Chapitre 8
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Ryuu
Relecteur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 8 : Serpent, alcool, fleur, couteau
Ne pas vouloir mourir n’était qu’une raison superficielle. À force de répéter « aujourd’hui » encore et encore, Enkrid avait éprouvé une autre forme de peur : celle de se contenter de cette journée et de ne jamais retrouver une telle occasion une fois qu’elle serait passée. L’envie de s’arrêter là. Cette envie le terrifiait.
Est-ce vraiment ce que je veux ?
Se contenter d’aujourd’hui, c’était mener une vie vouée à la stagnation, incapable d’avancer. Il était tout naturel pour les humains d’attendre le lendemain. Enkrid, lui aussi, rêvait du lendemain, malgré ses modestes talents. Et il avait de bonnes raisons de le faire.
J’ai appris tout ce qu’il y avait à apprendre.
S’entraîner ici sans relâche ne lui apporterait pas grand-chose de plus. Il était temps de se tourner vers demain.
Que se passera-t-il si je survis ?
Est-ce que tout s’arrêterait là ? Il s’était posé la question d’innombrables fois. Pour faire simple, il n’en savait rien. Il ignorait ce qui l’attendait après avoir survécu.
Si je peux aller de l’avant…
Alors, avançons.
N’était-ce pas une vie qu’il avait vécue éternellement ? Plus que tout, Enkrid avait besoin de certitudes. Pourrait-il vraiment affronter demain avec tout ce qu’il avait acquis en répétant cette journée ? Il n’en savait rien. Voilà pourquoi il mettait sa résolution à l’épreuve. L’esprit d’un homme qui relève les défis lui était familier. La journée serait longue. Il allait devoir tirer parti de tout ce qu’il avait accumulé.
« Comment as-tu fait ? »
« J’ai eu de la chance. »
« Tu veux dire que c’était juste de la chance ? »
À peine sorti de la tente, Enkrid vit Kraiss écarquiller les yeux plus que d’habitude en lui posant la question. Son ami, le croupier qui avait lancé les dés, était stupéfait. Il ne s’était pas emporté en criant que c’était impossible. Après tout, c’était lui qui avait lancé les dés. Grâce à ça, Enkrid avait pu se lever et sortir sans difficulté. Il n’avait rien à se reprocher : il n’avait pas triché. Comme un vulgaire devin, il s’était contenté de prédire tous les résultats que les dés allaient donner.
« Je t’offrirai une bière au village, tout à l’heure. »
Un soldat qui avait gagné de l’argent grâce à Enkrid lui tapa sur l’épaule en passant.
« J’ai vraiment eu de la chance. Je n’ai aucun talent pour le jeu. »
Enkrid reprit sa marche dans une autre direction, et Kraiss le suivit de près.
« Si ça, c’est ne pas avoir de talent, alors tous les gens doués doivent être enterrés sous terre. »
« Parfois, la chance vous sourit. »
« … Si elle te sourit deux fois, tes poches ne seront pas seulement pleines, elles vont exploser ! »
Tout en marchant, Enkrid lui remit dix-sept pièces d’argent.
Cling.
Au tintement des pièces, Kraiss porta la main à sa poche. Il les prit, puis poursuivit son chemin en disant : « Bon, je n’y connais rien, moi. » Soudain, il fixa Enkrid de ses grands yeux.
« J’ai compris. »
Quoi ?
Enkrid l’interrogea du regard. Kraiss poursuivit avec un grand sourire.
« Tu veux séduire la commandante qui arrive demain ? Avec des fleurs ? Mais les roses ou les lys feraient mieux l’affaire que des fleurs de destrier blanc, non ? »
Oublions le jeu : les objets demandés étaient tout de même assez étranges.
« … Tu crois que ça marchera ? »
Qu’est-ce qui pouvait bien lui passer par la tête ? La rumeur disait que la nouvelle commandante de compagnie, attendue le lendemain, était une femme. Oui, c’était bien une femme qui devait arriver. Mais allait-elle tomber sous le charme d’un simple bouquet ? Ça ne marcherait même pas sur une fille de la campagne. Avec le visage de Kraiss, peut-être. Mais quand même… Au mieux, il ferait chou blanc ; au pire, il se ferait exécuter sur-le-champ pour avoir insulté une supérieure.
« Le chef d’escouade est plutôt beau quand il se met sur son trente et un. »
« Tu poses toujours autant de questions quand on te demande d’aller chercher quelque chose ? »
Allait-il devoir courir jusqu’à en avoir les pieds en sueur pour rapporter les affaires avant le déjeuner ? Enkrid le lui demanda du regard, et Kraiss comprit. Il pivota et partit d’un bon pas.
Il n’avait pas le choix, sinon ça tournerait mal. Même s’il avait déjà fait ça quelques fois, le temps que mettrait Kraiss à revenir obligerait aussi Enkrid à se dépêcher.
C’était le moment de se reposer. Enkrid prit tranquillement son petit-déjeuner. Une soupe composée d’orge et de blé finement moulus, du pain dur et de la viande séchée : voilà ce qu’on servait le matin. On ne distribuait de la viande qu’une fois tous les trois jours. Heureusement, c’était le jour. Sinon, au fil des journées qui se répétaient, il n’en aurait même pas vu. D’ordinaire, il ramollissait le pain dans sa salive, mais cette fois, il l’émietta dans la soupe. Il mélangea le tout jusqu’à obtenir un bouillon juste assez épais. Il le porta à sa bouche et mâcha : la texture était ferme, mais le goût restait fade. Après avoir déchiqueté la viande séchée et l’avoir mélangée au reste, l’assaisonnement était parfait.
Enkrid mâcha soigneusement. Le repas lui donnerait l’énergie nécessaire pour bouger. À compétences égales ou non, un soldat bien nourri combattait mieux qu’un autre qui n’avait rien mangé depuis des jours. Le bouillon chaud descendit dans sa gorge et lui réchauffa le ventre. Il répéta l’opération quelques fois, puis le bol fut vide.
« C’est bon ? Ça te plaît, d’exploiter le travail d’un camarade ? »
Rem s’approcha en grommelant.
« Très bon. »
« Tant que tu n’es pas difficile, ça va. Je n’ai jamais vu un gars difficile avec la bouffe tenir longtemps. On en a un comme ça dans l’escouade, pas vrai ? »
« On dirait que notre ami se porte toujours bien. »
« Plus pour longtemps. »
Rem, qui venait de déverser son venin sur son camarade, prit bientôt son bol et s’en alla. Après avoir avalé son mélange de soupe, de pain et de viande séchée, il était temps de laver consciencieusement les bols. Enkrid sortit un chiffon imbibé d’huile et essuya soigneusement son épée, puis la sécha avec un autre chiffon. La nouvelle épée qu’il avait acquise n’était ni en acier renommé ni l’œuvre d’un forgeron célèbre, mais elle était tout à fait utilisable. Bien équilibrée et assez tranchante, elle pouvait couper sans difficulté une épaisse armure de tissu ou une fine armure de cuir.
Après avoir terminé l’entretien de son épée et quitté la baraque, Enkrid aperçut Kraiss. Il regarda autour de lui, puis l’appela :
« Grands Yeux. »
Kraiss s’approcha, un paquet à la main.
« Tiens. »
Le paquet contenait, bien sûr, les objets qu’Enkrid avait demandés. Comme prévu, il y avait cinq couteaux de lancer mal épurés. Leur qualité laissait à désirer, mais on les avait enveloppés dans des morceaux de cuir correctement huilés, avec une grosse aiguille.
« J’ai eu toutes les peines du monde à trouver les gants en peau de daim. »
Pendant que Kraiss parlait, Enkrid passa le doigt sur la lame d’un couteau de lancer. En effet, il n’y avait qu’un seul gant, pour la main gauche, pas une paire.
« Alors, voilà. »
Kraiss lui rendit une pièce.
« Les gants en peau de daim étaient comptés pour deux pièces. »
Grands Yeux avait toujours eu l’œil sur l’argent. C’était bien connu. Enkrid aurait pu marchander et la récupérer, mais ça lui aurait fait perdre du temps. Il valait mieux se concentrer sur les tâches du jour. Il n’avait pas beaucoup de temps à perdre. Les fleurs de destrier blanc qu’il avait rapportées étaient fanées.
« Tu ne comptes pas lui déclarer ta flamme avec ça, j’espère ? Je n’ai pas réussi à en trouver des fraîches. »
Quel escroc. Enkrid hocha la tête. Il s’y était attendu. Qui irait cueillir dix fleurs fraîches au beau milieu d’un champ de bataille ?
« En revanche, il y en a douze. »
Un escroc qui avait tout de même un peu de conscience.
« Et voilà. »
Kraiss tendit une petite bourse. En l’ouvrant, Enkrid y trouva du riz. Sans doute que, si leur marché avait mal tourné, Kraiss aurait prétendu avoir du mal à s’en procurer, avant d’affirmer qu’il en avait trouvé de justesse. Une ruse transparente, mais Enkrid s’en moquait. Il avait obtenu tout ce dont il avait besoin.
« Bon travail. »
« Mais qu’est-ce que tu comptes faire, au juste ? »
Kraiss brûlait de savoir ce que ce chef d’escouade apprécié de tous avait en tête.
« Coudre, et peut-être faire de l’alcool. »
Kraiss ne put que pencher la tête, perplexe. Coudre, tout à coup ? Et pourquoi faire de l’alcool ?
« Bon, d’accord. »
Kraiss n’insista pas et s’en alla. Enkrid fixa solidement les couteaux à sa taille, puis jeta le reste dans la tente. Il partit ensuite d’un pas vif. Il savait déjà où il allait. Il marcha sans s’arrêter vers la lisière des baraquements, lorsqu’un soldat le vit et lui cria :
« Hé, qu’est-ce que tu fais là ? Le chef d’escouade ? Si tu vas te soulager, n’y va pas. »
« Pourquoi ? »
« Un type a pissé là-bas hier et s’est fait mordre par un serpent. Une vipère. Elle n’est pas très venimeuse, mais il se gratte de partout depuis ce matin. »
« Je suis pressé. Je ne resterai pas longtemps. »
« Je t’aurai prévenu. »
Il n’avait aucune raison de chercher à l’en dissuader. Le soldat laissa simplement Enkrid partir.
À moins d’avoir une malchance incroyable, il ne lui arrivera rien.
Le soldat se détourna d’Enkrid en se disant cela. Enkrid marcha à un rythme modéré, tout en observant les alentours. À la lisière des baraquements, plusieurs fosses nauséabondes servaient de latrines, au milieu de grands arbres couverts de feuilles sèches. Enkrid évita la zone puante et éparpilla le riz. Puis, accroupi dans un coin sans herbe, il ramassa une branche tombée et en tailla l’extrémité avec un couteau de lancer. Il utilisa la lame comme une scie, racla la branche à plusieurs reprises et poussa fermement le couteau vers l’extérieur pour façonner le bout. Après quelques entailles, l’extrémité se fendit en deux, prenant la forme d’une lance.
À première vue, il aurait pu sembler tuer le temps, mais il avait une tout autre idée en tête. Tout en travaillant le bois, Enkrid gardait un œil sur l’herbe sèche. Il ne fallut pas longtemps avant que le bruissement des herbes ne trahisse un mouvement. Les serpents n’aimaient pas le riz. Il était donc naturel que l’un d’eux évite l’endroit où Enkrid en avait répandu. Il lui arrivait de chasser les serpents. Une belle vipère pouvait se vendre à bon prix. Un jour, il avait vendu un serpent à un ivrogne de la ville et lui avait demandé à quoi ça servait. Le soûlard avait éclaté d’un rire sonore.
« T’as jamais bu d’alcool au serpent ? Si tu connais pas, la ramène pas. »
Quel joyeux pochard.
Frrt… Frrt…
Une créature se faufila dans les feuilles sèches. Elle avait le corps brun et la tête légèrement anguleuse. Enkrid appuya l’extrémité de la branche contre sa nuque.
Pique.
Il y ajouta un coup d’estoc qu’il avait appris. Le serpent ne pouvait pas s’échapper. Enkrid lui asséna ensuite un coup de manche de couteau derrière la tête pour l’assommer.
Un de moins.
Il répéta l’opération plusieurs fois. Après avoir éparpillé le reste du riz, il continua jusqu’à ce qu’aucun autre serpent ne se montre. Cela ne lui prit pas longtemps. Il eut terminé avant que le soleil ait traversé le ciel.
Enkrid avait attrapé cinq serpents.
Il saisit l’un après l’autre les serpents par la gueule et la leur fit presser contre une fine poche de cuir. Effrayés, ils laissèrent couler le venin de leurs glandes. Il répéta l’opération cinq fois, puis fourra les serpents restants dans un épais sac de cuir.
« T’es constipé ? J’allais vérifier si tu t’étais vraiment fait mordre par un serpent, vu que tu ne ressortais pas. »
C’était le même soldat qui l’avait mis en garde un peu plus tôt. Il avait l’air sérieux. On aurait dit qu’il s’inquiétait vraiment.
« Grâce à toi, ça a été vite fait. »
Enkrid le remercia et repartit d’un pas vif.
Juste derrière sa baraque, le chef d’escouade de cette section faisait des travaux de couture depuis son enfance. Il avait appris auprès de sa mère et se débrouillait plutôt bien.
Comme il ne pouvait pas vivre de la couture, il s’était engagé dans l’armée. Et puis,
Il adore l’alcool.
Voilà ce qu’Enkrid savait du chef d’escouade couturier. Il jeta un morceau de cuir devant lui, alors qu’il cuvait sa gueule de bois.
« Tu as un moment ? »
Il n’avait pas bonne mine, mais ses talents de couturier étaient très utiles. Enkrid avait déjà fait appel à lui quelques fois. Même en le menaçant de le dénoncer au commandant de compagnie pour son penchant pour la boisson, il aurait accepté. Mais alors, il aurait bâclé la couture.
« Fais-moi des protections pour les mains, les genoux et les coudes avec ça. »
« Pourquoi je ferais ça ? »
Le chef d’escouade fronça les sourcils. C’était une réaction naturelle, puisqu’ils n’avaient presque jamais affaire l’un à l’autre. Enkrid n’avait pas le temps de le convaincre. Même s’il s’y mettait tout de suite, il serait juste à temps avant la bataille.
« Tu veux de l’alcool en douce, pas vrai ? »
À ces mots, son expression changea et ses sourcils tressaillirent.
Il avait l’air d’un sanglier furieux. À vrai dire, il avait même quelque chose du sanglier. Et pourtant, ses talents de couturier étaient délicats.
« Ça fera un alcool du tonnerre. »
Sur ces mots, Enkrid laissa tomber négligemment le sac de serpents qu’il avait attrapés. Ils s’agitèrent frénétiquement sur le cuir. Une danse démente.
« Des serpents. »
Il le dit sans même regarder à l’intérieur.
« Tu as déjà goûté l’alcool au serpent ? »
À cette question, le chef d’escouade hocha la tête comme si c’était une évidence.
« Tu sais que c’est putain de bon ? »
Enkrid n’y avait pas goûté, mais un joyeux pochard le lui avait appris.
« Si tu n’y as jamais goûté, tu ne peux pas savoir quel goût ça a, pas vrai ? »
Il insista, et le chef d’escouade hocha vigoureusement la tête.
« Je te donne les serpents. Fais-moi ça, c’est tout. »
« Comment tu as su que j’étais bon en couture ? »
« J’ai entendu le commandant de compagnie en parler l’autre jour. »
Ça n’était jamais arrivé. C’était le couturier lui-même qui le lui avait dit, un jour où il était ivre.
Enfin, ce n’était pas important.
« Putain de bavard. »
Tout en grommelant, il saisit son aiguille. C’était un échange équitable.
« Alors, je compte sur toi. »
« Merde. D’accord, c’est entendu. »
Le soldat ne quittait pas des yeux le sac de serpents qui remuait. Il adorait vraiment l’alcool au serpent. Enkrid retourna dans la baraque, rassembla les objets restants et se dirigea vers l’endroit où il s’était entraîné au combat avec Rem. Personne ne l’interpella. Dans ces moments-là, appartenir à l’Escouade des Fauteurs de troubles était un avantage. Cela contribuait aussi à les tenir à l’écart : ils logeaient derrière une petite colline, dans un endroit où peu de gens passaient.
Enkrid enfila les gants en peau de daim, puis écrasa les fleurs de destrier blanc avec une pierre jusqu’à ce que leurs pétales blancs deviennent vert foncé. Il continua jusqu’à obtenir la bonne consistance, puis ajouta le venin de serpent.
À l’origine, le venin de ces serpents ne provoquait que des démangeaisons. Mais mélangé aux fleurs de destrier blanc, il produisait un autre effet.
C’était le soixante-dix-septième « aujourd’hui » où ce venin l’avait paralysé. Le soldat ennemi qui avait ricané devant Enkrid, alors immobile, lui avait révélé comment le préparer.
À quoi bon fabriquer ça ? s’était-il dit. Il en avait tout de même préparé quelques fois, et le résultat était plutôt efficace. Après avoir écrasé les fleurs et mélangé le venin, il étala la pâte verte et collante sur une pierre plate, puis en enduisit les lames de ses couteaux de lancer. La lame brilla au soleil, reflétant une lueur vert sombre et terne.
Tout est prêt.
Boum ! Boum !
« Escouade, rassemblement ! »
À cet instant, un appel retentit depuis les baraquements. Enkrid connaissait bien cette routine : il l’avait entendue maintes fois.
C’était le signal de rassemblement pour les ordres de bataille.
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