Chapitre 776
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 776 : Aucun vice-capitaine n’abandonne ses subordonnés
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Rem étudia le visage de l’homme endormi et réfléchit.
Un seul coup de hache suffirait.
Lorsqu’on atteignait le niveau d’un chevalier, le corps devenait bien plus résistant qu’avant. La peau s’endurcissait, les os se solidifiaient et le sang circulait si vite que même les réflexes dépassaient ce que les gens ordinaires croyaient possible.
C’était pour cela qu’on qualifiait de surhumains les humains devenus chevaliers. Mais cela ne signifiait pas qu’ils pouvaient survivre à une décapitation.
Autrement dit, même endormi, on pouvait être victime d’une attaque surprise. Surtout à moitié inconscient, comme Ragna en cet instant.
Rem contempla Ragna, qui dormait comme un mort, puis se détourna.
Il lui arrivait de vouloir tuer cet homme sur-le-champ.
Mais pas comme ça.
Rem était un homme de l’Ouest et un guerrier. Il était aussi le compagnon de Yaul et le père d’un enfant.
Le vaincre dans un combat loyal, c’était une chose. Lui trancher la gorge pendant qu’il dormait comme un mort après s’être battu de toutes ses forces ?
Rem ne ferait jamais une chose pareille, pas même dans dix vies.
Ils étaient entrés dans la Terre Maudite, avaient détruit et incendié l’un de ses murs, puis étaient revenus. Prétendre que cela ne l’avait pas épuisé aurait été mentir.
Rem lui-même avait tué trois grandes Bêtes magiques ressemblant à des oiseaux, était tombé dans un recoin de la Terre Maudite et avait dû lutter pour en sortir.
La Terre Maudite regorgeait de choses qui prouvaient qu’elle ne portait pas son nom pour rien.
Une Bête magique gorille à cornes avait tenté de le prendre à revers en se déplaçant plus silencieusement qu’une chouette, tandis qu’une Goule au museau effilé s’était jetée sur lui pour lui sucer le sang.
Il avait aussi croisé pas mal d’individus qui avaient peut-être été des Cultistes devenus fous, ou qui en avaient simplement l’air. Il était également tombé sur des êtres à moitié humains, à moitié démons, avec d’étranges marques sur le front et de la sorcellerie émanant de tout leur corps.
Ces salauds, vraiment.
Impossible de les regarder et de poursuivre son chemin sans rien faire ; il s’en était donc occupé.
Après en avoir roué quelques-uns de coups et les avoir tués, il s’était frayé un passage et avait invoqué l’Âme du Loup pour courir à la recherche d’un chemin.
L’Âme du Loup avait aiguisé sa perception de l’espace et développé son odorat, lui permettant de suivre les traces de ses alliés. En chemin, des Créatures démoniaques arachnéennes à huit pattes avaient surgi et n’avaient cessé de lui lancer des toiles.
Elles tiraient des toiles comme des flèches depuis des trous au loin, qui ressemblaient à des anus. Elles étaient bien plus d’une centaine.
Il en avait tué la moitié.
Il y en avait trop pour toutes les abattre à coups de hachettes ; il avait donc dû les affronter une par une. C’étaient des adversaires pénibles, qui profitaient du terrain pour se cacher derrière les arbres et autres obstacles.
Elles ne représentaient pas forcément un danger, mais il ne pouvait pas avancer sans dépenser son endurance et sa sorcellerie.
Heureusement — ou peut-être pas —, une fois la moitié d’entre elles tuée, les autres avaient pris la fuite.
Après avoir rejoint ses alliés et lancé sa dernière hachette pour sauver ce fainéant de salaud, il était rentré au village. Il avait mangé, dormi, pris du repos, et n’avait fait que s’étirer et détendre ses muscles, en dénouant chaque partie de son corps.
Malgré tout, il avait mal partout.
Je ne suis toujours pas remis.
Rien n’était cassé, mais son corps surmené avait développé un étrange déséquilibre entre la gauche et la droite.
La sorcellerie était, par nature, un pouvoir qui imposait au corps une charge excessive.
Enfin, il n’était pas le seul. L’elfe qui parlait sans cesse de leurs fiançailles était si pâle qu’elle aurait pu passer pour à moitié morte, et Ruagarne avait perdu un avant-bras pendant le combat.
Un chien squelettique à visage humain le lui avait arraché d’une morsure, apparemment.
De tous, le fainéant de salaud effondré au fond était le plus gravement blessé.
Il avait trop sollicité sa Volonté pendant le combat et avait fini à moitié mort. Il s’était réveillé une seule fois, avait englouti une quantité phénoménale de nourriture, puis s’était rendormi. À ce stade, même si un chien à visage humain l’emportait, il ne se réveillerait pas.
« Haaah. »
Rem bâilla sans raison particulière. Il comptait encore paresser un peu.
Par la fenêtre, il vit deux laiderons dehors, apparemment perdus dans leurs pensées. Le laid Fell et le laid Ropord resteraient sans doute là jusqu’au soir avant de rentrer.
Quelques villageois passèrent devant eux en leur jetant un coup d’œil. À présent, davantage de gens les regardaient avec révérence plutôt qu’avec crainte.
Le village était calme et paisible.
Toutes les Créatures démoniaques du coin ont été balayées.
Il aperçut aussi Romen qui roulait par terre, un peu plus loin.
« Tu peux en faire davantage, frère. Il te reste des forces. »
Teresa aidait le Demi-Géant à s’entraîner. À côté d’eux, Audin souriait béatement comme un démon.
Faire souffrir quelqu’un en souriant comme ça, c’est démoniaque.
Plusieurs pierres empilées sur les épaules, Romen serra les dents avant de parvenir à ouvrir la bouche.
« Je n’en peux plus.
— Mais si. Et ne parle pas, frère. Si tu laisses échapper ton souffle, tes abdominaux vont se relâcher. »
Le démon Audin rejeta son objection avec désinvolture.
Ils s’amusaient bien.
Rem détourna les yeux de la fenêtre et se tourna vers la pièce. Il leva le pied droit pour se diriger vers le lit, puis s’arrêta et posa la main sur l’Arme d’Héritage qui pendait toujours à sa hanche.
La hache réagit, ayant perçu un être qui irradiait une intention meurtrière.
Depuis quand ?
Une brève question lui traversa l’esprit, mais il n’avait pas le temps d’y répondre.
Grincement.
L’unique entrée s’ouvrit et quelque chose comme une obscurité épaisse s’écoula de l’autre côté. Ce n’était pas une métaphore. Une fumée noire s’amassa et se répandit sur le sol.
On était en plein jour et le ciel était parfaitement dégagé.
Pourtant, à l’ouverture de la porte, les environs s’assombrirent, sans qu’il fasse nuit. Une pression s’abattit sur lui, comme s’il venait d’être précipité au cœur de la Terre Maudite.
« Si tu es un invité, frappe d’abord. »
Tout en parlant, Rem dégaina une hachette et la lança. Son bras accompagna ses paroles d’un mouvement si rapide qu’il ne laissa même pas d’image rémanente.
Boum !
Dans une explosion d’air, la hachette lancée par Rem décrivit un cercle parfait en filant dans les airs.
Le geste était si rapide qu’avant même qu’il ait fini de parler, la hache, devenue un disque, semblait déjà prête à fracasser le crâne de l’adversaire.
Le propriétaire de la fumée noire balaya vers le haut, depuis le bas, le bouclier fixé à son bras gauche et dévia le disque. Un écu en forme de cerf-volant, large en haut et pointu en bas, était parfaitement ajusté à son bras.
Bang ! Drrrrrrrrrrrr !
La hachette lancée par Rem partit en diagonale vers le ciel dans un grondement de tonnerre et fila au loin. Une longue entaille marquait le bouclier, tandis que la hache disparaissait comme une étoile dans le ciel. Un grand trou s’était également ouvert au-dessus de l’entrée.
C’était une de mes préférées.
Rem fixa l’horizon. Il semblait peu probable qu’il retrouve la hachette, partie si loin.
La fumée noire qui recouvrait le sol restait épaisse partout, sauf autour du bras gauche et du bouclier. Elle se dissipa peu à peu, révélant un casque dont la visière était fermement rabattue ; derrière, on ne distinguait rien.
Clang.
La silhouette était entièrement vêtue d’une armure. Elle ressemblait presque à une armure vivante, et pourtant, aucune vitalité ne s’en dégageait. Le métal qui recouvrait chaque doigt était assemblé avec un savoir-faire remarquable.
L’épée était toujours au fourreau, tandis que le bouclier restait tendu devant lui. Il leva la main droite et releva sa visière.
Clac. Dans un bruit de métal qui s’accroche au métal, un visage inattendu apparut.
« Ouf, ça étouffe. Comme tu ne portes pas de casque, je vais relever ma visière aussi. Je ne peux pas retirer le casque, par contre. J’ai l’impression qu’il fait partie de mon corps, maintenant. Enfin, à toi de choisir. Je me bats visière baissée ou relevée ? »
Rem plissa les yeux en observant son adversaire.
Qu’est-ce que c’était que ce salaud ?
Fell et Ropord, qu’il avait vus dehors quelques instants plus tôt, avaient disparu. La vue derrière la fenêtre était comme obstruée par des murs irréguliers. Ils n’étaient plus que deux dans la maison : Rem et le fainéant de salaud.
Autrement dit, la situation était anormale.
Des boucles blondes dépassaient du casque. L’homme avait un visage plutôt séduisant. Il ne pouvait pas rivaliser avec Enkrid, mais c’était le genre d’homme qu’on aurait qualifié de beau où qu’il aille.
« Fais comme tu veux. »
Rem répondit sans émotion. S’il ne pouvait pas éclaircir ce mystère, il ferait simplement ce qu’il pouvait.
« Alors je la laisse relevée. »
L’homme sourit. Le coin de sa bouche se retroussa, empreint d’assurance.
Clac.
Il abaissa son bouclier, assez grand pour couvrir la moitié de son corps, et en planta la pointe dans le sol. Le dallage de pierre enduit de plâtre se fendit.
Le poids du bouclier n’avait rien d’ordinaire.
Dans cette posture, il fit mine de tendre le cou pour regarder derrière Rem. Il voyait très bien sans cela ; c’était donc quelqu’un qui avait tendance à exagérer ses mouvements.
Le blond lui adressa un sourire chaleureux et amical.
« Je n’ai qu’une personne à tuer. Alors, si tu abandonnes celui qui est derrière toi et que tu t’en vas, je te laisse la vie sauve. Qu’est-ce que tu choisis ? »
Rem était loin d’être en forme. Et l’homme qui lui faisait face semblait plus dangereux que toutes les Créatures démoniaques qu’il avait rencontrées dans la Terre Maudite.
Et le châtelain, ou l’Apôtre, peu importe ce que c’était ?
Rem avait porté le coup de grâce, mais il n’avait pas assisté à toute la scène et ne savait donc pas.
Quoi qu’il en soit, il était en très mauvais état, et difficile d’évaluer les capacités de son adversaire.
Rem pouvait donner l’impression d’avoir abandonné toute retenue et d’être devenu fou de combat, mais à l’origine, il savait évaluer une situation avec sang-froid.
Sans quoi, il ne se serait jamais surnommé le Tueur d’aristocrates.
Quand il avait tué ces nobles et qu’une prime avait été mise sur sa tête, il avait aussi mûrement réfléchi à son geste.
Sa conclusion était donc la suivante : se battre ici le désavantageait à tous les égards.
La maison est étroite, et j’ai un poids mort derrière moi.
Le calme de l’homme en armure ajoutait à la pression qui pesait sur Rem.
C’était le genre d’homme à relever sa visière avant le combat. Il ne fallait surtout pas le prendre à la légère.
Mais cela signifiait-il que Rem devait livrer un subordonné et choisir de sauver sa peau ? Abandonner un subordonné faible et malade pour s’en tirer lui-même ?
Hors de question de faire une connerie pareille.
« Ce fainéant de salaud dort vraiment trop, bordel. »
Après avoir marmonné cela, Rem leva légèrement sa hache et la plaça devant son visage. Puis, élevant un peu la voix, il demanda :
« Hé. Tu sais qui je suis ? »
L’homme répondit avec le même sourire.
« Comment je le saurais ? »
Rem sourit à son tour.
« Décrasse-toi les oreilles et écoute bien. Je suis Rem en personne, le vice-capitaine des Chevaliers fous. »
Derrière lui, Ragna tressaillit dans son sommeil. Pendant son combat contre l’Apôtre du Pied Rouge, il avait senti ses forces le quitter et s’était appuyé sur Ilchul pour faire jaillir la Volonté qui lui manquait.
Les suites du combat l’avaient obligé à se concentrer sur son repos. Il semblait dormir sans se soucier de rien, mais voilà dans quel état il était.
Il pouvait se forcer à se réveiller, mais il ne serait pas en état de se battre correctement. C’était pour cela qu’il se reposait.
Bon, s’être donné à fond puis dormir ainsi sans s’inquiéter de la suite semblait montrer qu’il faisait confiance à Enkrid. Que Ragna fasse confiance à Rem, c’était une autre histoire.
Le coin de la bouche de Rem se releva, même si Ragna ne lui faisait pas confiance.
« Un vice-capitaine ne livre pas ses subordonnés sans broncher. Spectre. »
Rem était un guerrier de l’Ouest et un sorcier. Une odeur aigre, ténue, venait de son adversaire. Selon lui, le propriétaire de cette armure n’était pas humain.
« Vice-capitaine ? Chevaliers fous ? »
Le Spectre, ou quoi que ce soit, ignorait tout des Chevaliers fous. Sans cesser de sourire, il pencha la tête, releva le bouclier planté dans le sol et dégaina son épée.
Fchhhling.
La lueur argentée de la lame qu’il tirait lentement se mêla aux ténèbres environnantes au lieu de les chasser.
C’est ainsi que Rem le vit.
La lame était plus courte et plus épaisse qu’une épée longue ordinaire. Sa forme rappelait le gladius qu’Enkrid avait manié autrefois, même si elle était plus droite.
Elle se prêtait parfaitement à l’estoc et pouvait aussi servir de bouclier ; le plat de la lame pouvait, lui, faire office d’arme contondante.
« Alors tu choisis que vous mouriez tous les deux ? »
« Non. Je choisis de te tuer. »
Rem répondit sans reprendre son souffle.
« Ah, ça, je comprends. »
Le blond leva son bouclier et s’imposa dans l’espace étroit. Sa présence déferla sauvagement dans la pièce.
La Pression prit forme.
La Pression de cet homme s’accompagnait de fumée. Celle-ci se matérialisa, révélant la force qu’il possédait.
Une masse compacte de fer, un grand cube de métal que rien ne pouvait trancher ni fendre, remplit la salle du village.
Un objet carré fait de fumée exerçait une pression.
Rem resserra sa prise sur la hache.
Un poids mort derrière lui. Un espace étroit.
Aucun avantage, et des désavantages partout.
Il ne lui restait qu’à réduire ces désavantages et à se créer un avantage.
Alors il le fit.
Tout comme Rem avait influencé Enkrid, les Chevaliers fous s’influençaient mutuellement.
Rem avait toujours eu un remarquable sens tactique. Il emprunta certains éléments de l’escrime orthodoxe à la manière d’Enkrid, elle-même dérivée de l’escrime tactique de Ruagarne.
« Quelqu’un est derrière toi ! »
Il cria comme si quelqu’un venait réellement d’apparaître derrière l’homme.
« … Tu crois que je vais tomber dans le panneau ? »
Le Spectre blond aux cheveux bouclés ricana sèchement et secoua la tête.
Rem ne cherchait pas à le tromper pour de bon. Il voulait le déstabiliser par l’absurdité de son geste.
Dans ce bref instant, la hache de Rem jaillit dans les airs.
Boum !
La hache qu’il avait lancée vers le haut traversa le plafond de la salle du village. Des morceaux de toit se déversèrent : d’épaisses et lourdes poutres noircies qui formaient la charpente, des pierres mêlées de gravier et scellées au plâtre, jusqu’à la poussière si vieille et incrustée qu’elle était devenue pierreuse.
Les débris tombèrent comme de la grêle. Il avait fendu le toit en plein centre, provoquant l’effondrement du plafond.
Se frayant un passage sous cette grêle de débris, Rem hissa Ragna sur son dos et s’enfuit.
« Eh bien, eh bien. »
L’homme observa Rem s’éloigner avec agilité, puis se mit à marcher lentement. De toute façon, il n’y avait nulle part où fuir.
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