Chapitre 788
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 788 : Trois maîtres
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« Tu t’amuses bien. »
« Tu prends du bon temps ? En plein milieu d’une situation pareille ? »
« Tu ne vis que pour aujourd’hui. »
Enkrid avait rencontré bon nombre de maîtres d’armes, et la plupart avaient tendance à lui faire des remarques similaires.
Mais qu’y pouvait-il ? Le présent lui plaisait. Il s’y amusait.
« … Pourquoi tu souris ? »
Le maître d’armes qu’il venait de se trouver posa la question.
Rino avait perdu ses deux épées traînant des flammes et tenait à présent deux lames identiques en apparence. Elles étaient si froides qu’un simple effleurement suffisait à geler la chair.
Il les faisait tournoyer dans ses mains, répandant autour de lui un souffle glacial.
Parfaites pour l’été.
Voilà le genre d’armes que c’étaient.
Leur rotation chassait la chaleur et rafraîchissait l’air alentour.
Plutôt que de produire du froid, elles absorbent la chaleur environnante ?
Pour manier un artefact ou un objet magique, il fallait comprendre son fonctionnement. Si sa structure ou son principe d’activation restaient obscurs, il fallait s’en servir encore et encore afin d’apprendre à le maîtriser.
Rino avait fait exactement cela.
« Un objet spécial qu’on utilise à la légère est une arme à double tranchant qui finit par blesser son porteur. »
C’était une phrase que Jaxon répétait souvent. Le maître Rino, lui, maniait cette arme à double tranchant avec brio. Il savait toucher son adversaire sans se faire entailler lui-même.
Que puis-je apprendre de ce maître ?
Un élève médiocre ne retenait pas grand-chose de l’enseignement d’un maître. Un bon élève parvenait tout juste à apprendre une chose quand on lui en enseignait une.
Un élève brillant, en revanche, en comprenait cinq ou dix à partir d’une seule leçon.
Et, pour apprendre, personne sur le continent n’arrivait à la cheville d’Enkrid.
Toutes races confondues, il était le plus remarquable.
Il allait jusqu’à tirer des leçons de ce que son adversaire ne voulait pas lui enseigner.
La tromperie est sa spécialité ?
C’était l’impression qu’il donnait au premier abord, mais il n’y avait rien à apprendre de ses tentatives de guerre psychologique par les mots. Il s’y prenait mal.
En revanche, certains mouvements isolés sortaient du lot.
Pourquoi sont-ils si particuliers ?
Rino écarta les bras comme un grand oiseau. Un souffle glacial remontait le long des épées couvertes de givre qu’il tenait dans chaque main.
On aurait dit un Balrok frappant de ses ailes. Les Balroks s’en servaient d’ailleurs aussi comme d’armes.
Et ces lames gelaient la chair au moindre effleurement.
On dirait un Balrok qui utilise Urtt et ses ailes à la fois.
L’association était naturelle.
Urtt, l’épée de flammes noires, était une arme qu’on ne pouvait même pas effleurer.
Les mouvements actuels du maître Rino exploitaient à la perfection les propriétés de ses armes.
Leurs gestes amples leur donnaient l’apparence de deux ailes.
Ces mouvements, qui semblaient même quelque peu superflus, faisaient baisser la température autour de lui.
Non, ils ne se contentaient pas de rafraîchir l’air. Ils gelaient tout ce qui les entourait. Sans qu’il s’en rende compte, une fine couche de glace s’était formée sur l’avant-bras d’Enkrid.
Pour l’instant, il ne ressentait qu’un léger froid, mais si cette danse maladroite se poursuivait, elle finirait par le gêner au point d’entraver ses mouvements.
Il le comprit instinctivement, sans avoir besoin d’y réfléchir longuement. Inutile de remonter toute la chaîne de raisonnement.
Il y avait autre chose à apprendre ici. Finalement, la spécialité du maître Rino n’était pas la guerre psychologique.
« Allez, continue de sourire. »
Rino le lui lança.
Enkrid continua de sourire.
Comment aurait-il pu s’en empêcher ?
Un élève brillant comprenait dix choses, mais le fou qu’on appelait Enkrid adorait apprendre. Cela lui plaisait autant que le combat et la poursuite de son chemin. En plus, il possédait désormais un regard qu’il n’avait jamais eu auparavant.
Maîtriser parfaitement une arme.
Savoir ce qu’on pouvait faire avec son arme, au-delà de simplement couper ou geler, et transformer l’air alentour à son avantage.
Les deux épées qui aveuglent l’adversaire reposent sur le même principe.
Les deux lames dont Rino s’était servi au départ traînaient des flammes et dégageaient de la chaleur quand on les brandissait rapidement. En les frappant l’une contre l’autre avec la force adéquate, il provoquait un éclair qui aveuglait son adversaire.
Cette manière de troubler la vue de l’adversaire était la technique propre au maître Rino.
Impressionnant. Encore et encore.
C’était ce qu’il pensait en lui-même.
Cela ne signifiait pas qu’il comptait encaisser l’attaque sans réagir.
Avant que le froid ne lui pénètre les os, Enkrid passa à l’action. Prenant appui au sol, il balança son épée en un croissant bleu ciel.
Son geste était simple et net, mais le maître esquiva. Il poussa sur le côté et projeta son corps au loin. Une image rémanente le suivit.
Enkrid l’avait déjà vu plusieurs fois, mais ce pas n’en était pas moins excellent.
C’était un déplacement latéral fulgurant, dont la vitesse venait du croisement instantané des deux jambes.
Enkrid l’avait observé d’innombrables fois et s’était même entraîné à le reproduire à bord du bac du passeur. L’élève fou se glissa dans l’ombre de son maître.
La lame, qui dessinait un croissant, dévia de sa trajectoire en plein mouvement et fendit l’air à l’horizontale.
« … ! »
Les yeux du maître s’écarquillèrent de stupeur. Il leva côte à côte ses deux épées couvertes de givre pour parer.
C’était une erreur.
Boum !
Forgecrépuscule était une épée capable, au besoin, de frapper plus fort que la plupart des espadons.
La lame bleu ciel brisa les deux épées de givre et ouvrit une longue entaille dans la poitrine de leur propriétaire. Une brume noire s’éleva de la plaie.
« Toi ! »
Incapable de résister à la force du coup, le maître roula en arrière avant de s’immobiliser. Les deux mains et les genoux au sol, il ne releva que la tête et ouvrit la bouche.
Rino savait que sa blessure était mortelle. Mais cela n’aurait été vrai que s’il avait encore eu un corps où le sang circulait. Il était différent, à présent : il pouvait toujours parler et bouger.
Il savait néanmoins qu’il ne pouvait pas vaincre son adversaire. Aussi n’avait-il aucune intention de l’attaquer.
Pourtant, quelque chose se tordit en lui.
Le pas qu’Enkrid venait de montrer, il l’avait mis au point lui-même. Il l’avait copié ? Après l’avoir vu une seule fois ? Non, il avait commencé à le reproduire avant même d’en avoir vu l’ensemble.
« Tu me voles ma technique ? »
N’importe qui aurait compris qu’Enkrid l’avait observé et copié. Les pupilles de Rino tremblèrent violemment.
Après l’avoir vu une fois ? Non, il ne l’a même pas vu correctement. Il a copié ce qui se passait juste devant lui ?
Ce n’était pas un simple pas. C’était une manière de manier la Volonté.
Comment pouvait-on faire ça après l’avoir vu une seule fois ? Il l’avait copié avant même d’avoir vu le mouvement dans son ensemble.
Il avait beau chercher à comprendre, cela n’avait aucun sens.
Un tel génie n’existait pas au monde. C’était une succession d’impossibilités.
Du point de vue de Rino, c’était bien naturel.
Pendant que Rino n’en savait rien, Enkrid l’avait observé d’innombrables fois, l’avait reproduit en boucle, avait enduré les réprimandes du passeur et s’était entraîné à courir sur son bac.
« Tu veux encore tomber dans la rivière ? T’entraîner ici ? Je n’ai jamais vu quelqu’un comme toi. »
Il avait entendu ce genre de remarques d’une oreille distraite tout en répétant le mouvement des centaines de fois.
« C’est injuste. »
Le maître marmonna tandis que ses yeux s’éteignaient.
Enkrid hocha la tête. Il était d’accord.
« … Quel homme détestable. »
Rino qualifia Enkrid d’un mot désuet, puis se donna la mort. Il tenait déjà une dague courte. Se redressant sur les genoux, il leva l’arme et se transperça la gorge.
Le maître se changea en brume noire et disparut.
Autrement dit, la première leçon du jour était terminée.
Sa spécialité, ce n’est pas la tromperie. C’est l’exploitation.
Des paroles entendues autrefois lui revinrent en mémoire.
« Ton habileté dépend de la façon dont tu manies une arme. »
Une arme était une seconde vie pour un mercenaire. C’était ce qu’avait dit le capitaine mercenaire sous les ordres duquel le capitaine Enkrid avait servi.
La bonne manière de manier une arme.
Zing.
Forgecrépuscule tinta tandis qu’il poursuivait ses réflexions.
Froufrou.
La cape elfique se gonfla d’elle-même sous le vent.
L’air de la grotte était parfaitement immobile, et pourtant la cape flottait.
Ai-je bien utilisé mes armes jusqu’ici ?
Il avait aussi plusieurs dagues à lame cornue, Penna et un gantelet enveloppé de tissu. Il portait sous sa chemise une armure faite de feuilles elfiques, qu’Esther avait également imprégnée de son souffle.
Tandis qu’il mettait de l’ordre dans ses pensées, Enkrid se dirigea vers sa deuxième leçon.
« Je m’appelle Donapha ! »
Donapha était un maître qui s’échauffait facilement et aimait régler un combat d’un seul coup. L’affrontement ne pouvait donc pas s’éterniser.
Donapha ne possédait pas d’autres armes qu’une lourde hache, l’armure qui enveloppait son corps et un cheval fantôme.
Un tempérament extrême.
Il ne pensait à rien d’autre qu’à un unique coup de hache. C’était ce qui rendait ses attaques bien plus puissantes que ses capacités réelles.
Cela rappelait le coup d’épée de Romen, à l’époque où il n’était encore qu’un chevalier junior. À l’époque, Romen avait brandi son épée comme un chevalier, mais pour un seul coup seulement.
Cet adversaire lui faisait penser à Romen, car il suivait une voie similaire.
Si le maître Rino lui avait enseigné à manier une arme, la leçon qu’il pouvait tirer de Donapha, son deuxième maître, était bien plus évidente.
La simplicité de la pensée.
Faire de la simplicité une arme plutôt que de miser sur la complexité.
Cette simplicité était encore plus extrême que le Point de concentration. C’était comme courir droit devant soi avec des œillères, à l’image d’un cheval qui ne regarde que devant lui.
On mettait des œillères aux chevaux pour leur bloquer la vue sur les côtés et les forcer à regarder droit devant. En écartant tout ce qui était superflu et en gardant les yeux fixés sur leur objectif, ils l’atteignaient rapidement et efficacement.
Les cinq sens de Donapha doivent être émoussés, eux aussi.
Il était le parfait opposé de Jaxon. C’était pour cela qu’en abattant sa hache, il lui arrivait souvent de rejeter aussi sa propre tête en arrière.
Une pensée complexe et nuancée aidait à calculer, mais devenait un parasite quand venait le moment de se concentrer.
Donapha rejetait toutes ces pensées parasites. Enkrid ne connaissait pas tous les principes du Labyrinthe, mais il savait désormais que ces gens avaient été des chevaliers de leur vivant.
Le Dullahan nommé Donapha avait dû garder cette attitude même quand son sang était encore rouge et chaud.
On aurait dit qu’il avait consacré toute sa vie aux coups de hache.
Pour autant, il n’avait pas besoin de tout assimiler.
Ce serait régresser.
Enkrid tirait des leçons de ses maîtres, mais allait plus loin encore. Il comprenait aussi leurs enseignements par lui-même et les assimilait à sa façon.
Comme il avait toujours eu soif d’apprendre, sa manière d’aborder l’apprentissage et ses capacités cognitives s’étaient nettement améliorées. On pouvait même parler d’évolution.
Simplifier sa pensée uniquement quand c’est nécessaire.
L’attitude habituellement nonchalante et relâchée de Ragna lui revint à l’esprit. Il était incapable d’expliquer clairement les choses, mais n’en restait pas moins un bon maître.
Sa simple manière d’être lui avait beaucoup appris.
Cette nonchalance, c’est le processus par lequel on vide son esprit ; et le changement qui s’opère lorsqu’il saisit son épée est une transition de la pensée qui guide sa Volonté.
Il lui suffisait de faire passer la simplicité par une transition de la pensée. Il n’avait besoin de se concentrer que lorsque c’était nécessaire.
Le Point de concentration suffit.
Plus précisément, il devait s’immerger encore davantage dans le Point de concentration.
Comment ?
En coupant chaque branche de la pensée et en se débarrassant des impuretés.
Voilà ce qu’il avait appris du coup unique de Donapha, né d’une pensée simple.
Le bleu vient de l’indigo, mais il est plus bleu que l’indigo.
C’était le même principe qu’une étincelle née d’un petit feu de camp qui se répand et devient un immense brasier.
« Hein ? »
Le coup de Donapha ne trancha que le vide.
Enkrid venait de concentrer sa pensée simplifiée sur la parade et l’esquive.
En passant, son épée frappa Donapha à la taille.
De l’extérieur, on aurait seulement vu le Dullahan monté sur son cheval fantôme rejeter sa propre tête en arrière et charger, tandis qu’Enkrid, l’épéiste qui lui faisait face, se précipitait lui aussi en avant à grands pas. Ils se croisèrent et poursuivirent leur course.
Dans cet échange, la hache de Donapha ne trancha que le vide, tandis que Forgecrépuscule sectionnait la taille du chevalier fantôme.
Chlak.
Au besoin, Forgecrépuscule devenait aussi tranchante que Penna.
Il s’agissait d’une taille horizontale qui exploitait cette propriété.
« J’ai perdu. »
Le haut du corps de Donapha glissa et tomba au sol. Sa voix venait d’un endroit distinct de son corps écroulé. Comme toujours, il parlait depuis sa tête.
Il avait accepté le combat de front et reconnaissait facilement sa défaite. Son changement d’attitude était aussi rapide que sa pensée était simple.
Enkrid se dirigea vers son troisième maître.
Tout cela était naturellement le fruit du temps passé à s’entraîner. C’était aussi le résultat des efforts qu’il avait consacrés à manier son épée à bord du bac du passeur.
« Tu veux te battre contre moi ? »
Le passeur le lui avait demandé en le regardant manier son épée. Il ne parlait évidemment pas sérieusement. Il se moquait de lui.
La femme au sabre à un seul tranchant plissa les yeux dès qu’elle aperçut Enkrid.
Elle comprit d’un coup d’œil qu’il n’était pas un adversaire ordinaire. La Pression qui émanait faiblement de tout son corps avait pris forme, pareille à une immense muraille fortifiée.
« Tu as réussi à passer Donapha. »
La spécialité de la femme au sabre à un seul tranchant était l’explosivité dont elle faisait preuve en maintenant son offensive. En y regardant de plus près, cette explosivité durable révélait un souffle exceptionnellement long.
Ce souffle était son plus grand atout.
Mais il ne se manifestait que lorsqu’elle enchaînait ses attaques. Dès qu’elle passait à la défense, son rythme se brisait et sa respiration devenait irrégulière, modifiant ses mouvements, tant ceux des mains que des pieds, entre l’attaque et la défense.
Une faiblesse fatale.
Elle attaquait avec enthousiasme, mais n’avait aucune envie de se défendre.
Même en parlant, elle inspira longuement par le nez.
L’observer, apprendre d’elle et maîtriser sa technique était un plaisir sans fin.
Pendant ses moments de répit, même à bord du bac du passeur, il s’appliquait à réguler sa respiration, comme s’il s’entraînait dans sa tête. Ce n’était pas par impatience. Il prenait simplement trop de plaisir à apprendre et à maîtriser leurs techniques.
« Pourquoi tu t’entraînes à respirer ici ? »
Le passeur le réprimandait naturellement sans cesse.
Si Enkrid lui laissait l’initiative, la femme au sabre à un seul tranchant reprenait aussitôt son offensive. Il observait et lui dérobait sa manière de respirer.
Puis, lorsque son souffle se brisait, il passait de la défense à l’attaque et frappait.
Il ne se contentait pas de frapper. Il le faisait tout en s’exerçant à sa méthode.
« Toi, toi… comment ? »
Contrairement à Donapha, ces deux-là étaient perspicaces. Ils comprenaient ce qu’Enkrid avait fait et s’en étonnaient à chaque fois.
« Eh bien… »
Quand il lui répondit vaguement, le regard de la femme au sabre à un seul tranchant s’assombrit.
Les gens ordinaires rencontraient souvent quelqu’un de meilleur qu’eux, mais ceux qu’on appelait communément des génies croisaient rarement une personne qui les surpassait en talent.
C’était pour cela qu’un moment pareil les ébranlait davantage.
En outre, l’esprit de la femme au sabre à un seul tranchant n’était probablement plus intact, lui non plus.
Comment aurait-il pu l’être, après une vie passée à être capturée par un Balrok puis à errer dans le Labyrinthe ?
Enkrid abattit la femme au sabre à un seul tranchant, continua son chemin, retrouva Aoara et échangea quelques mots avec elle avant d’affronter le Balrok.
C’était la cent cinquante-quatrième fois aujourd’hui.
Durant tout ce temps, il n’avait jamais réussi à briser les cristaux exposés sur la poitrine du Balrok. Il pouvait en trancher un, mais pas les trois, alors toute attaque était vaine. De plus, même pour en couper un seul, il devait faire fi de sa propre vie.
Un tel combat revenait à se suicider. Ce n’était donc pas une voie qu’Enkrid choisirait.
Malgré tout, il lutta et combattit. Mais le Balrok demeurait aussi inébranlable qu’un mur, quoi qu’il tente.
Puis, avant que la cent cinquante-cinquième journée ne commence, le passeur, qui n’en pouvait plus, lui expliqua comment sortir de cette journée.
« Écoute-moi. »
Son ton laissait entendre : « Très bien. J’abandonne. »
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