et, tant que son arme serait dans mes entrailles, elle ne pourrait pas le protéger. Les jours où mes premières stratégies de combat ne reposaient pas sur l’idée de me faire poignarder à la place de mon adversaire me manquaient. J’avançai en gardant les yeux sur la lance. Ce fut une erreur. Le Cavalier lâcha la hampe d’une main et, un battement de cœur plus tard, une rafale de vent glacial me frappa.
Je plantai les pieds dans le sol, mais ce ne fut pas suffisant. Le vent redoubla de force et me projeta dans les airs, comme si la main invisible d’un dieu venait de me gifler. Le monde tournoya autour de moi, mais je gardai juste assez conscience de mes alentours pour remarquer les quatre javelots de glace noire qui se formaient devant moi en losange irrégulier. À l’endroit où je me trouverais dans quelques instants, estimai-je avec une lucidité étrange. Et il aurait été stupide de parier que ce qui rendait cette glace plus sombre ne lui permettrait pas de transpercer une armure. Hors de question. Heureusement, j’avais appris quelques tours depuis Liesse que je n’avais pas encore eu l’occasion de sortir. Mon Nom s’embrasa, comme chaque fois que je formais une lance d’ombre, mais je tentai quelque chose de plus… tangible. Les ténèbres se rassemblèrent en une plaque circulaire juste sur ma trajectoire et je me contorsionnai pour l’atteindre les pieds en avant. Elle n’était pas aussi stable au toucher qu’un sol solide, mais ça ferait l’affaire. Je pliai les genoux à l’impact et me propulsai en sens inverse, vers le bas.
Le premier javelot de glace frôla le bord de mon gorgerin et je grimaçai. Je me retournai à moitié, toujours en chute libre, et vis que deux autres projectiles passaient à côté. Le dernier, en revanche, se dirigeait vers le milieu de mon dos, ce qui était moins prometteur. Je formai un orbe d’ombre dans ma paume à mesure qu’il approchait et le projetai droit sur sa pointe au dernier instant. Le javelot explosa en éclats et je me préparai à retrouver le sol. J’avais un optimisme à toute épreuve. Au lieu de cela, je me retournai et vis le Cavalier, des ailes translucides lui poussant dans le dos, juste au moment où sa lance transperçait l’armure sur mon ventre. Je haletai de douleur, me tordant autour de la pointe, et il la retira d’un geste sans ralentir. Il me repoussa d’un coup de pied, battit des ailes et je retombai au sol, en sang. Mes genoux flanchèrent et je terminai dans une position accroupie des plus disgracieuses.
« Debout », râlai-je.
Rien ne se passa et la panique monta en moi.
« Debout, répétai-je.
Non, ça marchait, compris-je. Simplement lentement. La blessure commença à se refermer à la vitesse d’un escargot et je sentis que le processus puisait bien plus profondément que prévu dans cette réserve de puissance. Merde. Noir m’avait prévenue, non ? Le pouvoir emprunté finissait toujours par se retourner contre son utilisateur.
« Votre méconnaissance de vos propres Aspects est un spectacle admirable », commenta le Cavalier.
Un éclair, et il se retrouva devant moi, la paume tendue. Je m’efforçai d’éviter la rafale de vent, sifflant de douleur tandis que ma blessure se refermait toujours.
« Votre Nom vous a comblée trois fois, dit-il en tournant nonchalamment autour de moi. Votre pouvoir volé peut être utilisé trois fois, du crépuscule à l’aube. »
Voilà qui était utile à savoir. Ça aurait été encore mieux de l’apprendre avant que je me fasse transpercer deux fois, mais on ne peut pas tout avoir.
« Merci pour le tuyau, grognai-je. Tant qu’on y est, vous ne voudriez pas me révéler vos plans maléfiques ? »
Je me préparai à un nouveau tour palpitant de Catherine essaie de ne pas mourir, mais l’attaque ne vint pas. Le Cavalier tressaillait, la bouche tordue par l’inconfort.
« Puisque vous allez mourir de toute façon, dit-il à contrecœur, les dents serrées, autant vous révéler l’ampleur de votre échec. »
Attendez, quoi ? Ça ne marchait jamais. Même pas avec Héritière, et elle vivait pour ce genre de choses. Il n’avait clairement pas envie de me révéler tout ça.
« Ce combat n’est qu’une diversion, dit le Cavalier. Vous devez perdre votre temps et mourir ici, tandis que la véritable guerre se déroule dans la Création. »
Masego m’avait dit un jour qu’Arcadie obéissait à des règles différentes de celles de la Création. Je n’avais fait semblant d’écouter que lorsqu’il m’avait expliqué les conséquences sur les lois de la Création qui régissaient l’écoulement du temps — lequel était, apparemment, un élément classique. Il fallait vraiment que j’apprenne ce que c’était, un de ces jours — mais un point m’avait suffisamment intéressée pour que je me remette à l’écouter. À bien des égards, Arcadie était plus brute que la Création proprement dite. Dans la Création, seules les histoires des individus nommés comptaient ; en Arcadie, tout était une histoire. C’était ce qui rendait tout si changeant. Je me tenais face à un ennemi qui avait clairement le dessus, à sa merci, et je venais de le pousser à se vanter et à révéler ses plans. Alors il l’avait fait. Même s’il n’en avait pas envie.
« Hélas, je suis au désespoir, mentis-je avec un manque de conviction. Larmes, douleur, pauvre de moi. Pourquoi feriez-vous une chose aussi cruelle ? »
Le Cavalier jura dans une langue que je pouvais à peine reconnaître comme de la parole.
« Si l’Été est en guerre, l’Hiver doit l’être aussi, dit-il. Les frontières se sont amincies, l’Host sera rassemblée. »
Je plissai les yeux.
« Vous êtes fou, dis-je lentement. Vous… ne vous en tirerez jamais ? »
La fée me regarda, puis contempla la licorne morte. Un long silence s’ensuivit. Puis il détala. Comme ça… il prit ses jambes à son cou, aussi vite que ses petites pattes de fée le lui permettaient. Je fronçai les sourcils, puis levai un bras. Je formai une lance d’ombre et la tirai dans son dos. Le Cavalier jura de nouveau, mais évita la majeure partie des dégâts : je ne fis qu’effleurer son épaule. Ça risquait de poser plus de problèmes que prévu : l’une de ses ailes apparut, puis disparut aussitôt. Hein. C’était donc ça, le sentiment d’être un Héros ? Pas étonnant qu’ils aient toujours autant confiance en eux. Je le rattrapai en quelques instants. Même si une marée intangible semblait avoir tourné en ma faveur, il n’avait pas ralenti. Sa lance dansa avec élégance autour de mon épée, mais au lieu de me laisser repousser, je fonçai au corps à corps. Sa paume se tendit vers moi, mais je n’avais aucune envie de revivre mon aventure aérienne. Je frappai sa main d’un coup de poing ; ce n’était pas la solution la plus élégante, mais je lui brisai quelques doigts dans un craquement sec. Le Cavalier tourna vers moi son épaule blessée, et son aile se forma un instant plus tard.
Je fus projetée en arrière comme si j’avais reçu une décharge de magie pure encore informe — mes affrontements amicaux avec Masego m’avaient appris exactement ce que ça faisait, dans les moindres détails et de manière fort désagréable — mais je pivotai sur moi-même et profitai de l’élan pour frapper. Je tailladai son coude, déchirant le bois et les écailles d’obsidienne, avant de devoir lever le bras pour bloquer un coup de hampe. Je faillis faire une remarque sur le vent qui avait tourné, mais me mordis la langue au dernier moment. Se vanter, c’était bon pour les amateurs, et en Arcadie, ça pouvait avoir des conséquences très définitives. Mon gantelet était à moitié écrasé, mais je n’en souffris pas moins quand je frappai de nouveau et l’envoyai au tapis d’un coup au visage. Il recula en tressaillant et mon épée s’abattit encore. Cette fois, elle lui trancha le coude net et son membre tomba au sol. L’absence de sang était légèrement déconcertante, mais je ne ralentis pas.
Je lui balayai les jambes tout en lui enfonçant mon pommeau dans la poitrine, mais compris un instant trop tard que cette tactique ne fonctionnerait pas contre ce genre d’adversaire. Sa bonne aile apparut et il se remit debout, puis m’enfonça le bas de sa lance dans la poitrine. Dieux, je portais pratiquement de la ferraille à ce stade. Même en sachant ce qui était arrivé au Prince Exilé, je fus tentée de m’offrir une armure enchantée. Peut-être que ça ne me ferait pas tuer si je ne l’utilisais qu’une fois. Je frappai ses mains de mon pommeau et il lâcha sa lance. En un battement de cœur, une épée de givre se forma dans sa main, mais un orbe d’ombre était déjà apparu dans la mienne : je le projetai à travers le sortilège, le dissipant avant qu’il ne prenne forme. J’entendis un grognement et, dans une gerbe d’eau cristalline, un avant-bras jaillit du moignon pour remplacer celui que j’avais tranché. Eh bien, adieu aux stratégies d’usure. Je tentai plutôt un coup mortel, le tranchant de mon épée s’abattant sur le côté de son cou.
Une gerbe d’écailles jaillit et il tomba. Je reculai pour ajuster ma posture avant de lui asséner un coup plus profond. Ses deux ailes apparurent en un battement, et avant que je ne puisse le frapper de nouveau, il s’envola dans les airs. Merde. S’il pouvait se faire repousser un bras, il pouvait sans doute réparer ce que j’avais fait à son épaule. Je me demandais s’il serait possible de créer une série de plateformes d’ombre pour le poursuivre — pas vraiment, ça épuisait mes réserves à une vitesse incroyable — quand une corde de fumée verte serpenta dans les airs et s’enroula autour de son pied. Le Cavalier la taillada d’une nouvelle épée de glace, mais celle-ci la traversa, coupant ses bottes sans affecter la fumée. Un instant plus tard, la corde tira sur lui et le fracassa au sol comme une étoile filante. Hakram s’avança tranquillement vers lui et enfonça sa hache dans son crâne à plusieurs reprises, avec un enthousiasme manifeste. Je me tournai vers Masego, qui dissipa la corde de fumée verte d’un geste désinvolte.
« Catherine, me salua-t-il calmement. Je vois que tu es toujours en vie. »
« C’est sans doute ma meilleure compétence », répondis-je.
Le mage à la peau sombre cligna des yeux.
« Catherine, tu es morte. Il n’y a même pas un an », dit-il.
Je m’étais peut-être insultée par inadvertance, songeai-je. Je m’éclaircis la gorge.
« Vous vous êtes occupés de vos types ? » demandai-je.
« De la plupart, répondit Hakram en s’essuyant le front avant de nous rejoindre. Certains ont fui. »
Voleur de meurtre, articulai-je sans un bruit à son intention. Il me rendit mon sourire sans le moindre remords.
« Je comptais garder un prisonnier pour l’interroger, mais ils n’étaient pas disposés à coopérer », expliqua Apprenti.
Je jetai un regard au cadavre du Cavalier. À nous trois, nous aurions peut-être pu le capturer, mais vu le danger qu’il représentait, ça aurait été risqué. Il valait probablement mieux qu’il ait eu droit au traitement orque.
« J’ai appris quelques trucs grâce à celui-là, dis-je. Ce combat n’était qu’un appât. Ils veulent qu’on erre en Arcadie pendant qu’ils rassemblent leurs forces pour attaquer Marchford. »
« Je m’en doutais, répondit Masego en haussant les épaules. Nous ne sommes plus dans l’éclat. »
Je fronçai les sourcils.
« Qu’est-ce qui te fait dire ça ? » demandai-je.
« Déjà, nous ne sommes plus entourés par le blizzard, répondit-il. Et je ne sens plus les limites de l’éclat. Nous sommes en Arcadie resplendissante, c’est certain. »
Je rengainai mon épée en tâchant de dissimuler ma surprise. Il avait raison pour le blizzard. Le vent soufflait toujours, mais la visibilité était bonne. Je ne l’avais même pas remarqué. Quand il était devenu plus facile de se déplacer, j’avais prêté attention au combat et dû inconsciemment attribuer ça à mon Nom, qui réglait le problème.
« Il a dit autre chose qui a retenu mon attention, repris-je. Quelque chose sur le fait que l’Hiver devait être en guerre si l’Été l’était. »
Hakram avait l’air vaguement contrarié et je le comprenais. L’idée qu’il y ait toute une autre espèce de ces types qui en voulaient à notre peau n’avait rien de réjouissant. Masego, naturellement, avait l’air ravi : il n’aurait pas à reconstruire une ville en ruines, corrompue par les démons, prise dans les glaces et en flammes. Cette liste s’allongeait sans cesse, et ça ne me plaisait pas.
« Cela explique bien des choses. Les Cours d’Arcadie portent le nom des saisons, mais n’ont rien à voir avec ces mêmes saisons dans la Création, expliqua Apprenti. Considérez-les plutôt comme des états d’esprit. Quand l’Hiver et l’Été sont les deux seules Cours existantes, Arcadie devient particulièrement contraire. »
« S’ils sont furieux l’un contre l’autre, dis-je, pourquoi l’Hiver s’en prend-il à moi ? »
« Symétrie, Catherine, s’enthousiasma l’homme à lunettes. Si l’Été est en guerre contre un ennemi extérieur à Arcadie, l’Hiver doit faire de même. Je dirais que cette invasion ne relève d’aucune animosité personnelle, pas que les fées soient vraiment capables de prendre quoi que ce soit personnellement. Les frontières affaiblies de Marchford en faisaient simplement une cible évidente. »
« Arrête de parler avec tant d’enthousiasme de créatures qui essaient de nous tuer, lui demandai-je, avant de me décaler, mal à l’aise. »
À Laure, la séance du Conseil dirigeant avait été retardée pour discuter d’un incident à Dormer : une poignée de fées de l’Été y avaient causé des dégâts, mais rien de majeur. Le tableau qui se dessinait ne me plaisait pas du tout.
« Quelles sont les chances que les Cours s’en prennent au même ennemi ? demandai-je. »
Masego cligna des yeux.
« Impossible, répondit-il. »
Oh, parfait. Ça rendait les choses encore plus compliquées, mais j’allais m’en contenter.
« Cela dit, bien sûr, du point de vue des fées, aucune nation telle que nous les connaissons ne serait considérée comme le “même ennemi”, ajouta-t-il distraitement. Cette distinction est donc largement théorique. »
Ne le frappe pas, me dis-je. Tu as encore besoin de lui pour sortir d’ici.
« Tu aurais dû commencer par là, fils du Sorcier, dit Hakram, amusé. »
« Oh, fit Masego. »
Il me lança un regard réprobateur.
« Ta question était très mal formulée, dit-il. »
« Arrête-toi pendant que tu es encore en position de force, lui conseillai-je. Bon. D’accord. Donc l’Hiver continuera d’attaquer tant que l’Été le fera, et on n’a aucune idée de pourquoi il attaque, ni même de qui il s’agit exactement. »
« Si j’essayais de te tenir occupée et que je comprenais l’état d’esprit des fées, dit Hakram, je provoquerais une guerre avec l’Été, sachant que l’Hiver serait forcé de faire pareil. Probablement à Marchford. »
Je soupirai.
« Héritière. »
Ça lui ressemblait bien. En tant que gouverneure de Liesse, même si l’Été était en guerre contre sa ville précisément, je serais quand même obligée de la protéger des conséquences de ses actes. C’était mon devoir en tant que membre du Conseil dirigeant, et sa ville était pleine de Callowans, en plus. Pendant ce temps, je devrais repousser une attaque contre mon domaine lancée par une Cour tout à fait différente, affaiblissant la Quinzième tout en m’obligeant à trouver un autre moyen de gérer l’Été. C’était le genre de complot inutilement compliqué, susceptible de se retourner spectaculairement contre son instigatrice, qui était sa spécialité. Bon sang, elle aurait aussi bien pu signer le tout. Je serrai puis desserrai les doigts.
« L’Hiver a un chef féerique, pas vrai ? demandai-je à Masego. »
« Il y aura un roi ou une reine, oui, acquiesça-t-il. »
« Si je le frappe jusqu’à ce qu’il meure, le problème devrait être réglé, grognai-je. Si l’Hiver cesse d’attaquer, l’Été devra en faire autant, non ? »
Le mage rondouillard fronça les sourcils.
« Je n’en suis pas sûr, reconnut-il. C’est possible. Quoi qu’il en soit, Catherine, si tu t’attaques au souverain d’une Cour, tu te feras tuer. Ces créatures sont considérées comme des dieux à presque tous les égards. »
« Mourir ne m’a jamais arrêtée, dis-je. »
« Nous n’avons pas d’anges à dépouiller pour en tirer une résurrection, cette fois, dit Hakram. Cat, inutile d’affronter ça seule. C’est plus grand que nous. La Tour doit intervenir. »
Si Malicia s’en mêle, je reconnais tacitement que le Conseil dirigeant ne peut pas gouverner Callow sans son aide, songeai-je. Je me mordis la lèvre. Il faudrait que j’y réfléchisse davantage.
« D’abord, il faut sortir d’ici, finis-je par dire. Masego, tu as dit que nous n’étions plus dans l’éclat. Ça veut dire qu’on ne peut pas repartir par le même chemin ? »
« Il nous faudra une porte à franchir ou une fée assez puissante pour nous ouvrir un passage, répondit-il. »
« Alors, fais ton truc, dis-je. Où est la porte la plus proche ? »
« Explique-moi les fées, Apprenti, marmonna-t-il. Trouve-moi une porte, Apprenti. Je pourrais être en train de démonter une dimension de poche, tu sais. Eux ne demandent jamais rien. »
Il commençait tout juste à tracer des runes dans les airs quand Hakram s’éclaircit la gorge. Je le regardai, puis suivis la direction qu’il indiquait. Des collines enneigées s’étendaient à perte de vue, avec çà et là un bosquet d’arbres morts et quelques montagnes au loin. Il y avait aussi un chemin, désormais, pavé de glace. Il serpentait à travers les collines jusqu’à ce qui ressemblait à une ville étincelante.
« Il n’était pas là il y a un instant, dis-je. »
« Nous ne cherchions pas de porte il y a un instant, répondit Apprenti. »
« Dieux, je déteste cet endroit, jurai-je. »
J’observai la route, qui commençait au sommet de la colline juste devant nous et semblait aussi intacte que si elle venait d’être construite. Elle l’avait peut-être été.
« Nous n’allons pas prendre ça, dis-je. C’est un piège insultant de transparence. »
Hakram me tapota l’épaule, amusé.
« Ce serait plus agréable à parcourir que la neige, dit Masego, tout près de se plaindre. »
« Tu pourrais faire un peu d’exercice, dit Adjoint en lui donnant un petit coup. »
Je clignai des yeux. Si Hakram était à côté de lui, alors qui m’avait… Je me précipitai sur mon épée, et quelqu’un éclata de rire.
« Vous êtes nuls pour éviter de vous faire tuer, me lança joyeusement la Tireuse, la main toujours sur mon épaule. »