Chapitre 789
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 789 : À genoux, implore-moi
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« Mets-toi à genoux et implore-le. Le Balrok ne te tuera pas. »
Alors supplie-le. Encore et encore.
Implore-le de t’épargner.
C’est ainsi que tu t’échapperas de cette journée. Tourne-lui le dos. L’affronter de front n’est pas la seule solution. Renforce-toi, puis reviens lui faire face.
Ce ne serait pas aussi une tactique ?
À mesure que le passeur parlait, son visage sembla changer au moins cinq fois.
Du vert sombre vacillait dans ses pupilles noires, et parfois une lueur dorée pâle brillait sous sa capuche. Pourtant, son expression ne changeait pas. Il se contentait de réciter d’un ton monocorde ce qu’il avait à dire.
On aurait dit un livre au style raide, qui énumérait des faits plutôt que de chercher à divertir. Enkrid jugea que les paroles du passeur étaient sensées.
« Vas-tu laisser cette journée te dévorer ? Ce n’est pas un spectacle agréable que de te voir te faire mordre par le chien qui a tué tous ses frères avant de s’enfuir. »
Il y avait des choses qu’il ne comprenait pas.
Tuer tous ses frères ? S’enfuir ?
Vu le contexte, cela ressemblait à une accusation adressée au Balrok.
Mais alors, pourquoi lui conseiller de supplier la créature même qu’il venait de critiquer ?
Ses paroles ne tenaient pas tout à fait debout, mais, compte tenu de l’objectif du passeur, ce n’était pas si étrange.
Échapper à cette journée.
Plus précisément, ne pas rester dans cette journée-là.
Voilà ce que voulait le passeur.
La curiosité d’Enkrid n’en faisait qu’à sa tête. Comme l’inspiration qui frappait soudain les grands artistes, elle surgissait de la même façon. La plupart du temps, il laissait les paroles des autres lui passer au-dessus sans trop y réfléchir ; mais parfois, quelque chose piquait soudain son intérêt et le poussait à poser une question.
« Un chien qui a tué tous ses frères avant de s’enfuir ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Sa curiosité ne s’éveillait que lorsqu’il était question de combat, d’entraînement, d’apprentissage ou de quelque chose susceptible de l’aider à atteindre son but. Bien sûr, le passeur ne pouvait pas connaître ce fonctionnement.
Même le passeur ne pouvait pas sonder tous les recoins de l’esprit d’Enkrid.
À vrai dire, Enkrid lui-même ne comprenait pas entièrement son propre cœur. Les gens étaient simplement ainsi.
Quoi qu’il en soit, Enkrid posa la question. Le passeur lui répondit d’un ton toujours aussi raide.
« Ce n’est pas important. »
La lanterne du passeur oscilla légèrement d’un côté à l’autre. À chaque petit mouvement, une lueur violette se répandait peu à peu, tandis que l’ombre devant lui s’étirait et rétrécissait.
Le bac faisait à peu près le double de sa taille habituelle. Enkrid ne le voyait pas ainsi pour la première fois.
Récemment, alors qu’il s’était mis à s’entraîner même dans ses rêves, tout en repassant ce qu’il avait appris auprès de trois maîtres qui n’auraient pas accepté une seule krona, le passeur avait agrandi le bac pour lui.
Une conclusion s’imposa à Enkrid : le passeur ne voulait pas qu’il s’attarde dans une journée où il affrontait le Balrok. Ses actes étaient plus éloquents que des paroles. Le message était limpide.
À bien y penser, il avait passé plusieurs années avec ce passeur.
De plus, ils partageaient le plus grand secret qui soit, celui auquel personne n’aurait cru.
L’esprit d’Enkrid se mit en branle. Inutile de faire durer le temps. À proprement parler, cet endroit était un paysage mental, un monde intérieur.
Ici, les pensées fusaient comme des éclairs. Le raisonnement se faisait en un instant. Enkrid regarda l’arbre de la pensée absorber l’eau et grandir.
Si on le laissait faire, il aboutissait de lui-même à une conclusion. L’expérience le lui avait appris.
Le passeur l’aide à s’entraîner.
Le passeur le poussait à franchir le mur.
Pourquoi ?
La réponse vint naturellement dès que la question se posa. Non, il la connaissait déjà. C’était la troisième fois qu’il y réfléchissait.
Le passeur détestait les journées où le Balrok était présent. Pourquoi ? Parce qu’on ne pouvait pas qualifier celle-ci de journée agréable.
Autrement dit, ce n’était pas la journée que désirait le passeur.
La journée qu’il souhaitait était calme et paisible. Elle pouvait comporter des combats, mais au moins pas ce genre de lutte désespérée.
« Tu ne le vaincras jamais. Si tu restes prisonnier ici cent ans, voire deux cents, tout s’arrêtera là. Cette journée deviendra ta dernière. »
Le passeur se répéta. On aurait dit qu’il interrompait les pensées d’Enkrid. Celui-ci l’écouta sans rien dire. Pour un observateur, l’un des deux aurait pu sembler supplier tandis que l’autre restait parfaitement tranquille, quels que fussent leurs paroles ou leur apparence.
« Fou de prisonnier, si tu veux rester immortel, ce n’est pas le moment. »
N’était-ce pas toujours celui qui était le plus désespéré qui avait le plus à dire ?
Après l’avoir écouté jusqu’au bout, Enkrid leva la main gauche, se gratta la nuque et répondit calmement :
« Hum, non. »
Sa réponse ne trahissait aucune hésitation, ni dans son attitude ni dans la rapidité avec laquelle il l’avait donnée.
« Alors tu comptes rester dans cette journée ? »
Le passeur insista.
« Ah, ce n’est pas ça. »
Enkrid secoua la tête.
« Tu crois pouvoir le vaincre tout seul ? »
Les paroles du passeur, transmises par la Volonté, se superposèrent en dizaines de voix et résonnèrent dans tout le corps d’Enkrid. Le fleuve s’agita sous ces mots et fit tanguer le bac.
Bien qu’il s’agît d’un paysage mental, Enkrid pouvait y bouger son corps comme dans la réalité.
En équilibre sur le bac qui tanguait, Enkrid eut un léger sourire. Son visage s’illumina d’une assurance inébranlable.
« Non. »
Ce fut sa réponse définitive. Le fleuve déchaîné enveloppa le passeur sur le bac. Son corps entier se changea en grains bleu sombre, qui se dispersèrent comme des perles, tandis qu’Enkrid se sentit flotter vers le haut, attiré par la lumière qui clignotait au-dessus de sa tête.
« Tu devras prouver ce que tu avances. »
La voix du passeur résonna à ses oreilles comme un écho venu de loin.
Un instant plus tôt, Enkrid avait répondu non. Cette réponse avait deux sens.
Le premier était sa résolution à ne pas rester dans cette journée. Le second était :
Pourquoi le passeur croit-il que je suis seul ?
Il n’était pas seul.
Voilà ce qu’il pensait.
Au-delà, des pensées parasites et des idées qui surgissaient naturellement s’étendaient d’elles-mêmes, se rejoignaient et tournaient en rond comme un serpent qui se mord la queue.
Enkrid rassembla habilement ces pensées pour les mener vers une conclusion.
Au fond, le conseil du passeur de se mettre à genoux et de supplier le Balrok signifiait qu’Enkrid devait survivre, quitte à briser sa Volonté et à renoncer à la voie qu’il avait suivie jusque-là.
Le passeur n’avait donc pas changé. La proposition qu’il lui avait faite lors d’une journée précédente n’était pas différente de celle-ci. Quelle que soit la journée à laquelle Enkrid faisait face, le passeur ne lui suggérait qu’une voie : survivre, mais sans raison.
Est-ce amusant ?
Pour Enkrid, survivre à une journée pareille n’avait aucun sens.
Il n’y trouvait aucun plaisir, et ce serait insulter le rêve qu’il avait nourri depuis l’enfance, celui de devenir chevalier, qu’il avait déjà en partie réalisé.
La mort et la vie étaient toujours les deux tranchants d’une même lame. Puisqu’il était celui qui marchait dessus, c’était à lui de décider comment vivre.
Et supplier ? C’était bien trop passif. Cela revenait à laisser le Balrok choisir.
Même s’il survivait ainsi, son cœur finirait un jour par se briser. Après s’être écrasé le ventre contre le sol et avoir supplié qu’on le laisse vivre, il ne resterait plus rien de lui.
Et si la tour de Volonté qu’il avait bâtie jusque-là s’effondrait, que ferait-il ?
Un observateur aurait pu croire qu’Enkrid ne vivait que pour aujourd’hui, mais c’était faux.
Il avait toujours avancé vers demain.
Quoi que le passeur lui propose, Enkrid avait sa propre voie.
« Si tu continues ainsi, tu seras prisonnier de cette journée. »
Voilà ce qu’avait dit le passeur.
Enkrid comprenait ce que cela signifiait, mais s’il ne s’agissait que d’échapper à cette journée, il avait trouvé comment faire depuis longtemps.
Il ne pouvait pas le vaincre seul ? Il l’admettait aussi.
À force de franchir des murs, Enkrid avait appris à penser plus librement et élargi sa compréhension.
Il avait abandonné l’idée qu’il devait surmonter cette épreuve seul.
Une pensée plus libre lui permettait d’envisager différentes situations et lui montrait la voie à suivre.
Comment avait-il appris à percevoir instinctivement le cours d’un combat ?
Parce qu’Abnair, brillant stratège et otage désormais hébergé à la Garde-frontière, l’avait attiré dans un piège.
Cette capacité s’était développée au fil d’innombrables journées répétées.
L’expérience s’était accumulée jusqu’à devenir un phare instinctif, dont la lumière brillait encore vivement autour de lui.
Répétition et expérience.
Cette pensée en entraîna une autre.
Combien de journées Enkrid avait-il donc répétées ?
Il aurait été difficile de les compter. Rien que le fait que son esprit ne se soit pas érodé suffisait à justifier la reconnaissance du passeur.
En vérité, une part du passeur le respectait pour cette raison.
Bien sûr, Enkrid n’avait aucun moyen de connaître les pensées secrètes du passeur.
Après avoir répété cette journée d’innombrables fois, l’instinct d’Enkrid s’était aiguisé. S’il se retrouvait piégé dans une journée pareille, il pouvait deviner ce qui l’attendait. Un mur sombre, noir comme la nuit et sans fin, se dressait devant lui. Il ignorait comment avancer sur-le-champ, mais il avait naturellement appris à croire que, s’il tenait bon, la lueur du phare finirait par le guider faiblement.
C’était probablement une capacité supplémentaire que le passeur n’avait pas prévue.
La lumière se rassembla autour de lui et il se retrouva une fois encore dans cette journée.
Confronté à cette journée et à cette réalité qu’il avait vécues à répétition, Enkrid se contenta de repasser ce qu’il avait appris.
Comment manier les armes.
Il mit en pratique les leçons de son premier maître.
Cela concernait l’usage des armes et des outils, mais aussi celui de la force qui avait changé depuis.
« Quand la puissance dont tu disposes change, les tactiques pour l’utiliser changent aussi. C’est naturel. »
Enkrid se rappela les paroles de Ruagarne.
Les techniques de Donapha, son deuxième maître, lui furent également utiles. D’une simple pensée, Donapha écartait toutes les distractions. C’était ainsi qu’il faisait tournoyer sa hache et dépassait ses limites du moment.
Et ce qu’Enkrid avait appris de son troisième maître, le sabreur à un seul tranchant, c’était une Volonté qui variait selon son humeur et une méthode de respiration.
Enkrid répéta ensuite plus de trente journées supplémentaires.
À la fin, il entendit une remarque étrange de la part du Balrok. Étrange du point de vue du Balrok, en tout cas. Pour Enkrid, elle était tout à fait naturelle.
— Mourir à petit feu, c’est ça, ta tactique ?
Au lieu de répondre, Enkrid sourit. Il venait de comprendre la différence entre la Volonté de Ragna et des autres, celle que manifestait le Balrok et la sienne. Ce n’est qu’à présent qu’il s’y était adapté.
Jusqu’au bout, il avait cherché à savoir s’il pouvait gagner en ne comptant que là-dessus, mais il avait perdu.
Le combat avait été acharné, rude et brutal, mais ce n’était qu’une journée de plus qui s’était écoulée.
C’était une journée dont personne d’autre n’avait besoin de connaître l’existence, et elle disparut ainsi.
Mais Enkrid, lui, savait. Ces journées s’étaient accumulées et lui permettaient de voir clairement la lueur du phare qui le guidait vers demain.
C’est pourquoi, au début de la deux cent vingt-sixième journée, Enkrid regarda Rino et lui demanda :
« C’est ton territoire, maître ? »
Dans le Labyrinthe, certains endroits étaient éclairés, d’autres plongés dans l’obscurité. Et ces êtres vivaient ici.
En ne comptant que les journées, Enkrid avait passé plus de six mois en ces lieux. Pendant tout ce temps, il avait observé son environnement presque instinctivement.
Voilà la conclusion à laquelle il était arrivé.
Ils avaient chacun leur territoire. S’ils avaient conservé une part de leur personnalité, était-ce grâce à la tolérance du Balrok ?
Non, c’était pour son amusement.
Le Démon de la Discorde, qui avait fait du combat répété son but, les avait enfermés dans le Labyrinthe et les avait forcés à l’affronter.
Parce que cela lui plaisait.
Les doubles du Balrok, arrachés sous forme de fragments, occupaient des territoires à travers tout le Labyrinthe. Ils provoquaient les races intelligentes, faisaient ressortir leurs capacités, puis finissaient par les traquer.
Il avait accordé à ceux qui s’y trouvaient des espaces personnels.
Comme des chambres privées au sein du Labyrinthe.
Rien d’extraordinaire, comme les chambres qu’on pouvait trouver dans l’auberge d’une grande ville : simplement des espaces isolés au milieu de grottes. Mais Enkrid avait compris qu’il s’agissait des territoires de ces êtres.
« … Hein ? Invité, tu sais quelque chose ? Mais “maître” ? C’est une façon bien étrange de m’appeler. »
Enkrid avait beaucoup appris ; c’était donc ainsi qu’il l’appelait.
« J’en sais un peu. »
« Ah, je vois. »
Rino inclina la tête d’un côté, puis de l’autre, et laissa pendre ses mains. C’était le signal annonçant une attaque.
Sans un mot, Enkrid déploya la Volonté d’un rempart. C’était une provocation, un défi lancé à Rino : qu’il essaie de le franchir. Les sourcils de Rino tressaillirent. Il fronça les sourcils et releva le coin de la bouche.
« Où as-tu appris ce petit tour minable ? »
Il tira l’une de ses épées enflammées et prit sa garde. Sa posture laissait entendre qu’il chargerait dès qu’il aurait surmonté la Pression.
Sa garde n’était pas mauvaise, mais Enkrid savait qu’elle était trompeuse.
Si Rino avait fait partie des Chevaliers fous, il lui aurait dit :
« Tu ferais mieux de renoncer aux feintes et de te concentrer uniquement sur la technique. »
Son discernement s’était aiguisé et, tout en enseignant à Fell et à Ropord, il avait même guidé Romen vers une nouvelle voie. Il avait sans cesse enseigné et appris à son tour, sélectionnant l’essentiel pour le réorganiser.
Enkrid voyait quelle voie Rino devait suivre. Bien sûr, il n’avait aucune raison de le lui dire. Son adversaire était un ennemi, pas quelqu’un qu’il fallait prendre dans ses bras.
Et ce n’était pas un vivant non plus.
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