Chapitre 793
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 793 : Induless et attaque mentale
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Répartition des rôles.
Voilà le tableau qu’Enkrid avait dressé. Une tactique ébauchée au fil des innombrables répétitions de cette journée.
Il ne pouvait pas la leur expliquer point par point, pas maintenant, mais il leur suffisait de la voir pour comprendre par eux-mêmes.
Ils avaient déjà vécu ça.
Lorsqu’ils avaient percé les rangs de l’armée de spectres du comte Molsen, ils avaient accordé leurs mouvements. Bien sûr, le combat qui les attendait serait autrement plus complexe. Pas besoin d’y réfléchir longtemps pour le savoir. Leur adversaire n’était plus le même, et eux non plus. Cela provoquerait forcément des erreurs.
Fouuu.
Le fouet de flammes s’abattit sans prévenir. Le serpent de feu fendit l’air en décrivant une courbe, puis se transforma en lasso pour tenter d’enserrer l’avant-bras d’Audin.
Chaque mouvement était si rapide que la créature semblait s’étirer et jeter un rideau de flammes dans les airs. Une illusion née de ses images rémanentes.
Enkrid s’engouffra dans la brèche. Audin leva le poing par réflexe, puis se ravisa. Enkrid glissa souplement son épée contre le lasso et l’écarta. S’il essayait de le trancher, il s’enroulerait autour de lui et piégerait l’assaillant. L’expérience le lui avait appris.
« Frère ? »
Audin l’interpella.
« Je m’occupe de bloquer ses attaques. »
Quand Enkrid le répéta, le Balrok plia le poignet gauche vers le bas, posa le pied à plat sur le sol et s’avança d’une lente poussée. Son index droit se leva, puis se referma fermement sur Urtt. Tous ces mouvements faussaient les calculs d’Enkrid. Le plus redoutable chez le Balrok, ce n’était ni le fouet de flammes qui bougeait de lui-même, ni l’épée qui exhalait un feu noir, ni ses cornes.
C’était sa maîtrise des prises.
Le Balrok excellait dans l’art des prises. On pouvait insuffler sa Volonté en soi, se déplacer à une vitesse dépassant ses limites, trancher la roche et le fer ; mais une fois au combat, il ne restait que l’esquive, les coups, les parades et encore les coups. Le Balrok avait parfaitement assimilé cette vérité. Quand il le fallait, il portait une estocade rapide, la ponctuait de petits mouvements trompeurs, puis frappait son adversaire au ventre.
Enkrid s’était fait prendre ainsi plus de fois qu’il ne pouvait compter. Pouvait-il tout prévoir et esquiver ? Il existait un art de l’épée conçu précisément pour ça.
L’Épée qui bloque les vagues.
Son sens : une épée qui bloque même les vagues. Sa méthode : arrêter les attaques. Son entraînement : la discipline de l’esprit. Il avait bâti sur ces fondations tout ce qu’il avait appris et maîtrisé. L’Épée de la Chance, le Vortex, tout ce qu’il possédait, tissé en un seul geste de parade.
Le Balrok oscilla de gauche à droite, laissant derrière lui des images floues. Il balança le corps vers la gauche, puis bondit vers la droite comme pour se jeter sur sa proie et abattit son épée.
Il visait le flanc que Sinar venait de dégager. Enkrid se lança à sa poursuite. Il s’interposa entre Sinar et le Balrok et frappa. Ses pensées accélérées lui permirent de lire la trajectoire de l’épée du Balrok avant qu’elle ne l’atteigne. Puis le Balrok tendit la jambe. Enkrid s’était fait avoir maintes et maintes fois par ce mouvement ; il le connaissait donc déjà.
Il dévia l’épée, recula et frappa la plante du pied du Balrok avec le pommeau.
Boum !
Une détonation retentit entre eux. Enkrid recula de trois pas et dissipa la force résiduelle, tandis que le Balrok replia sa jambe tendue, prit appui sur le même pied et se remit aussitôt en mouvement.
Il avait parlé de répartition des rôles, mais ils n’étaient pas encore coordonnés. Si les Chevaliers fous ne formaient qu’un seul corps, ils trébuchaient encore sur leurs propres pieds.
Rem ne pouvait pas faire tournoyer librement sa fronde. Ragna n’arrivait pas à manier correctement son épée. À vrai dire, il n’avait même pas dégainé Ilchul et se contentait d’observer, impassible. Jaxon avait reculé d’un pas, et Sinar avait tiré sa Lame-feuille, mais savait que son corps n’était pas dans son état normal : elle se consacrait donc entièrement à l’esquive.
« Frère ! »
Le Balrok fendit alors le poignet d’Enkrid d’un revers de sa main gauche, comme s’il maniait une lame. Audin s’écria en voyant cela.
Pas une goutte de sang ne jaillit.
« Ça va. »
Enkrid répondit sans broncher. Sa main gauche était enveloppée de deux couches de gantelets de tissu. À un moment, il avait retiré celui de sa main droite pour l’enrouler lui aussi autour de la gauche, ce qui avait arrêté le coup. Il avait également imprégné le tissu de Volonté.
Les gantelets étaient profondément entaillés et déchirés ; des lambeaux pendaient en dessous.
Se servir d’outils.
Une application de ce qu’il avait appris auprès de son maître Rino. Celui-ci lui avait montré comment mêler sa Volonté à une arme, et Enkrid l’avait assimilé avec application.
Que Rino ait eu l’intention de lui enseigner ou non, cela ne le concernait pas.
Si leur adversaire avait été maladroit, le groupe aurait déjà trouvé son rythme. Mais le Balrok semblait l’avoir compris et ne cessait de les perturber.
Pour lui, même ça n’était qu’un jeu. Il n’imaginait jamais perdre. Et cette certitude rendait sa Volonté plus dure, plus pesante.
Enkrid ressentait la même chose.
« Ah, qu’est-ce que je suis censé faire ? »
Rem grommela derrière lui.
Ils ressemblaient à des musiciens jouant en cacophonie, mais s’il leur montrait le tableau, ils sauraient quoi faire. Il n’avait pas changé d’avis. Non, Enkrid le croyait sincèrement.
Et s’ils n’y arrivaient pas ? Alors ils mourraient tous. C’était comme ça. Le Balrok possédait une puissance qu’aucun d’eux ne pouvait affronter seul.
Avait-il senti une ouverture ou cherchait-il délibérément à en créer une ? Le Balrok se mit à les écraser tous sous la Manifestation de la Pression.
Des chaînes brûlées se resserrèrent autour de leurs corps. La Pression manifestée par le Balrok n’était pas facile à repousser.
Bien sûr, Enkrid l’avait repoussée plus de fois qu’il ne pouvait compter.
Le Refus.
Un rempart se dressa et fit rebondir les chaînes. À la racine, la Pression était une oppression forgée par la peur et l’intention meurtrière, le domaine des Créatures démoniaques. Il n’était pas surprenant que le Balrok la manie avec autant d’aisance, mais les chaînes furent tout de même repoussées. Et Enkrid ne fut pas le seul à leur résister.
La sorcellerie était naturellement adaptée pour repousser ce genre de force.
« Ça ne marchera pas. »
Rem bondit en arrière de quelques pas et rejeta la Pression. Reculer ne le faisait pas sortir de la zone d’effet, mais le mouvement lui-même avait un sens sorcier qui détournait la Pression.
« En le Père Seigneur, je ne connaîtrai pas la peur. »
Audin s’enveloppa de l’Armure de lumière sacrée, fit face à la Pression et tint bon jusqu’à l’emporter.
Tching.
Ragna tira Ilchul de deux largeurs de doigt et trancha la Pression par le seul élan de son geste. Jaxon se plaça derrière Audin avant que le Balrok ne libère sa Pression, et Sinar se glissa au même instant dans le dos d’Enkrid.
Chacun avait ignoré la Pression du Balrok à sa manière.
— Bien !
Le Balrok les regarda et s’écria, ravi. Sa joie était si entière qu’Urtt s’embrasa d’un feu noir. La grande épée flamboyante se mit à brûler et doubla de taille ; le fouet de flammes se tordit furieusement dans les airs et enfla jusqu’à devenir énorme. Au même instant, les deux Ailes attachées au dos du Balrok se déployèrent. Son ombre et ses flammes jaillirent de lui et s’abattirent sur tout ce qui l’entourait. Une odeur âcre de brûlé envahit l’air. C’était l’odeur du Balrok.
Et puis.
Flap.
La cape d’Enkrid s’ouvrit d’elle-même et ondula derrière lui comme une aile qui se déploie. Il n’y avait pas de vent, et pourtant elle bougea.
Là où le Balrok écrasait les alentours de ses Ailes, Enkrid enveloppait son propre espace de sa cape.
Ziiing.
Tandis qu’Urtt exhalait des flammes, Forgecrépuscule chanta. Le cri de l’épée remonta le long de la main qui en serrait la poignée et se répandit dans tout son corps.
C’était une Arme gravée, car elle contenait la Volonté de son propriétaire. Cette Volonté répondait à présent et parlait avec la lame. Le fil de Forgecrépuscule prit une lueur bleu ciel qui s’étendit et se mêla à la lumière sacrée qu’Audin répandait. Vue d’en haut, la scène aurait donné l’impression que l’ombre du Balrok s’emparait de la moitié de l’espace, tandis que la lumière sacrée et le bleu ciel tenaient l’autre moitié en respect.
Tchiiiiing.
Entre eux, le dieu qui dévorait la nuit et les ténèbres montra son visage.
« C’est moi qui vais trancher. »
Le propriétaire d’Ilchul prit la parole.
« Pas tout seul, espèce d’idiot. »
La réplique venait de l’ombre acérée qui se tenait derrière la lumière sacrée, l’aurore et Ilchul. À un moment, des marques inconnues étaient apparues dans les yeux de Rem, et l’ombre dans son dos avait pris la forme d’un être de petite stature aux longs bras.
C’était l’apparence que prenait le sortilège de descente divine lorsqu’il était activé. À cela s’ajoutait une manifestation divine, qui superposait le pouvoir divin occidental.
« Tu crois que j’avais prévu de rester là à regarder ? »
Sinar les enveloppa du parfum des arbres et des fleurs.
« Ne faites pas attention à moi. »
Jaxon posa le pied dans les ténèbres, qui n’appartenaient à aucune partie de cette grotte. Il en était capable. La lune éclairait toujours la nuit.
Il portait la lune en lui ; c’était pourquoi il ne perdait jamais son chemin, même dans une obscurité totale.
À pleine puissance.
Baisser sa garde signifiait mourir. La mort rôdait à proximité comme une amie intime, toujours à portée de main. Enkrid, qui avait revécu cette journée tant de fois, le ressentait plus vivement que quiconque. Mais, pour l’heure, son esprit était ailleurs.
Boum.
Son cœur battait si fort que son pouls lui cognait aux tempes.
Le Balrok ne souriait plus. Il n’avait pas perdu intérêt tout à coup. Il avait décidé de passer aux choses sérieuses, et son visage le montrait.
C’était la même expression qu’Enkrid lui avait vue maintes et maintes fois, quand il risquait sa vie pour briser un cristal.
Fouuu.
C’était le son qu’il semblait produire. Quand le Balrok se mouvait avec une réelle intention, on avait l’impression de combattre dans les interstices du temps.
Pour survivre, eux aussi devaient donc délibérément pousser leur vitesse de réaction et leur Acuité visuelle dynamique au-delà du nécessaire. Sans ça, ils passeraient à côté. Le Balrok leur était supérieur en tout : capacités physiques brutes, force, vitesse, tout.
Accélération.
Il accéléra ses pensées et poussa en même temps son corps à réagir plus vite. L’esprit d’Enkrid se concentra en un seul point. Il ne suivit que les mouvements du Balrok.
Je le vois.
Peut-être pouvait-on appeler ça une évolution de l’Épée qui bloque les vagues.
Il observait le flux, partageant parfois ses pensées pour prendre des décisions tactiques, puis revenant à une pensée unique dès qu’il percevait le mouvement de l’ennemi. Haut et bas, agitation et calme ; il alternait sans pause ni schéma préétabli. Il modulait constamment le rythme. Seul quelqu’un sachant sprinter à toute vitesse, s’arrêter net et s’abîmer dans l’immobilité pouvait faire une chose pareille.
C’était aussi quelque chose qu’Enkrid avait fait sans relâche. La maîtrise de la Volonté qui lui permettait de passer de l’arrêt complet à une accélération fulgurante en un souffle n’était qu’une des facettes de ce qu’il faisait à présent.
Je peux bloquer.
Enkrid s’abandonna à l’exaltation. Comme un fou, il lisait le rythme et le courant des attaques du Balrok, enfonçait Forgecrépuscule dans son adversaire, encaissait un coup de poing sur le coude et laissait la force glisser le long de son bras.
Boum ! Fwoom ! Clang ! Ziiing !
La lumière noire heurta le bleu ciel ; des étincelles noires fusèrent contre la paroi et creusèrent des trous dans la pierre.
Quelle était la différence entre sa Volonté et celles des chevaliers, Balrok compris ?
Enkrid avait cherché, réfléchi, pris trois nouveaux maîtres et s’était épuisé à la tâche. Même sur le bac du Passeur, les questions continuaient d’affluer.
Il maniait son épée tandis que des centaines de pensées se croisaient. Il étirait le temps pour s’offrir des heures d’entraînement.
« Arrête de jouer, petit salaud. »
Ses maîtres s’étaient assez souvent emportés contre lui. Le temps qu’il leur avait consacré n’avait pas été perdu. C’était sa façon à lui de s’excuser.
Il avait découpé le temps en morceaux et l’avait exploité. Il n’avait jamais laissé une seule journée se perdre, agissant toujours comme si cet instant était le dernier.
« J’ai envie de t’ouvrir le crâne pour voir ce qu’il y a dedans. »
Il croyait presque entendre l’admiration du Passeur. Une admiration parfaitement sincère.
On disait que la Volonté qui ne s’épuisait jamais était Ousque, et que ce qui changeait la nature de ce qu’on possédait était Induless.
Induless.
Cela signifiait que la qualité même de la Volonté changeait. Ce qu’il avait fait chez les Zaun relevait d’une façon d’utiliser la Volonté. Ce qu’il venait de comprendre était légèrement différent. Depuis tout ce temps, Enkrid avait modelé et façonné sa Volonté comme un alchimiste ou un tailleur de pierre : il l’avait affinée, brisée, délibérément fragmentée, rassemblée, mêlée, purifiée et laissée s’écouler.
Tout ce processus avait permis aux enseignements de l’Ordre des chevaliers du grand-duc d’Azpen d’entrer dans le domaine de la compréhension.
Jaxon, quand le moment l’exigeait, donnait à la Volonté qu’il portait la forme d’une fine lame et l’utilisait ainsi. Quand cette Volonté s’accordait à la relique qu’il tenait, elle devenait Induless. Changer la nature de ce qu’on possédait revenait à changer la qualité même de sa Volonté.
Audin souleva un rocher fait de lumière.
Rem saisit le vent qui allait où bon lui semblait, le comprima dans sa poigne et le projeta.
Ragna, mû par la seule intention de trancher, transforma sa Volonté en lame.
Était-ce un hasard s’ils en étaient tous capables ? Non.
Ils avaient passé assez de temps à se stimuler les uns les autres pour devenir ce que Rem avait dit un jour sans y penser : nous. C’était pour ça qu’ils y arrivaient.
Enkrid avait façonné sa Volonté en briques et les avait empilées. Une seule brique se brise au moindre coup de pied, mais quand on en empile suffisamment, tout change. Il avait bâti une muraille au fond de lui. Induless : la Volonté d’un rempart.
Boum !
Urtt se glissa dans une faille de sa concentration et s’abattit droit sur lui. Enkrid banda les pieds, les fessiers et le tronc d’un seul coup, leva son épée à l’horizontale, parallèle au sol, et tint bon.
Autrefois, des coups pareils lui avaient fait plier les genoux, et plus de fois qu’il ne pouvait compter, ils l’avaient envoyé valser. Mais à présent, il pouvait tenir.
L’épée ardente du Balrok avait condensé ses flammes en une lame de feu.
Forgecrépuscule ne se brisera pas.
Il fit confiance à l’Arme gravée. Il appliqua ce qu’il avait appris sur le maniement des armes, y ajouta une pensée simple et se concentra uniquement sur la parade. L’enseignement de Donapha. La longue respiration de l’épée à un tranchant, mêlée à l’exaltation d’une toute-puissance, condensa encore sa Volonté. Tous leurs enseignements se superposèrent et tinrent bon face au coup.
Au-dessus du fil de sa lame levée à l’horizontale, le coin de la bouche d’Enkrid se releva. Il ne se rendait même pas compte qu’il souriait.
Le Balrok lui rendit son sourire.
Tu as bloqué ça ? semblait demander son sourire. Les flammes qui tenaient lieu de pupilles tourbillonnaient sans cesse.
Même si cette exaltation devait s’achever par la mort, il continuerait de combattre, car c’était la raison même de son existence.
Telle était la vie du Balrok.
L’épée qu’il avait abattue de toutes ses forces venait d’être arrêtée. Le mouvement du Balrok marqua une pause, et au même instant, les gestes qui jusque-là s’étaient heurtés et grippés trouvèrent leur unité.
Clic.
Le bruit d’engrenages mal alignés qui finissaient enfin par s’emboîter. Personne ne l’entendit vraiment, mais il était là.
Depuis sa posture, l’épée abattue, le Balrok ne recula que sa main gauche et la leva devant son front.
Boum !
Un projectile fusa et éclata contre elle. Une sorte de poussière de cristal noir se répandit sur le bras du Balrok et diffusa la lumière. C’était évidemment l’œuvre de Rem.
« Votre vice-capitaine va tout lui balancer dessus, alors les autres, bougez-vous. Compris ? »
Ses absurdités continuaient de claquer comme des rafales de munitions. Une attaque mentale. Visait-elle ses alliés ou son ennemi ? Impossible à dire.
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