Chapitre 775
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 775 : À la hauteur du Mur de Fer
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« Ça n’a aucun sens. »
Un homme apparut dans le rêve et montra sa vie à Enkrid.
Il avait modifié son propre corps grâce aux connaissances acquises en capturant des humains, en les étudiant et en menant des expériences sur eux. C’était ainsi qu’il avait vécu deux cents ans.
Pour résumer, il avait vécu en se servant sans retenue de la vie des autres afin de préserver la sienne.
Rien d’autre de notable ne se révéla.
« Ô Pied Rouge. »
L’homme du rêve murmura ces mots. Il ne laissa rien derrière lui, sinon cette invocation, puis se désagrégea comme du papier détrempé et déchiré, avant d’être emporté par le fleuve.
Enkrid cligna des yeux. Il se retrouva au bastingage d’un petit bac. Son passeur lâcha un rire sourd et rauque, qui n’était pas un véritable son, mais quelque chose transmis directement à l’esprit.
Autrement dit, le Passeur faisait exprès de lui faire comprendre qu’il riait.
Le mourant était l’Apôtre du Pied Rouge ; ce qu’Enkrid voyait à présent était donc clairement l’œuvre du Passeur.
« Tu voulais me dire que j’avais mauvais goût ? »
Enkrid lança cela sans grande émotion. Le Passeur ne manifesta aucune irritation.
Il laissa échapper une nouvelle fois son rire rauque, puis prit la parole.
« Sais-tu ce que signifie tuer leur Apôtre au cœur de la Terre Maudite ? »
Le Passeur lui posa la question.
Enkrid avait du mal à suivre la plupart de ses propos. Le Passeur ne tenait pas compte de tout ce qu’Enkrid savait ou ignorait.
Il disait simplement ce qu’il avait envie de dire.
« Ils te connaissent, désormais. »
L’eau clapota.
La silhouette du Passeur au bastingage du bac qui tanguait lui était étrangère. Enkrid pencha la tête en l’observant, incapable de savoir s’il se moquait de lui ou s’il voulait simplement insister sur le fait qu’il riait.
Enkrid n’était pas un idiot. À partir des paroles du Passeur, de ses propres actes et de tout ce qu’il avait vécu jusque-là, il comprit ce que celui-ci voulait dire.
Qui étaient-ils, dans ce contexte ?
Un apôtre était un dévot, quelqu’un qui servait un autre et se consacrait à lui.
Audin s’était présenté comme un apôtre du Dieu de la Guerre.
Cela répondait à la question de savoir ce qu’était le Pied Rouge.
Les Six Démons.
Il ne pouvait s’agir que de l’un des Six Démons qui régnaient sur la Terre Maudite.
Il aurait dû être terrifié. Le seigneur de la Forteresse de Boisépine n’avait vécu que deux cents ans, mais nul ne pouvait deviner depuis combien de temps un démon existait sur ces terres.
Si des êtres pareils s’en prenaient désormais à lui, il aurait été naturel de sentir la peur commencer à prendre racine.
Mais Enkrid n’en éprouva aucune.
« On dirait que j’ai mérité le titre de véritable ensorceleur. »
Il lança cette plaisanterie et s’éveilla.
« Espèce de fou furieux. »
Le Passeur, qui lui était étrangement devenu familier, l’injuria dans son dos, mais cela ne le troubla pas.
Tout autour de lui se brouilla, puis la réalité le tira du sommeil. Enkrid ouvrit les yeux, se redressa et repassa dans sa tête les événements de la veille.
Retourner dans la ville des Infiltrés.
Dès qu’ils aperçurent Enkrid, les habitants tombèrent à genoux, en pleurs ou en prière.
« Dieu Démon ! »
Emportés par leur ferveur, certains l’avaient spontanément appelé dieu démon. Ruagarne n’apprécia pas et rectifia leurs paroles et leur attitude.
« Pas Dieu Démon. Charme démoniaque. Ou bien appelez-le celui qui ensorcelle toute chose. »
Quelques villageois, intimidés par l’aura que dégageait la Grenouille, répétèrent précipitamment ses mots.
« Celui qui ensorcelle toute chose. »
Ce n’était pas une représentation théâtrale.
Enkrid laissa passer sans y réfléchir. La Grenouille gonfla les joues, visiblement satisfaite.
En s’enfonçant davantage dans le village, ils découvrirent qu’on érigeait une statue grandeur nature en son centre.
« J’aimerais qu’on m’explique. »
Enkrid s’arrêta et la contempla. Zhoroslavb, qui faisait office de chef du village, baissa la tête avant de répondre.
« Nous la sculptons pour rendre hommage au Chevalier de la Fin et à celui de la Fin des Guerres. »
La plupart des villageois avaient des mains exceptionnellement habiles. Leur talent à travailler les peaux de Bêtes magiques et de Créatures démoniaques se retrouvait, au moins en partie, dans leur art de la sculpture.
Ce n’était pas l’œuvre d’un maître sculpteur, mais la sincérité qui l’animait était réelle.
« Pourquoi n’y en a-t-il pas une de moi ? »
Rem l’observa et posa la question.
Ragna, blessé en plusieurs endroits après avoir abattu l’Apôtre, ne manifesta pas le moindre intérêt et se dirigea droit vers la salle du village qui leur servait de logement provisoire.
« Pas mal. »
Jaxon s’arrêta pour examiner la sculpture. Il s’y connaissait aussi beaucoup en achat et en vente d’œuvres d’art.
La Guilde de l’information savait écouler les objets volés et, en tant que chef de la plus grande guilde d’assassins et d’information du continent, il était tout naturel que son œil pour l’art fût exceptionnel.
« Ce n’est pas une représentation du Seigneur, mais si cela leur apporte la paix, c’est suffisant. »
« Oui. »
Audin et Teresa donnèrent chacun leur bref avis.
Pour être honnête, Enkrid ne pouvait pas prétendre que cela lui déplaisait, même s’il avait trouvé quelque chose d’un peu étrange dans la façon dont les villageois le regardaient.
Il comprit pourquoi leurs regards lui semblaient bizarres juste avant de s’endormir, grâce à un enfant. Quelques-uns fredonnaient une chanson qui lui était familière.
« Chante encore cette chanson. »
Les paroles employaient indifféremment les mots Fin et Fin des Guerres. C’était la même chanson qu’il avait entendue enfant et qui l’avait emporté.
« Pourquoi existe-t-il deux versions différentes des paroles ? »
Il posa la question avec désinvolture. L’enfant, partagé entre curiosité et crainte, lui fournit une longue explication.
Pour mettre fin à toutes les guerres, il fallait que le monde lui-même prenne fin ; c’était pour cela qu’on l’appelait la Fin.
Quand Enkrid demanda de quel monde il s’agissait, l’enfant avoua ne pas trop le savoir.
S’il devait donner un sens à ces paroles, Enkrid se disait que les villageois considéraient probablement la souffrance et le désespoir qui les entouraient comme un monde à part, et qu’ils appelaient la Fin le fait d’y mettre un terme.
Mener ce monde à sa Fin.
Puisque cela mettait fin aux combats, on disait la Fin des Guerres. Quelque chose comme ça.
Ils étaient revenus après avoir mis fin aux combats dans la Terre Maudite, au petit matin. Le groupe avait fait l’impasse sur le repas, s’était lavé, puis s’était immédiatement couché. C’était après s’être reposés profondément et réveillés.
Enkrid chassa ces réflexions passagères, sortit et s’échauffa comme à son habitude.
Ils s’étaient livrés à de violents combats la veille ; il se contenta donc de légers exercices, de simples étirements plutôt que d’un entraînement rigoureux.
La faim le tenailla et son ventre gargouilla. Juste à côté de l’entrée de la salle, un panier tressé de branches entrelacées contenait toutes sortes de fruits. Il se rassasia de pommes, d’un fruit dur qu’il n’avait jamais vu et de pain sec, long comme son avant-bras. Puis il sentit quelqu’un derrière lui.
« Tu es debout. »
L’aube n’avait pas encore paru. De gros nuages s’étaient amassés et le soleil serait sans doute pâle aujourd’hui. Pourtant, l’atmosphère était loin d’être aussi sinistre qu’au cœur de la Terre Maudite.
Sinar, l’elfe aux yeux verts d’une beauté surnaturelle, était deux fois plus pâle que d’habitude. On aurait dit une malade alitée qui venait tout juste de parvenir à se lever.
Rien d’étonnant.
Avant que Ragna n’abatte l’Apôtre, Sinar avait affronté l’esprit corrompu connu sous le nom de Foudre noire. Elle maniait l’épée aussi bien que l’arc.
La pointe recourbée de son épée déchirait la chair dès qu’elle touchait quelqu’un. La lame semblait également enduite de poison, car la peau pourrissait au moindre effleurement. Le bras découvert de Sinar en portait désormais la preuve.
La plaie béante était noire. Une croûte s’était formée, mais cette blessure n’avait rien d’une simple coupure.
Et pourtant, Sinar a gagné.
Comment ? Enkrid avait observé tout le processus. Foudre noire avait usé sans retenue de ce qu’on appelait la Volonté ou l’énergie démoniaque.
Son épée brillait d’un gris sombre, preuve qu’elle avait bel et bien survécu de longues années dans la Terre Maudite.
En comparaison, l’énergie vitale que Sinar avait canalisée dans son Épée de l’hiver feuillu semblait précaire. L’une était une lame raffinée, l’autre une Needle acérée.
Et pourtant…
C’était elle qui avait survécu.
Sinar prit un élan qui évoquait les principes du Vortex, puis porta une coupe sinistre. Elle brouilla les cinq sens de Foudre noire avec son énergie vitale et lui transperça le cœur ; ce fut alors que son bras fut profondément entaillé.
Son attaque ressemblait à l’estoc silencieux de Jaxon.
Les elfes, qui apprenaient dès l’enfance à réprimer et maîtriser leurs émotions, excellaient à se fondre dans leur environnement.
Ils savaient se déplacer sans bruit et dissimuler leur présence mieux que quiconque.
Elle a mêlé une technique elfique à celle de Jaxon.
Sinar observa Enkrid sans ciller. Elle connaissait le fou qui se tenait devant elle. Elle savait où se porterait son intérêt.
« Umbra-Acleus. Dans la langue du continent, cela signifie Ombre-Needle. »
Elle nomma sans préambule la technique qu’elle avait employée, et les yeux d’Enkrid s’illuminèrent. Elle savait donc qu’il serait curieux.
Tout en parlant, Sinar tendit son bras blessé pour rendre la plaie plus visible, puis lui posa une question.
« Avant de mourir, pourrais-tu m’accorder une faveur ? »
Sinar lui avait posé la question, mais Enkrid repassait encore dans sa tête le combat de la veille.
La lame de l’esprit corrompu Foudre noire était acérée. À moins de recourir à un assassinat, il n’y avait pas de solution. Comme Enkrid l’avait vu dans son esprit, son adversaire avait l’avantage.
Bien sûr, avoir l’avantage ne garantissait pas la victoire ni la survie. Sinar avait guetté une ouverture.
Elle avait libéré son énergie vitale, fait mine de vouloir échanger des coups de front, engagé un jeu d’esprit, puis transpercé le cœur de Foudre noire. Elle s’était indubitablement inspirée de l’Escrime orthodoxe à la manière d’Enkrid.
Foudre noire ne s’était pas attendue à ce qu’une elfe se batte ainsi ; c’était en partie pour cela qu’elle s’était laissée surprendre si facilement.
Les elfes ne mentent pas.
Mais ils savent déformer la vérité.
Sinar avait annoncé qu’elle se battrait et libéré son énergie vitale pour signaler son intention. Elle n’avait pas prononcé le moindre mensonge.
Un parfait prétexte.
Son plan avait fonctionné, et Sinar avait pu déchirer une partie du corps de Foudre noire dont la vue aurait horrifié Ruagarne, qui avait une phobie du cœur. Dans un ultime effort, Foudre noire avait tenté d’emprunter le pouvoir de l’Apôtre pour faire enfler la chair de tout son corps lors d’une ultime transformation, mais son souhait ne se réalisa pas.
L’énergie vitale qui avait foré son cœur trancha d’un coup toutes les fibres musculaires de son corps.
Ce fut la victoire d’une elfe qui, dès le départ, s’était préparée à tout risquer en un seul coup.
« Une pomme de terre pourrie doit être enterrée tant qu’elle est encore pourrie. »
Sinar avait prononcé ces mots, mais Foudre noire n’avait pas accepté sa fin sans réagir.
« Va te faire foutre. »
Dans un dernier geste de défi, elle avait brandi son épée et profondément entaillé l’avant-bras de Sinar. Si celle-ci ne s’était pas esquivée, elle lui aurait tranché la tête net.
De retour au présent, Sinar avait dans les yeux un regard lointain, empreint de nostalgie.
Tu peux bien accorder une faveur à une elfe au seuil de la mort, non ?
C’était ce que disait son regard.
Enkrid soutint son regard. Ses deux gemmes vertes étaient pleines de désespoir.
Il était vraiment rare qu’une elfe laisse paraître autant d’émotion.
« Épousons-nous. »
Tu ne peux pas exaucer le dernier vœu d’une elfe mourante ?
Voilà ce que tout le monde aurait pensé. Le reste du groupe s’était réveillé entre-temps et observait ou écoutait les deux depuis l’intérieur ou l’extérieur de la salle.
Celui qui regardait ouvertement était, bien sûr, Rem.
« Tu as appliqué l’eau de source du clan des Dryades et l’onguent que Bran a préparé ? »
demanda Enkrid.
« … Oui. »
La réponse de Sinar tarda d’un battement, mais elle n’eut pas l’air décontenancée. Garder son sang-froid était une spécialité des elfes.
« Tu te comportes comme si tu allais mourir d’un instant à l’autre. Combien de temps peux-tu encore vivre, en réalité ? »
Enkrid savait que les elfes pouvaient déformer la vérité. L’Escrime orthodoxe à la manière d’Enkrid frappait les failles dans les intentions de l’adversaire, et Enkrid en était le fondateur.
Un bref silence suivit.
« Tss. »
Sinar claqua la langue, un geste qui ne convenait pas du tout à une elfe.
« À la hauteur du Mur de Fer. »
Ruagarne acquiesça. Avant comme après le combat, les sujets d’étonnement n’avaient pas manqué.
Rem le vit et ricana.
Ragna dormait encore. Fell et Ropord n’y avaient pas prêté beaucoup d’attention depuis le début.
Ils connaissaient tous bien l’elfe — Sinar, pour être précis.
Ce qu’elle avait dit sur le fait de mourir avant sa mort n’était pas un mensonge. Il était simplement vrai qu’en ne considérant que leur espérance de vie, elle mourrait après Enkrid.
« Quel dommage. »
Voilà ce que Sinar dit après avoir claqué la langue.
Enkrid trouvait que cette elfe déployait des efforts absurdes pour faire ses plaisanteries.
Il se demanda si une plaisanterie méritait vraiment qu’on s’y donne autant de mal.
Le groupe passa encore deux jours à se reposer au village.
« Vous avez traversé de force une forteresse au cœur de la Terre Maudite, remporté le combat et en êtes sortis vivants ? »
Pendant ce temps, Romen manqua de tomber à la renverse en apprenant ce qu’ils avaient accompli.
Ce soir-là, le ventre plein, Enkrid faisait tournoyer son épée tout en ruminant diverses pensées lorsqu’il se rendit compte qu’il s’était perdu.
Je suis perdu ?
Je ne suis pas Ragna. Comment pourrais-je me perdre aux abords d’un village ?
Cela aurait dû être impossible. Alors, comment ?
Il regarda autour de lui. Sans s’en apercevoir, il s’était engagé dans un terrain qu’il ne reconnaissait pas. Le passage n’était pas vraiment étroit, mais des murs s’élevaient de chaque côté, faits de terre tassée et comprimée au point de ressembler à de la pierre.
Ils se prolongeaient comme un long couloir et tournaient quelque part devant lui, à une vingtaine de pas. Une ombre indistincte s’étira au-delà du coude, puis quelqu’un apparut au détour.
« Oh, un visiteur. »
Enkrid ne l’avait jamais vu. L’homme portait des vêtements amples et avait de petits yeux. Ses larges manches et ses habits flottants dissimulaient entièrement sa carrure.
Les bras le long du corps, il avait soudain deux Épées courtes dans les mains. Un tour digne d’un acrobate. Il portait aussi une épée à la ceinture, mais ces lames avaient été cachées dans ses manches amples avant qu’il ne les sorte.
Enkrid avait lui-même essayé une ruse semblable, il y a longtemps.
Couteau caché.
Torres, de la Garde-frontière, en poste à la Garde-frontière, avait utilisé une technique de ce genre.
À peine l’homme eut-il fini de parler que son corps sembla osciller, puis s’élancer en avant d’une longue foulée qui le porta juste devant Enkrid.
Ses deux lames courtes foncèrent droit vers le cœur et la gorge d’Enkrid.
La charge et cette double attaque féroce ne laissèrent place à aucune hésitation.
Dès qu’Enkrid remarqua l’homme, il lut son élan. Ou, plus exactement, il le sentit. Et dès qu’il le sentit, il réagit.
Forgecrépuscule, dans sa main, traça une ligne de bas en haut et fendit le torse de l’homme en deux dans le sens de la longueur. Mais tous deux ne firent que trancher des images rémanentes.
Dès ce seul échange, Enkrid comprit que son adversaire était un chevalier, et pas un chevalier de serre, pour reprendre l’expression qu’affectionnait Valmund de l’Empire.
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