Chapitre 795
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 795 : Retrouver le rythme
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Le Balrok exultait. L’euphorie envahissait tout son être et faisait enfler sa Volonté plus encore.
Le fer, le sang et la Volonté ; un combat qui les échauffait jusqu’à les faire s’embraser ; un adversaire qui risquait tout sans jamais faiblir. Voilà la vie qu’il désirait, la raison même de son existence.
« Combattons. »
Sa Volonté chargea ces mots de sens, fit trembler l’air. Sans même le vouloir, il libéra une Pression qui s’abattit sur les autres. Peu lui importait.
Ils n’étaient pas du genre à flancher ou à plier sous une telle pression. Des adversaires dont l’esprit combatif brûlait si fort étaient vraiment rares.
En cet instant de combat si singulier, le Balrok se laissa envahir par le plaisir et, au même moment, un souvenir d’une joie comparable lui traversa l’esprit.
Le premier remontait à l’époque où il errait sur la Terre Maudite aux côtés du démon que l’on appelait aussi « Père des morts » et « La Porte qui met fin à toute vie ».
Il avait alors onze frères, tous aussi fous de combat et de querelles que lui.
Il se rappelait les avoir tués un à un, puis s’être battu pour se libérer du démon qui se disait leur père.
Les visages devant lui, toujours debout et prêts à se battre, lui rappelèrent cette époque.
Même certains de ses frères avaient uni leurs forces au tout dernier moment, dans le seul but de survivre.
Ça n’avait pourtant pas suffi contre lui seul.
Une brume noire suinta de la commissure des lèvres du Balrok, s’aggloméra en une boule et goutta au sol. Pour un humain, cela revenait à saliver et à laisser sa bave couler.
Son regard se posa sur celui qui avait les yeux bleus et les cheveux noirs.
Parmi eux tous, c’était lui qui avait durci sa Volonté jusqu’à en faire une matière dense pour l’arrêter, et cela le distinguait des autres. Voir cette Volonté lui rappela naturellement le moment où il avait fait s’effondrer le mur, face au seigneur de la Forteresse de Boisépine.
Le mur de bois épineux était tombé deux fois. La première, c’était l’œuvre du Balrok.
Un troisième souvenir lui revint aussi : sa propre défaite. Non, il s’agissait plutôt d’un souvenir impossible à oublier, qu’il avait ressassé un nombre incalculable de fois.
« Va-t’en. Tu ne veux pas mourir ici, maintenant. »
C’étaient les mots de celui qui l’avait surpassé par sa seule capacité.
Cette personne était elle aussi humaine. Un humain qui avait repoussé un adversaire prêt à se battre jusqu’à son dernier souffle, avant de s’enfoncer dans les profondeurs de la Terre Maudite, comme on plonge dans les abysses.
Cet humain avait-il dit qu’on l’avait invoqué ?
Grâce à l’intelligence acquise en tuant ses frères, le Balrok était devenu un démon. Il avait appris à prendre ce qu’il désirait. Puis un simple humain l’avait surpassé, même ainsi, par la force.
Il avait rarement perdu, même quand il n’avait pas toute sa raison. Pourtant, cela s’était produit.
Ses pensées fusaient à toute allure ; ce ne fut donc qu’un éclair fugace. Le Balrok se laissa de nouveau porter par le plaisir du moment présent. Non, il ne l’avait jamais quitté.
La lutte était plus grisante, plus agréable que tout ce qui existait.
Les souvenirs n’étaient que des choses qui passaient. Ce qui était passé, c’était le passé, c’était hier. Le Balrok ne s’attardait pas sur hier. Il vivait aujourd’hui.
« Donnez-moi encore de quoi me réjouir. »
Il le dit.
Il y avait trois cristaux. S’il les tuait tous avant que les deux autres soient détruits, la victoire lui reviendrait. Si la satisfaction d’avoir survécu et gagné venait couronner cette joie et cette euphorie, ce serait parfait.
* * *
Le combat avait été parfaitement orchestré.
L’éclair de Volonté que Rem avait lancé explosa et troua la conscience du Balrok. Dès lors qu’il devait parer un projectile, une ouverture était inévitable.
Mais s’il ne le bloquait pas, le projectile de Rem risquait aussi de briser le cristal.
Le Balrok le savait, c’est pourquoi il l’avait arrêté.
Aussitôt après, Audin saisit le fouet de flammes et neutralisa en un instant l’arme appelée Salamandre, tandis qu’Enkrid déjouait chacune des attaques du Balrok.
Profitant de cette ouverture, Ragna transforma sa Volonté en une chaleur ardente. Il ne s’en rendit pas compte sur le moment, mais il avait accordé sa Volonté à la chaleur qu’Ilchul renfermait. Voilà ce qu’était le talent inné.
Il frappa ensuite le cristal incrusté dans la poitrine du Balrok, mais ne parvint pas à le briser.
Pouvaient-ils combattre de nouveau de cette façon ?
Tout cela n’avait-il été qu’un accident ? N’avaient-ils fait que profiter d’un instant d’inattention du Balrok ? Une telle ouverture serait-elle trop difficile à saisir une nouvelle fois ?
Il aurait été naturel de le penser.
La paume gauche d’Audin avait été ravagée par la chaleur et la tiédeur qui avait imprégné la lame de Ragna s’était évanouie sans laisser de trace.
Rem gardait ses distances et ajustait la vitesse de la fronde qu’il faisait tournoyer. Le disque, qui sifflait à toute allure, ralentit jusqu’à produire un léger bourdonnement tandis qu’il tournait un peu plus mollement. S’il continuait à le faire tournoyer à pleine vitesse, la corde de la fronde ne tiendrait pas.
Sinar ne trouvait toujours aucune ouverture pour s’engouffrer dans la mêlée, et personne ne savait où Jaxon était passé.
« Ce salaud s’est barré ? »
Rem eut même cette pensée.
Mais il n’y croyait pas. Si Jaxon avait été du genre à fuir, il aurait quitté le groupe depuis longtemps.
Après tout, rien ne l’obligeait à rester parmi les Chevaliers fous.
Cela dit, on aurait pu en dire autant de Rem. Audin, Ragna et Sinar n’étaient pas différents.
Il en allait de même pour Esther, Teresa, Fell et Ropord. Et pour Kraiss et Dunbakel aussi.
Tous s’étaient rassemblés ici pour la même raison : l’homme qui se tenait au centre d’eux. En l’observant, chacun avait compris quelque chose, appris quelque chose et vu sa vision de la vie changer. Voilà pourquoi ils étaient là.
Le fou qui avait provoqué tous ces changements, qui avait réalisé un rêve impossible et refusait toujours de s’arrêter, prit la parole.
« Ça va. J’ai compris comment m’y prendre. Je peux le bloquer. On recommence. Il suffit de le refaire. »
Dans les yeux de ce fou comme on n’en voyait qu’un par génération, qui avait oublié jusqu’à la sensation de la défaite, du désespoir et de la frustration, brûlait toujours la même flamme.
L’homme qui était devenu chevalier malgré son talent dérisoire ne savait toujours pas renoncer.
Son visage semblait impassible, mais il suffisait de regarder ses yeux pour savoir exactement ce qu’il voulait. C’était évident.
Rem était trop loin pour voir ces yeux, bien sûr. Il ne voyait que l’arrière de la tête de l’homme. Mais il n’avait pas besoin de les voir.
« Il a encore son regard de dingue, j’en suis sûr. »
Ses yeux devaient être pleins d’impatience, ceux d’un homme qui s’amusait comme un fou. Et certaines choses se savaient sans même regarder quelqu’un dans les yeux.
Sa voix était claire et enjouée. On n’y décelait pas la moindre ombre. Y avait-il quelqu’un d’autre au monde capable de dire une chose pareille dans un moment pareil ? Non, personne.
« Ouais, d’accord, on y retourne. »
Rem marmonna ces mots avec un sourire.
Et si tout tournait mal et qu’il finissait mort ? Il faudrait qu’il attende Arath et leur enfant en restant là, mort. Arath lui passerait un savon pour avoir eu l’audace de mourir le premier.
Malgré tout, impossible de ne pas se laisser emporter par l’esprit combatif que cet homme affichait à cet instant.
Oui. Combattons. Recommençons.
Si Enkrid avait réussi à entailler le Balrok, ce n’était pas un accident. C’était inévitable. S’il en était convaincu, alors Rem le serait aussi.
Après Rem, une autre voix s’éleva.
« Ses yeux ne connaissent pas la peur, voilà pourquoi ils sont d’acier. Son pas ne connaît pas l’hésitation, voilà pourquoi il est le tonnerre. Le Seigneur Père veille sur nous et, lorsque le Seigneur tend la main, rien ne saurait nous retenir. »
Audin n’était pas moins bouleversé.
Le Balrok devant eux leur disait de combattre, affirmait qu’il prenait plaisir à l’affrontement. Toute la majesté, la Pression et l’élan meurtrier qu’il dégageait ne valaient rien face à un seul mot de leur commandant.
La droiture de celui-ci transperçait même l’allure d’un démon comme la lumière. En tant qu’Apôtre du Dieu de la Guerre, Audin n’aurait pas rechigné à offrir ce démon à son dieu comme Créature démoniaque de compagnie.
« Je vous envoie un démon obséquieux pour tenir compagnie à notre Seigneur dans sa solitude. »
La prière d’Audin se poursuivit.
« Je le pense vraiment. »
Enkrid le répéta. Il le disait parce qu’il le pensait. Quand quelque chose était vrai, il fallait le dire au moins deux fois.
Le gantelet de tissu enroulé autour de sa main gauche n’était plus qu’un amas de lambeaux ; il l’avait donc jeté. Sa main gauche était maintenant nue. Et le gantelet n’était pas le seul à avoir souffert.
Il avait été blessé en plusieurs endroits, et pas qu’un peu. La pire blessure se trouvait sur son torse. Même protégé par l’armure qu’Esther avait imprégnée de vie, il avait le flanc profondément entaillé, et la tache de sang qui le maculait était flagrante.
Si le coup l’avait atteint un peu plus de plein fouet, son ventre aurait été béant.
Ragna n’avait toujours pas détourné les yeux du Balrok qui se tenait devant eux. Il parla sans se retourner.
« Encore ? »
C’était une question. Enkrid répondit aussitôt.
« Encore. »
Ce n’était pas une question. C’était une certitude.
Pour agir à l’unisson, ils devaient connaître les capacités de chacun et les habitudes qui allaient avec. Eux en étaient capables. Ils s’étaient observés en rivaux, toujours à l’affût d’un moyen de se battre l’un l’autre, et cette attention avait fini par payer.
À condition de pouvoir se vaincre sans se tuer, ils avaient dû s’observer d’autant plus attentivement.
Cela suffisait à transformer une nouvelle fois l’accident en fatalité.
À regarder froidement la situation, rien n’allait.
La paume gauche d’Audin grésillait sous les brûlures. Enkrid avait perdu son gantelet et était blessé. Quant à Rem, qui faisait tournoyer sa fronde à distance, était-il indemne ? Pas du tout. Il n’avait déjà pas été en état de se battre correctement.
À force de combattre tout en protégeant Ragna, chaque parcelle de son corps hurlait de douleur.
Ragna n’était pas en meilleur état. Un corps poussé au-delà de ses limites ne récupérait pas en une nuit, même après avoir dormi.
Et Enkrid était déjà mort plus de cent fois sous les coups du Balrok. Toutes ses tentatives avaient échoué, sans exception. Chaque fois qu’une nouvelle journée recommençait, il remarquait ce qui avait changé et progressé en lui, puis se jetait à nouveau dans la bataille. Il avait essayé plusieurs approches et les avait envisagées comme autant de voies de sortie.
Toutes avaient échoué. Chacune s’était achevée par sa mort. La douleur était si intense qu’elle aurait pu être gravée dans ses os. Se sentir écrasé par la présence de son adversaire était une réaction naturelle.
Il aurait donc été logique d’avoir peur, d’hésiter. Mais sa voix ne trahissait pas la moindre trace d’un sentiment pareil.
« On recommence. »
Il n’y avait que de l’impatience, à ras bord.
Au fond d’Enkrid, le Passeur, qui observait la scène, ne put s’empêcher de s’étonner. Ce salaud avait vraiment l’air de n’avoir jamais connu la mort.
Il n’éprouvait même pas de soulagement à l’idée que la journée puisse recommencer. Il ne pensait tout simplement pas à la mort.
Il n’avait d’yeux que pour le combat, rien d’autre.
Il combattait comme s’il n’était jamais mort, comme si c’était la première fois.
« Encore. »
Le mot circula, puis se multiplia. Même le Balrok l’avait prononcé.
Dans l’esprit d’Enkrid surgit une question, née de tout ce qu’il avait appris et vécu jusqu’ici.
Que fallait-il pour vaincre cet adversaire ?
Quand l’adversaire bougeait une fois, bouger deux fois. Bloquer une fois, frapper une fois. Quand les autres donnaient un coup de lame, en donner deux. C’était aussi simple que ça.
Mais on n’y parvenait pas par la seule vitesse. S’il dansait au rythme des calculs de combat de son adversaire, sa rapidité brute ne ferait que le faire moulinet dans le vide.
Au fil de ses affrontements contre le Balrok et de tout ce qui les avait précédés, Enkrid avait l’impression de presque saisir la réponse à la question qui venait de surgir.
« Ne pas miser uniquement sur la vitesse et la force. Prendre aussi l’avantage dans la compréhension et la profondeur de la Volonté. »
Comme un cercle parfait, maintenir tous les aspects à un niveau élevé en même temps.
« Puis superposer sa propre spécialité à tout ça. »
C’était la même théorie qu’il avait élaborée autrefois en divisant les étapes du chevalier en intermédiaire, avancé et sommet. Il s’agissait de recommencer le processus.
Faire progresser le cercle des compétences générales, en tirer une spécialité, puis se servir de cette spécialité comme base pour tracer à nouveau le cercle.
Répété sans fin, ce qui avait commencé comme une spécialité, une technique supérieure, finissait par s’intégrer aux bases.
« Répéter, encore et encore. »
La voie qui menait au rang de chevalier, puis de monstre.
S’il était devenu chevalier, c’était justement parce qu’il avait répété ce processus encore et encore.
Et, juste devant lui, se trouvait un monstre qui avait répété ce processus consistant à tracer des cercles puis à les briser jusqu’à la folie.
Le Balrok. Et cette créature était allée encore plus loin.
« Il se sert de tout son corps comme d’une arme. »
Seule une créature passée du stade de Créature démoniaque à celui de démon pouvait faire une chose pareille. Sa peau, d’une densité et d’une dureté sans égales, pouvait servir d’arme. Cela ressemblait au renforcement physique que certains Géants exceptionnellement doués savaient pratiquer.
Si les elfes utilisaient leur énergie vitale comme une arme et les guerriers occidentaux des Armes héritées, les Géants affinaient parfois leur Volonté pour la concentrer dans certaines parties de leur corps.
Les Géants appelaient cela non pas la Volonté, mais la Fureur.
« Audin pourrait sans doute faire quelque chose de semblable. »
L’Armure de lumière sacrée était déjà une arme en soi.
L’essentiel, c’était que le poing, le pied, le coude, le doigt : chaque partie du corps devenait une arme.
Enkrid n’avait jamais détourné les yeux du Balrok, dont les flammes tourbillonnaient lentement dans les pupilles, mais il avait également remarqué que sa queue pendait sans force.
Il élargissait son champ de vision, recueillait les informations éparses autour de lui et les intégrait à ses calculs.
« S’il maintient la distance en dépensant le moins de force et de mouvement possible, tout en se battant avec son corps entier comme d’une arme… »
Les mouvements du Balrok suivaient toujours le chemin optimal. Enkrid le comprenait d’autant mieux qu’il l’affrontait souvent. Il avait même étudié les trajectoires de ses attaques et en avait repris quelques éléments pour apprendre.
Grâce à tout cela, là où les autres portaient un coup de lame, le Balrok pouvait attaquer trois ou quatre fois, de sa lame ou de sa main. Et cela faisait voler en éclats tous les calculs bien ordonnés.
Voilà comment le Balrok combattait. Cela signifiait que les seuls calculs ne suffiraient pas à bloquer toutes ses attaques.
Malgré tout, il sentait qu’il touchait au but. Ses pensées n’étaient que des étincelles fugitives dans son esprit. La Cognition accélérée lui permettait de saisir et de décortiquer les idées qui surgissaient en un instant, rien de plus.
Cela aussi n’était qu’une pensée parmi celles qui flottaient à la surface, comme de l’huile sur l’eau.
Enkrid concentrait tous ses sens sur les mouvements du monstre devant lui. L’étincelle de pensée se dispersa et s’éteignit.
Car son adversaire bougea.
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