Chapitre 792
Traductions WeTried
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 792 : Ça va être amusant, pas vrai ?
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« Te voilà. »
dit Enkrid.
« Tu l’as bloqué, frère. »
Leurs paroles se croisèrent. Dès qu’Enkrid vit le coup de pied du Balrok, il croisa les bras et le bloqua. Il ne s’était pas contenté d’encaisser le coup : il avait contré la Pression du Balrok avec son Refus, en temps réel.
Et, bien sûr, ce fut Audin qui le rattrapa quand il fut projeté en arrière.
Une chaleur se répandit depuis la main qui lui soutenait le dos. Audin venait de libérer son pouvoir divin.
« Je ne suis pas blessé. »
Enkrid reprit la parole.
« On dirait bien. À quoi tu t’amusais pendant que tu nous faussais compagnie ? »
La voix de Rem s’éleva derrière Audin. Enkrid remarqua un mot étrange dans sa phrase.
« Nous » ?
Rem avait-il déjà employé un mot pareil ?
Il avait sûrement dit ça sans réfléchir. En repensant à l’époque de l’Escouade des Fauteurs de troubles, le mot lui semblait très étrange, mais il n’avait plus rien d’incongru.
Ils avaient passé assez de temps ensemble pour que ce « nous » leur aille désormais comme un gant.
Ragna se tenait à côté de Rem, arborant son expression habituelle. Jaxon laissa pendre ses bras et plissa les yeux.
Il évaluait leur adversaire. Sachant qu’il ne fallait pas le sous-estimer, il se retenait pour l’instant.
Voilà comment ces deux-là prirent leur posture de combat. Tous, Rem compris, et Audin plus encore, fixèrent les yeux droit devant eux ; une faible lueur s’échappait de la main d’Audin.
Même à leur propre mesure, la créature qui se dressait devant eux avait de quoi sembler mortelle.
Le feu de camp s’anima comme s’il était vivant, s’étirant jusqu’à toucher ce qui avait été l’ombre d’Aoara. La flamme en traça le contour, puis une main, des cornes, une tête et un torse incrusté de cristaux noirs émergèrent tandis que la silhouette se redressait.
On aurait dit un ours accroupi qui se dressait sur ses pattes.
Le Balrok n’avait aucun souvenir de ce qui venait de se passer, mais quelque chose d’inhabituel s’était produit pour Enkrid. Prenant appui sur la main qu’Audin lui avait posée dans le dos, il se redressa et demanda :
« Tu m’as immobilisé avec ta Pression et tu as attaqué aussitôt ? »
D’ordinaire, le Balrok n’utilisait sa Pression que pour jauger ses adversaires. Cette fois, il avait attaqué sans attendre. C’était inattendu.
« — Tu me bombardes de questions, Mortel. »
Le Balrok avait l’instinct affûté. Il comprit immédiatement à qui s’adressait la brusque question d’Enkrid. Celui-ci savait, bien sûr, qu’il comprendrait.
C’était un visage qu’Enkrid avait vu si souvent qu’il avait presque fini par s’y attacher.
Il en était arrivé à lire l’humeur d’un démon sur son expression. À vrai dire, les mimiques du Balrok étaient assez simples et directes ; ce n’était donc pas particulièrement difficile.
« Quand quelque chose m’intrigue, je pose la question. »
L’échange entre eux était étrange. D’un côté, l’humain parlait comme s’il connaissait bien l’autre. De l’autre, celui qu’on appelait le Démon de la Discorde continuait de traiter Enkrid comme un inconnu. Aucun des deux ne s’en souciait le moins du monde.
« Vous avez l’air proches, tous les deux. »
Quand Jaxon était de mauvaise humeur, ses phrases raccourcissaient. Comme à présent.
« Ah bon ? »
Enkrid accueillit la remarque sans s’en inquiéter. Audin conserva son sourire habituel et éclata d’un rire sonore.
Jaxon avait placé son mot, mais les autres qui les avaient rejoints ne prêtaient pas vraiment attention à l’échange. Dès qu’ils avaient vu la chose émerger de l’ombre, ils s’étaient tous mis en garde.
Baisse ta garde et tu meurs. Sa peau picota.
Quiconque ne comprenait pas l’atmosphère qui régnait ici n’avait pas le droit de se dire chevalier.
Une personne ordinaire qui serait entrée ici aurait vu son cœur s’arrêter ou ses poumons se ratatiner. La pression qui pesait sur les environs était telle. Le lieu était devenu une Terre Maudite et un Labyrinthe, mais même s’ils s’étaient rencontrés ailleurs, l’air n’aurait pas été différent. L’élan qui émanait de tous ceux réunis ici était une arme en soi.
Et, comme s’il échappait complètement à tout cela, le Balrok leur transmit ses intentions.
« — Je suis venu parce qu’on m’a appelé, sans rien en attendre. Mais alors… »
Il n’utilisait pas ses cordes vocales. Il faisait vibrer l’air pour communiquer ses intentions. Enkrid y était habitué, mais aux yeux des autres, cela devait sembler une nouvelle étrangeté. À leur niveau, toutefois, ils pouvaient en comprendre le principe à peu près rien qu’en observant.
Et même s’ils n’y arrivaient pas, aucun d’eux ne s’en soucierait.
La bouche du Balrok se releva tandis qu’il parlait, et les flammes dans ses yeux tournoyèrent rapidement. Enkrid avait vu cette expression un nombre incalculable de fois. C’était celle qu’il affichait quand il était exalté, amusé et satisfait.
Il avait vu le Balrok sourire ainsi encore et encore. Il savait donc ce qu’il allait dire. S’il pouvait deviner ce que quelqu’un s’apprêtait à faire, rien ne justifiait qu’il hésite à frapper le premier. Enkrid ouvrit la bouche avant le Balrok.
« Ça va être amusant, pas vrai ? »
Sans même s’en rendre compte, Enkrid arborait le même sourire. Il ne l’avait pas fait exprès. L’impatience et le plaisir s’étaient simplement mêlés, et s’étaient naturellement affichés sur son visage.
Enkrid avait piqué sa réplique au Balrok, même si, en vérité, c’était une phrase qu’il employait souvent lui-même.
« — Oui. C’est ce que j’allais dire. »
Le Balrok lui répondit sans se démonter le moins du monde. C’était le genre de créature qu’il était. Quoi qu’il en soit, Enkrid avait placé les mots avant lui ; cela lui suffisait.
Criss.
Sinar apparut soudain à côté d’Enkrid. Elle gronda des dents et s’avança. Enkrid était en première ligne, mais Sinar se tenait désormais devant lui.
Il vit son dos. Elle avait une petite stature, mais sa présence en imposait, si l’on songeait à ce dont ce corps était capable. La détermination avec laquelle Sinar s’avança n’avait rien de l’élan qu’on voyait habituellement chez les elfes. Ceux-ci avaient tendance à dissimuler leurs émotions et à observer en silence.
Qu’une elfe s’avance ainsi était vraiment rare. On disait que la Pression des elfes ne prenait pas forme, mais créait plutôt un parfum.
C’était parce que les elfes utilisaient leur énergie vitale au lieu de la Volonté, expliquait-on.
Le parfum de la forêt se répandit avec force. L’elfe enveloppée de la tête aux pieds par cette fragrance ouvrit la bouche.
« Qui l’a frappé ? Cette chose ? Dis-le-moi. Je jure de le venger dans le sang. »
Le sang et la vengeance n’étaient pas des mots qu’on s’attendait à entendre de la bouche d’une elfe. Même Jaxon sembla pris au dépourvu.
« Une vengeance dans le sang ? De la part d’une elfe ? »
« Je voulais essayer de le dire, une fois. »
Sinar laissa retomber la tension de sa mâchoire crispée et répondit d’un ton léger. Pour la première fois depuis longtemps, une blague à la manière des elfes, sans rapport avec les fiançailles ou Enkrid, avait fait mouche.
Si quelqu’un se demandait pourquoi elle plaisantait à un moment pareil, la réponse était simple. Plus exactement, Enkrid comprit aussitôt.
Le feu et un démon : ces deux choses ravivaient les anciens traumatismes de Sinar. Elle avait sans doute besoin, elle aussi, de relâcher un peu la tension.
« Ce que j’ai dit sur la vengeance, je le pensais. »
Sinar reprit la parole. En vérité, indépendamment du besoin de relâcher la tension, Sinar avait oublié ses blessures passées. Elle ne faisait que foudroyer du regard la chose qui avait frappé Enkrid.
« Comment ose-t-elle le frapper ? »
C’était ce que disait son regard.
La scène était prête. Enkrid avait gagné du temps dès le début, dans l’espoir que ces gens arrivent. C’étaient le genre de personnes à accourir en criant, quitte à être blessées, s’il était en danger. Son plan consistait à préserver ses forces et les leurs jusqu’à ce qu’ils se retrouvent ici.
Le début était donc prometteur.
Rem, Jaxon, Ragna, Audin, Sinar et Enkrid : six en tout, face au Balrok.
Aoara avait roulé sur le côté et parvenait à peine à relever la tête. Enkrid avait vécu plusieurs fois cette journée et savait que, quand le combat commençait ainsi, Aoara ne se transformait pas en Balrok. Elle finissait plutôt étendue sur le côté, simple spectatrice.
Quand Aoara tourna les yeux vers eux, Enkrid croisa son regard et parla d’une voix calme et ferme. Qu’il la taquine ou qu’il soit confronté à un moment pareil, son attitude et sa voix ne changeaient pas.
« Aujourd’hui, c’est le dernier jour. »
La résolution, la volonté, la conviction, le serment : tout cela renforçait la Volonté. Enkrid oublia que cette journée recommencerait même s’il mourait. Il oublia aussi le Passeur. Il ne garda à l’esprit qu’une seule chose, réduisant toutes ses pensées complexes à un point unique.
« Tuer le Balrok. »
C’était le champ de bataille façonné par les concepts qu’il avait développés à force de répétitions.
Devait-il vraiment tout porter seul ? Où s’arrêtait la frontière de la solitude ? L’aide que lui apportaient ces gens n’était-elle pas, elle aussi, le fruit de tout ce qu’il avait construit au fil du temps ?
Mais si l’on regardait dans l’esprit d’Enkrid, on n’y trouvait aucune de ces pensées complexes. Une volonté simple et limpide le remplissait entièrement.
« Si c’est possible, fais-le. »
Avec la force des autres, aux côtés de ses compagnons d’escouade, il pouvait abattre le Balrok sans avoir à supplier qui que ce soit. Cette scène s’était construite sur la confiance, pas sur des calculs.
Le sourire d’Enkrid s’élargit. Son cœur continuait de battre à tout rompre. Sa Volonté s’agitait d’elle-même. Il aurait menti en prétendant ne rien attendre de ce qui allait suivre.
À cet égard, le mot « fou » convenait à Enkrid sans la moindre gêne.
Enkrid était mort encore et encore, et pourtant, il n’avait pas peur. On aurait dit qu’il n’existait que parce qu’un combat l’attendait.
Alors, qui est le Dieu de la Guerre ?
L’attitude d’Enkrid semblait poser la question.
Bien sûr, conformément aux lois du continent, le vainqueur avait toujours le dernier mot.
Vainqueur ou vaincu, à la fin, les vivants et les morts seraient séparés. C’était comme se tenir à la frontière entre la vie et la mort.
Dans une situation pareille, sourire, c’était comme une ligne qui dépassait d’un tableau autrement parfaitement symétrique. Voilà Enkrid.
Fffou.
Comme s’il se préparait au combat, la ligne brûlante qui suivait le contour du Balrok s’étira sur le côté comme un serpent, puis se dressa, droite et rigide, la tête haute, devenant une créature entre le fouet et le serpent de feu.
Puis une épée aux flammes noires apparut dans sa main droite. Un feu sombre jaillit de la peau de sa main et prit la forme d’une lame.
Cette technique semblait extraordinaire à chaque fois. Le Balrok possédait l’art de dissimuler des armes dans son corps.
Enkrid n’enviait rien d’autre, mais cette capacité lui faisait un peu envie.
Le Balrok prit sa posture de combat. En l’observant, Enkrid exposa sa tactique. Il n’avait pas le temps de réfléchir longtemps, et encore moins de recueillir les avis de chacun pour en débattre. Il alla donc droit au but, avec autorité. C’était aussi pour cela que ses paroles prirent la forme d’ordres.
« Je bloque, Rem lance, Ragna tranche. »
Bien sûr, cela ne suffirait pas à ce que tout se déroule à merveille. Le Balrok n’allait pas rester là à les regarder faire.
* * *
« Tu comptes mémoriser chaque enchaînement ? »
C’était lors d’une des itérations précédentes. Le Passeur avait posé cette question sans prévenir. À voir Enkrid faire durer les choses avec trois maîtres tout en étudiant le Balrok, il avait dû croire qu’il cherchait à apprendre son style de combat.
Mais pouvait-il gagner en mémorisant chaque enchaînement ? Voilà ce que demandait le Passeur.
Même en séparant ses pensées et en les accélérant pour anticiper ses calculs de combat, le Balrok avait tranquillement fait voler en éclats leurs prémisses.
« Un seul coup de pied avait suffi. »
C’était comme si une nouvelle existence était intervenue depuis l’extérieur du champ de bataille pour lui donner un coup de pied. Pourquoi les choses avaient-elles tourné ainsi ? La raison était simple.
« Le Balrok a plus d’expérience du combat que moi. Sur le champ de bataille comme en duel. »
Il n’avait pas besoin de calculer le combat. L’expérience seule lui permettait de combler les lacunes. Il en avait accumulé une quantité phénoménale.
Qu’est-ce que cela signifiait ?
Enkrid comprit que de simples calculs de combat ne suffiraient pas à bloquer toutes les trajectoires créées par l’épée, le fouet, les poings et les pieds du Balrok.
En parlant d’enchaînements, le Passeur transmit sa volonté comme s’il énonçait une vérité immuable, comme lorsqu’on dit que le soleil se lèvera demain matin.
« Quoi que tu fasses, tu finiras par céder. Endurance, encore et encore, et tu finiras au même point. Quand ce moment viendra, tu n’auras pas le choix. »
Impossible de savoir si le Passeur voulait l’aider ou lui faire obstacle.
Pour le Passeur, l’avenir de l’homme nommé Enkrid était noir comme l’encre, et ce à deux égards. D’abord, son chemin serait si difficile. Ensuite, même le Passeur ne pouvait plus prévoir quel jour viendrait ensuite : l’avenir était donc également obscur en ce sens. Pourquoi l’avenir d’Enkrid avait-il cessé d’être visible ?
Parce que le record avait déjà été battu, il ne pouvait plus faire l’objet d’un pari. Le simple fait que ce record ait été battu avait suffi à ébranler le cœur de nombre de ceux qui étaient plus faibles.
« Et après l’avoir surpassé sans supplier, qu’est-ce qui t’attend ? Et si quelque chose de pire encore se présentait ? Tu finiras par céder. Même si tu le regrettes alors, rien ne changera. »
Enkrid, qui était resté silencieux en réfléchissant à la manière de se battre, regarda les pupilles vides du Passeur.
Il ignorait quelle réponse le Passeur attendait, mais la sienne était déjà arrêtée. C’était une volonté qu’il avait gardée intacte depuis la première fois où il avait empoigné une épée, et elle n’avait jamais vacillé.
« J’y réfléchirai quand ça arrivera. »
Une réponse simple et limpide. Le Passeur ne put rien ajouter. On pouvait dire qu’il était resté sans voix.
Refuserait-il de dormir et d’ouvrir les yeux le matin, sous prétexte qu’il ignorait ce que lui réserverait le lendemain ?
L’avenir était toujours incertain. Personne ne savait ce qu’il réservait. Le Passeur non plus. C’était sans doute parce qu’il ne savait pas qu’il agissait ainsi.
« Si tu as peur, contente-toi de regarder de là-bas. »
Enkrid l’avait dit à moitié pour plaisanter. Le Passeur, qui ne voulait pas révéler sa propre peur, se retrouva de nouveau sans voix, l’espace d’un instant.
« Insolent vaurien. »
Ce furent les seuls mots qui lui restèrent.
Enkrid était toujours le même. Il donnait simplement tout ce qu’il avait à ce qui se trouvait devant lui. Ce qu’il pouvait toucher de ses mains, ce qu’il pouvait faire, ce qu’il fallait faire sur-le-champ : il s’y consacrait tout entier.
S’il ne donnait pas le meilleur de lui-même maintenant, l’Enkrid de demain vivrait de la même façon. S’il avait voulu vivre ainsi, il serait resté dès le départ dans un aujourd’hui banal. Surtout, il savourait l’instant présent. Personne ne vivait davantage dans l’instant que lui.
Même au regard de l’immense expérience du Passeur, c’était une première.
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