Chapitre 82
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 82 : On dirait que quelque chose a changé
Au fil du temps, Enkrid avait vu bien des choses. En particulier celles qui avaient trait à la vitesse. Même si l’épéiste qui suivait le crétin de Polid avait été un déclencheur, Enkrid avait déjà observé ce genre de choses auparavant.
Il avait rencontré de telles situations chaque fois qu’il s’entraînait au combat. La hache qui fendait l’air comme un fouet, l’épéiste aux trousses du crétin de Polid et les coups de hache de Rem.
Il y avait aussi ce qu’il avait vécu et appris sur le champ de bataille, ainsi que ce qu’il avait travaillé et médité tout seul.
Tout cela, jusqu’à son corps transformé par la Technique d’isolement, s’était condensé dans son esprit et y avait trouvé sa place. Une sensation indescriptible s’était enracinée en lui.
Enkrid entra dans un état de concentration absolue. Un monde où il ne restait plus que lui et son épée. Même la sensation de tenir l’arme s’estompa. Il ne voyait plus qu’une ligne reliant un point à un autre.
Il lui fallait la force de tracer cette ligne. Dès qu’il croisa le regard de Rem, il la libéra. La pointe de son épée suivit le chemin le plus court entre les deux points.
L’épée transperça le cou de Rem. Une illusion surgit, si vivace qu’elle semblait réelle. Dans cette illusion, la lame d’Enkrid perçait le cou de Rem.
Rem s’effondra, le cou troué. Son sang ruissela et imbiba le sol. Il resta là, les yeux écarquillés, de la bave aux lèvres. Nulle rancœur dans son regard. Seulement une surprise pure.
« Merde, cette fois, c’était vraiment rapide. »
L’exclamation de Rem, surpris au point d’en jurer, brisa l’illusion d’Enkrid. La scène se désagrégea comme du verre brisé. À travers les éclats, il aperçut le regard stupéfait de Rem. Mais une seconde à peine. Bientôt, ses yeux s’adoucirent.
Il avait le regard d’un enfant qui venait de découvrir un jouet fascinant.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
Rem posa la question, une trace de sang visible sur son cou. La lame l’avait effleuré.
« J’ai failli y rester. »
Enkrid ouvrit la bouche pour répondre.
« Désolé, j’ai failli te tuer. »
« Je n’aurais jamais cru dire ça, mais tu es vraiment impressionnant, chef d’escouade. »
« Je suis quand même plus âgé que toi, non ? »
Enkrid était aussi plus grand que lui.
« Quel drôle de type. »
Sur ces mots, Rem abattit sa hache. Enkrid tourna instinctivement la tête pour l’éviter, mais la lame se mit à suivre la ligne de sa joue.
Le combat d’entraînement reprit.
Par la suite, Enkrid dut côtoyer la mort face à la hache de Rem.
« Tu as compris ce que ça voulait dire, frapper vite ? Bien. On continue. »
Qu’est-ce qui lui prend ? C’est parce que je lui ai effleuré le cou ? On dirait qu’il m’en veut un peu. Pourtant, Enkrid ne recula pas.
« Tu hésites parce que tu as peur de me tuer encore ? T’inquiète pas. Je te tuerai avant. »
Le regard de Rem s’embrasa. Son bras devint un rayon de lumière plutôt qu’un fouet. La lame de la hache, qu’Enkrid parvint tout juste à esquiver et à repousser, vint soudain se poser contre sa nuque sans même lui égratigner la peau.
La hache lui effleura le cou, puis se retira. Elle n’était pas aiguisée et ne lui laissa donc aucune blessure. Il ne lui resta que la sensation froide de la lame.
« Tant que tu ne maîtrises pas parfaitement l’arme que tu tiens, tu n’en es qu’à la moitié du chemin. »
Ces mots mirent fin à l’entraînement. Rem laissa Enkrid étendu sur le sol froid, méditant sur ce qu’il avait tiré de leur affrontement.
Qu’est-ce que la vitesse ? Il en était arrivé à cette conclusion : une question de trajectoire et de mouvement. Il s’agissait de tracer instantanément une ligne entre deux points.
Que fallait-il pour tracer la ligne dans son esprit et la concrétiser aussitôt ? Son corps. Son corps devait suivre. Voilà pourquoi l’entraînement physique était nécessaire. Pourquoi la hache semblait-elle fendre l’air comme un fouet ?
« La force, des muscles entraînés et des capacités physiques. »
C’étaient les qualités qu’Audin lui avait dit de développer. Celles qu’il avait acquises grâce à la Technique d’isolement.
La force était le fondement. Le fondement qui lui permettrait de porter des coups d’estoc ou de tailler plus vite que jamais. C’était là qu’il avait intégré la notion de mouvement.
À l’instant où il avait tracé dans son esprit la ligne entre les deux points, il l’avait concrétisée.
« Voilà ce que c’est, la vitesse. »
L’Épée agile et rapide. Elle faisait partie de la technique appelée Style de l’épée rapide. Enkrid éclata de rire, toujours étendu au sol.
« Hé. »
Il n’avait pas répété cette journée. Il n’avait pas revécu sa mort. Il n’avait pas rencontré le passeur de la Rivière Noire.
« Une épée pour demain. »
Il sentit qu’il progressait. Plus que tout, il était fier d’avoir compris par lui-même, sans que personne le lui enseigne.
On lui avait toujours dit qu’il n’avait aucun talent. Aurait-il seulement imaginé connaître un jour une telle expérience ?
« Je peux aller plus loin. »
Enkrid vit le chemin qui s’ouvrait devant lui et sentit son cœur s’emballer. Puis il se plongea dans les paroles de Rem. Il fallait revoir, méditer. L’heure était à l’introspection.
« Tu ferais mieux de rentrer si tu ne veux pas mourir de froid. »
La voix s’adressait à Enkrid, étendu de tout son long sur le sol. C’était celle de Jaxon, qui venait apparemment de rentrer. Toujours aussi impassible, il s’approcha, sa cape de cuir fourrée flottant au vent.
Enkrid acquiesça depuis le sol et se releva. Il rengaina son épée, dérouilla son cou raide en le tournant d’un côté puis de l’autre, puis prit le chemin des baraquements. Soudain, il eut la chair de poule et un frisson lui parcourut l’échine.
Tous les muscles de son corps se tendirent. Une réaction née de l’instinct. Il se retourna et dégaina de nouveau son épée sans réfléchir.
Clang !
Le bruit de la lame raclant le fourreau retentit. Enkrid se rendit compte qu’il retenait son souffle ; il expira enfin en regardant son adversaire.
La source de cette intention meurtrière se trouvait à trois pas derrière lui. Jaxon se tenait là, comme à son habitude. Seul détail qui clochait : son bras droit pendait le long de son corps.
« Pas mal. »
Jaxon regarda Enkrid. Que voulait-il dire par là ? Enkrid n’y comprenait rien. Il savait seulement que Jaxon avait fait quelque chose. Était-il possible que l’intention meurtrière qu’il dégageait soit si terrifiante et oppressante ?
« La dague de la Collection Carmen est une arme remarquable. »
Jaxon poursuivit. Ce n’est qu’alors qu’Enkrid comprit qu’il comptait tenir parole.
« Pourquoi t’obstines-tu à entraîner tes sens ? Comment esquiver une dague qui vole dans ton dos sans la voir ? »
Jaxon le lui avait dit un jour. Ce qu’il venait de lui montrer devait être le summum de l’art de la dague.
« Quand tu décides de tuer quelqu’un, ton élan suit naturellement. C’est ce qu’on appelle l’intention meurtrière. »
L’élan, l’intention meurtrière, l’esprit combatif et la volonté. Autant de notions semblables. Enkrid pensa à Matthias, l’épéiste chargé de l’escorte. Il avait imposé sa présence en donnant simplement son nom. Cela avait suffi à attirer tous les regards.
Jaxon avait estimé que cet homme était un combattant de premier ordre, à l’échelle d’une ville.
« Il faut sentir l’intention meurtrière. Celle que je t’ai montrée était si puissante qu’un enfant de passage aurait pu la percevoir et en être effrayé. C’est donc normal que tu l’aies sentie. Continue à la ressentir. Perçois-la avec tout ton être, tous tes sens. C’est l’étape qui vient après le Sens de la lame : la “Porte du Sixième Sens”. »
Boum.
Son cœur se remit à battre la chamade, comme lorsqu’il avait compris ce qu’était la vitesse.
« Je comprends. »
Il répondit calmement, mais son cœur, gonflé d’audace, continuait de cogner. Il était fou d’excitation. Depuis qu’il avait commencé à revivre cette journée, le plus grand changement chez Enkrid, c’était cela.
Chaque journée était devenue infiniment plus agréable. Le plaisir de progresser, qu’il n’avait jamais connu auparavant, était devenu le bâton et la carotte qui le poussaient en avant. Il lui disait qu’il pouvait aller plus loin, qu’il n’était pas obligé de s’arrêter là.
« Dans quel but ? »
Son objectif, lui aussi, était clair.
Un chevalier. Son rêve brillait comme une étoile éclatante et illuminait le cœur d’Enkrid.
« Rentrons. »
Sur ces mots, Jaxon entra le premier dans les baraquements. Enkrid le suivit peu après.
« Tu as fini ton entraînement pour aujourd’hui ? »
demanda Audin.
« Pas encore. »
Il devait aussi s’y mettre. Même s’il était pénible de plonger tout son corps dans une mer de douleur avant de commencer, ce n’était pas un supplice.
Le fruit qui l’attendait au bout de cette mer d’agonie était si doux. La douleur qu’il extirpait de son corps se changeait en joie.
« Commençons. »
Ensuite, il entreprit la Technique d’isolement avec Audin. Après avoir terminé son entraînement et lavé son corps épuisé, il s’apprêtait à s’allonger quand il remarqua qu’Esther était déjà couchée sur son lit.
Elle avait ramené ses pattes avant contre sa poitrine et posé doucement la tête dessus. Enkrid tendit la main pour lui caresser la tête.
Ka-ang !
Au moment où ses doigts allaient toucher le sommet de son crâne, Esther lui griffa la main et le força à la retirer. Si elle avait donné un vrai coup de griffe, elle aurait pu lui trancher le poignet au lieu de simplement l’égratigner.
Ce qui se passait n’était donc probablement qu’une petite bouderie adorable.
Cependant…
« Pourquoi tu recommences ? »
Il ignorait simplement pourquoi. Kraiss ricana à côté de lui.
« C’est vrai. Elle est comme ça depuis qu’elle a entendu la chanson du Chef d’escouade séduisant. »
Apparemment, ces fainéants avaient chanté avec entrain leur chanson sur le Chef d’escouade séduisant.
« Ouh, il fait se coucher toutes les femmes de la ville ! »
« Un chasseur à l’affût de toutes les femmes qu’il croise ! »
« Séduisant, séduisant, séduisant Chef d’escouade ! »
Kraiss entonna le premier couplet et Rem se joignit à lui. Les paroles et la mélodie partaient dans tous les sens. On pouvait à peine appeler ça une chanson.
« Kraa. »
Pour une raison ou une autre, Esther semblait haïr cette chanson à un point inimaginable. Dès qu’elle l’entendait, elle poussait un cri hostile.
« Ce serait à cause de Kraiss ? »
Kraiss chantait atrocement mal. Rem, en revanche, avait une voix virile plutôt agréable à entendre.
« Et le commandant de compagnie, alors ? Encore une femme ? Chef d’escouade séduisant. »
demanda Ragna à côté. Il avait l’air sincèrement curieux, mais cherchait aussi bel et bien à le taquiner.
« La ferme. »
Mieux valait attendre tranquillement que les rumeurs se tassent plutôt que d’essayer de corriger chaque malentendu. En reparler ne ferait qu’attiser les flammes.
« Alors, tu l’as fait ou pas ? »
Mais à cette question, il fallait répondre. L’honneur de Leona était en jeu.
« Non. »
« … C’est, euh, vraiment vrai ? »
« Je n’ai aucune raison de mentir là-dessus. »
Et même s’il l’avait fait, et alors ?
C’était vrai. Inutile de couvrir ça d’un mensonge. Rem connaissait le caractère d’Enkrid et savait qu’il disait la vérité.
« T’es impuissant ? On te l’a coupé quand ? C’est pour ça ? »
Espèce d’enfoiré.
« Ce n’est pas grave. Frère séduisant, Dieu aime tout le monde. Même si on te l’a coupé, il t’aime quand même. »
Audin ajouta son grain de sel.
Mais pourquoi avait-il mis « séduisant » avant « frère » ?
« Pfft. »
Kraiss éclata de rire.
Jaxon détourna le regard pour dissimuler son sourire.
Ragna alla même jusqu’à lui demander : « Alors, comment tu t’y es pris avec le commandant de compagnie ? », dans le but de le mettre en colère — chose rare.
« Bande de tarés. »
Aucun membre de l’escouade n’était normal. Enkrid s’apitoya sur son sort : il était le seul sain d’esprit parmi eux.
À quoi bon se mettre en colère ?
Ça ne leur ferait ni chaud ni froid. Enkrid se consola en se disant que cela valait mieux que de les voir se battre entre eux, puis s’allongea sur son lit.
Après l’avoir tous taquiné pendant un moment…
« On dirait que quelque chose a changé. »
Rem lança ces mots à l’improviste en regardant Enkrid, allongé.
« J’ai la même impression. »
Ragna renchérit ; les autres se contentèrent d’écouter. Changé ? Enkrid repensa aux paroles de Rem. Avait-il changé ? Et si oui, en quoi ?
« On dirait que tu souris plus souvent. Mais ce n’est pas tout. »
Est-ce qu’il ne souriait pas avant ?
Enkrid se remémora soudain celui qu’il avait été. Comment était-il ? Il ne s’en souvenait pas très bien, mais une chose était sûre : il se battait déjà avec autant d’acharnement qu’aujourd’hui.
Mais à l’époque, il tâtonnait dans les ténèbres, incapable de voir ne serait-ce qu’un pas devant lui. Maintenant, il distinguait vaguement le chemin. L’apercevoir lui procurait une joie que ceux qui avaient du talent ne pourraient jamais imaginer.
« Je savais que tu étais fou d’épées, mais ces derniers temps, ça empire. Tu souris davantage, tu t’es amélioré. Bref, quelque chose a changé. »
Son raisonnement était bancal, mais les autres membres de l’escouade approuvèrent.
« Je trouve que tu es un peu plus cinglé qu’avant. »
conclut Kraiss. Enkrid ne pouvait pas être d’accord. Où trouver quelqu’un d’aussi calme et ordinaire que lui ?
Il consacrait juste un peu plus de temps à s’entraîner et à perfectionner ses compétences, et avait des rêves un peu plus grands que les autres.
« Pas que ce soit une mauvaise chose. »
ajouta Rem. Enkrid l’ignora. Il faisait nuit. L’heure était au sommeil, pas aux bavardages. Plus tard, Jaxon et Kraiss quittèrent les baraquements pour prendre leur tour de garde.
Enkrid s’endormit vite. Comme chaque jour, même s’il s’habituait à s’épuiser, il se sentait toujours fatigué.
Pourtant, au matin, son corps lui parut assez léger. Son endurance avait-elle augmenté ? Il n’en savait rien. Il lui semblait que oui, surtout ces derniers temps.
« Quand était-ce ? »
Il ne s’en souvenait pas précisément, mais c’était récent. Peu après son retour sur le champ de bataille.
Esther trouvait son compagnon détestable.
« Chaque fois qu’il sort, il va fricoter avec des femmes. »
Il avait même eu des aventures au sein de l’escouade. C’était à cause de ces histoires qu’ils s’étaient retrouvés ensemble ; alors, comment pouvait-il tourner les yeux vers une autre femme en la laissant seule ?
On l’avait autrefois appelée l’incarnation même de la séduction, sans le moindre sortilège. Il lui suffisait de passer pour que les hommes fassent la queue, prêts à lui offrir leur âme.
« Même cette elfe a fini par se déshonorer. »
Elle poursuivit ses pensées, puis sursauta. Elle se rappela soudain qu’elle s’était transformée en panthère. Quel homme pourrait tomber sous son charme sous cette forme ?
Et puis…
« Pourquoi le serais-je ? »
Cette pensée lui parut parfaitement inutile et insignifiante. Son objectif était clair : neutraliser la chose maudite qui se trouvait dans son corps.
Esther agissait dans ce but et estimait devoir chasser ces pensées futiles. Elle quitta son coin de cuir fourré et traversa légèrement le centre de la tente.
« Tu sors encore ? »
C’était le barbare qui se trouvait à côté d’Enkrid endormi.
« On dirait une gamine qui boude. »
Le barbare se montra irrespectueux, mais Esther l’ignora. Elle savait parfaitement ce qu’elle avait à faire.
Ses sentiments personnels n’avaient donc aucune place. La panthère bondit sans bruit dans les bras d’Enkrid. Une fois blottie contre lui, elle lui piqua doucement la poitrine de ses griffes.
« Aïe. Dors, Esther. »
Enkrid la serra contre lui.
« Quel sans-gêne. »
Esther jeta un regard au visage d’Enkrid, puis, au contact de sa peau nue, absorba une partie de la fatigue qui lui restait dans le corps et la relâcha dans l’air.
Ce n’était pas une technique facile. À vrai dire, son aide n’était pas considérable. Mais pour un homme qui s’épuisait sans relâche jour après jour, cela pouvait avoir son importance.
Il y avait autre chose. Elle avait lancé un sort sur son armure de cuir. Il ne serait efficace qu’une fois, mais il pourrait repousser une attaque magique.
Cela retardait la reconquête de son corps.
« Il faut que ce type reste en état. »
C’était donc nécessaire, à long terme. Même en se le répétant, Esther, enivrée par le confort et la chaleur des bras de l’homme, continua à nourrir de sottes pensées dans son sommeil.
« Je vais le croire. »
Elle allait croire qu’il n’avait rien fait avec une autre femme dans son dos, puisqu’il semblait dire la vérité.
Au fond, elle ne s’en sentait pas si mal.
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