Chapitre 771
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 771 : Même les sorts invisibles
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L’Apôtre ne pensait pas que la situation avait atteint un point critique, mais le mur effondré lui montra clairement que ces ennemis n’étaient pas à prendre à la légère.
Il leva la main. Deux femmes aux yeux brillants s’avancèrent derrière lui.
« C’est seulement la deuxième fois qu’il s’effondre depuis la construction de cet endroit, dit l’une d’elles.
Elle se tenait à la gauche d’Enkrid. Ses yeux étaient bleus. Plus exactement, on aurait dit que des pierres bleues y avaient été enchâssées. Pas la moindre trace de pupille : seulement une pâle lueur bleue qui vacillait faiblement.
Décrit ainsi, cela pouvait sembler presque impressionnant. De près, c’était juste monstrueux.
Si quelqu’un s’était fait ça par souci de mode, il fallait être fou d’une drôle de façon.
Enkrid sentit l’élan qui émanait des deux femmes.
Des sorcières.
Il avait vu juste. Elles étaient aussi à l’origine des étranges rumeurs sur la prison de cristal.
Leurs yeux n’étaient pas seuls à briller : certaines parties de leur corps luisaient comme des pierres incrustées. Les histoires qui circulaient dans le village à propos d’une prison de cristal faisaient allusion à ce que ces deux femmes en faisaient : leurs jouets.
Le mur d’esprits vengeurs enveloppés de linceuls en bois épineux était tombé. Mais le maître de la Foudre noire de Ragna, la gardienne de la prison de cristal et le responsable de toute cette affaire étaient toujours là.
« Je vais faire de toi une pièce de ma collection. »
La sorcière aux yeux rouges était restée silencieuse jusque-là. Elle fixa Enkrid, puis lâcha ces mots sans prévenir. Il lui plaisait, voilà tout. Pendant un bref instant, personne ne dit un mot, d’un côté comme de l’autre.
Sinar aurait dû lancer une remarque bien sentie, mais elle avait la main sur sa Lame-feuille et les yeux rivés sur l’esprit corrompu.
Ropord trouva ce silence gênant et prit la parole.
« Même les sorcières succombent à son charme. »
Tous les regards se tournèrent vers lui. Des regards qui semblaient demander ce qui lui prenait.
« … Tu remplaces le Barbare, maintenant qu’il est parti ? »
Fell le réprimanda. Ropord regretta d’avoir ouvert la bouche et se tut. S’il en disait davantage, il leur donnerait de quoi se moquer de lui. Inutile de leur offrir une telle occasion.
Enkrid cligna des yeux.
Le charme, soit. Mais « succomber » ? Il n’avait jamais vu ces deux sorcières de sa vie.
Il reporta son regard devant lui et répondit calmement.
« … Je passe. »
« D’accord. À tout à l’heure. »
La sorcière aux yeux rouges affichait une assurance absolue.
« Qui était le premier ? » demanda Ruagarne, comme si la question lui était venue de nulle part.
Elle avait été intriguée par la remarque de la sorcière, quelques instants plus tôt : c’était seulement la deuxième fois que le mur s’effondrait.
Quelqu’un d’autre avait donc tenté de faire tomber le mur avant elle ? La curiosité lui délia la langue.
Le châtelain regarda la Grenouille et se promit en silence de la faire rôtir au-dessus d’un feu. Puis il agita la main.
À son geste, un son glaçant retentit derrière l’esprit corrompu, comme une lame qu’on affûte sur une pierre : un long crissement. Puis une chose qui ressemblait à un golem se dressa, revêtue d’une armure de cristal et armée d’une épée de cristal.
Le cristal était opaque, d’un noir profond. C’était le même qui avait bloqué la Lance de jet lancée par Enkrid et, de près, il vit qu’il ne s’agissait pas d’une armure noire, mais d’un cristal couleur de poix.
Plus petit qu’Audin, il n’en avait que l’air plus rapide.
« Des imbéciles grisés par leur toute-puissance, venus creuser leur propre tombe », dit le châtelain.
Enkrid ne répondit pas. Il leva Forgecrépuscule et fendit l’air d’un coup d’épée.
Pour qui ne savait pas ce qu’il regardait, le geste aurait paru absurde. Pourquoi frapper le vide avec une épée ?
Une personne ordinaire n’aurait pu en conclure que cela. Mais il n’y avait personne d’ordinaire ici.
Tous le sentirent. Ce coup avait tranché quelque chose d’invisible.
Ting.
Aucun son n’avait réellement retenti, mais la sorcière aux yeux bleus eut l’impression qu’une note résonnait au fond d’elle-même.
« Toi… »
Elle avait commencé en secret à lancer un sort destiné à répandre une malédiction, mais celui-ci avait été tranché en plein milieu de son incantation.
Un seul coup d’épée dans le vide, et le sort avait disparu.
Selon tout ce qu’elle savait, c’était impossible. La lame n’avait fait que couper l’air ; son sort avait forcément été perturbé par un autre mage. C’était l’explication la plus raisonnable. À moins qu’un artefact ou un objet enchanté ne bloque les sorts.
Cette explication avait plus de sens. Le coup d’épée devait être une coïncidence.
Il le fallait.
« Le mien aussi », dit sa compagne.
Enkrid venait de relever l’épée qu’il avait abattue. Au même instant, le flux de pouvoir magique s’interrompit.
Le sort ne s’était pas désagrégé de l’intérieur sous l’effet d’une interférence, et rien d’étranger ne l’avait contaminé. Le sort lui-même avait été tranché. Quant à savoir si une telle chose était seulement possible, c’était une autre question.
On dirait bien, songea la sorcière aux yeux bleus.
Enkrid regarda les deux femmes et pensa à tout autre chose.
Ça devient plus facile.
L’expérience acquise en tranchant le Feu ambulant à force de répéter cette journée, celle qu’il avait acquise en coupant des boules de feu, et le temps passé aux côtés d’Esther.
Tout cela s’était condensé en un seul instant. Enkrid pouvait désormais trancher même un sort invisible.
Jaxon, toujours le plus sensible du groupe, avait mieux que quiconque compris ce qu’Enkrid venait de faire. Il lui demanda :
« Tu l’as tranché ? »
« Ouais. »
Enkrid répondit brièvement.
« … Quoi… » souffla la sorcière aux yeux bleus.
Lorsqu’un chevalier affrontait une sorcière, le chevalier avait l’avantage. Les attaques d’un épéiste étaient plus efficaces contre un adversaire unique que contre plusieurs.
Mais il existait des situations où une sorcière ou un mage avait l’avantage.
C’était le cas lorsqu’ils pouvaient lancer des sorts préparés dans un lieu aménagé précisément à cet effet.
Et c’était justement l’une de ces situations. Pour les deux sorcières, ce terrain était leur propre jardin. Des outils facilitant leurs incantations étaient enfouis dans le sol alentour.
La chute du mur de bois épineux n’y changeait rien. Ce mur leur avait été offert, il ne leur avait jamais vraiment appartenu, et son absence facilitait même les incantations. Les conditions leur étaient favorables à plus d’un titre.
« Pied Rouge ! »
La sorcière aux yeux rouges ne se laissa pas facilement convaincre.
Cela venait de se produire deux fois, mais elle ne parvenait toujours pas à y croire.
Trancher un sort ?
D’après ce qu’elle avait entendu entre la pièce de collection qu’elle avait choisie et un autre candidat, ils semblaient tenir pour acquis qu’on pouvait trancher un sort. Mais tout cela pouvait encore être une coïncidence ou une ruse.
Elle invoqua le titre du démon qu’elle servait et déploya son pouvoir magique. Les artefacts enfouis dans le sol répondirent.
L’air se mit à trembler.
Un grand cercle apparut dans le vide, au-dessus de la tête d’Enkrid. Une lueur rouge y flamba. Un coup de tonnerre retentit un souffle plus tard. De la foudre, mais pas une foudre ordinaire : ce qui s’abattit était un éclair de feu, un art interdit.
Un sort qui exigeait une longue préparation et un Sacrifice.
Pour ce seul sort, la sorcière aux yeux rouges consuma trois des outils qu’elle avait enfouis pour faciliter ses incantations. Trois artefacts, quelque part sous terre, durent tomber en poussière.
Elle n’épargna pas les Sacrifices qu’elle avait préparés. Pourtant, le résultat qu’elle espérait ne se produisit pas.
« … Ah. »
Un souffle chargé d’émotion lui échappa.
Sa poitrine, durcie comme de la pierre par des modifications répétées, trembla légèrement sous le cuir noir de ses vêtements étranges, moulants et collants.
La sorcière aux yeux rouges se souvint de quelque chose qu’elle avait oublié, quelque chose dont elle n’avait jamais eu besoin jusqu’alors.
C’était une émotion appelée peur.
* * *
Le ciel s’ouvrit en deux. Un instant avant que la lueur rouge ne tombe, tout le monde réagit.
Aucun d’eux n’ignorait comment s’y prendre contre un lanceur de sorts.
Lorsqu’un sort prenait forme et se manifestait, la règle la plus élémentaire consistait à sortir de sa portée et à l’éviter.
Mais le sort lancé par la sorcière aux yeux rouges était un art interdit conçu précisément pour contrer cette réaction.
Si le Feu ambulant était un feu qui durait longtemps, l’éclair de feu était un feu qui tuait en un instant.
C’était un art interdit parce que son Sacrifice était un chaman capable de lire les étoiles ; plus précisément, un être intelligent doté de spiritualité, utilisé comme réservoir de pouvoir magique tandis que sa force vitale servait de combustible.
C’était aussi un sort trop rapide pour qu’un chevalier puisse l’esquiver, quelle que fût sa vitesse.
Pour elle, c’était l’un de ses atouts majeurs, qu’elle venait de sortir sans prévenir.
Mieux valait s’en servir et le regretter ensuite que mourir en le gardant en réserve.
La sorcière aux yeux rouges n’était pas une simple sorcière. Elle avait l’habitude de se battre. Elle savait mener un combat. C’était pourquoi elle avait lancé sans hésiter un art interdit capable de réduire même un chevalier en cendres, jusqu’à la moelle.
À l’instant où la sorcière aux yeux rouges ouvrit la bouche, la pensée d’Enkrid s’accéléra. Sans qu’il le veuille.
Une fois de plus, sa Volonté avait réagi d’elle-même. Pourquoi ? La réponse lui vint dès qu’il se posa la question. Elle lui parvint si vite qu’il la connaissait déjà avant même que la question ne se forme.
« Quoi qu’ils aient préparé, chaque sort s’accompagne d’un signe avant de se manifester. Ce signe peut être un mot prononcé ou un geste de la main. Parfois, le sort se manifeste sans geste ni parole, mais l’essentiel, c’est que le pouvoir magique se mette en mouvement. Si tu peux sentir ce mouvement, tu peux le prévoir. »
C’étaient les paroles d’Esther. Elle avait également expliqué qu’un combat entre mages consistait à dissimuler au mieux cette manifestation du pouvoir magique et qu’il existait quantité de façons de lancer un sort, si bien que savoir qu’il arrivait ne signifiait pas qu’on pouvait l’arrêter.
Un épéiste déterminé à gagner se servait de tous les moyens à sa disposition. La magie n’y faisait pas exception.
L’escrime et la magie reposaient sur le même principe fondamental.
Quand un mage combattait, la forme du combat différait de celle d’un épéiste, mais le principe demeurait le même.
Un épéiste lisait un regard, un élan, un mouvement de la main, un déplacement du pied, la tension d’un muscle, puis s’appuyait sur l’ensemble pour suivre la ligne d’attaque.
Enkrid appliqua le même principe à un mage. Il sentit le flux du pouvoir magique. Ses cinq sens fusionnèrent, ouvrant le domaine d’un sixième sens. Réunis, ses sens ne firent plus qu’un et se matérialisèrent sous ses yeux.
Juste devant lui, une ligne noire oscillait, sur le point de s’élever. Elle monterait droit vers le ciel, comme pour le percer. Voilà ce qu’il voyait. Était-ce une prédiction ? Une intuition ? Inutile de distinguer les deux.
Selon la perception d’Enkrid, tout avait commencé alors que la sorcière aux yeux rouges prononçait encore « Pied », avant même d’avoir terminé sa phrase.
À ses oreilles, ses mots résonnaient comme « Pieeeed Roooouge », chaque syllabe s’étirant comme si le temps lui-même s’était allongé. Comme il percevait les choses ainsi, il pouvait bouger avant qu’elle ait fini de parler.
Son premier réflexe fut d’esquiver. Il n’avait aucune raison d’encaisser le coup.
Le sort était difficile à éviter parce qu’il venait de l’extérieur de son champ de perception. Mais maintenant qu’il en avait conscience, l’esquiver ne serait pas difficile.
Une part de sa pensée divisée allait pencher vers l’esquive lorsque Forgecrépuscule tinta d’une note claire. L’épée avait réagi à sa Volonté.
On aurait dit qu’elle lui posait une question.
Esquiver ? Pourquoi ?
L’épée le lui demandait. Enkrid ne trouva aucune réponse immédiate. Dans le bref instant que dura cet échange, quelques autres pensées lui traversèrent l’esprit.
S’il n’y a aucune raison d’esquiver…
Et s’il s’écartait, l’éclair de feu perdrait sa cible et nul ne saurait où il irait frapper.
Il avait déjà appris le principe en tranchant le Feu ambulant. Que lui fallait-il de plus ?
Rien.
Ses pensées divisées se rassemblèrent en une seule, sa volonté s’éleva et il insuffla cette volonté dans sa Volonté.
Avant même que la sorcière ait fini de parler, le pied gauche d’Enkrid avança vers la gauche.
Il le planta au sol et prit appui. La Volonté qui le traversait se fixa dans ses yeux, puis se verrouilla sur la foudre qui s’abattait.
La foudre était une longue masse rouge, incandescente, qui déchirait l’air en zigzaguant. Sa pointe paraissait émoussée, mais au moindre contact, cette apparente mollesse révélerait la violence qu’elle recelait.
La violence qu’elle contenait suffisait à réduire des dizaines de personnes en cendres en un instant.
Il insuffla une nouvelle fois sa Volonté dans Forgecrépuscule, puis plaça son épée devant l’éclair de feu qui s’abattait et la fit glisser en travers.
De là où elle se tenait, la sorcière aux yeux rouges ne parvint pas à distinguer le début du mouvement d’Enkrid de sa fin.
Tout ce qu’elle vit, ce fut l’homme en position finale d’un coup descendant, les deux mains sur la poignée, après la chute de l’éclair de feu.
CRAC.
L’éclair de feu, cet art interdit, se fendit en deux au milieu des airs et se dispersa.
Ce qu’il en restait brilla encore un souffle dans le ciel, d’une lueur rouge.
Des étincelles jaillirent dans toutes les directions, chacune plus grosse qu’un poing.
Au-dessus de la nuit de la Terre Maudite, on aurait dit qu’on avait suspendu une lanterne rouge. Sa lumière vacillante illumina les visages, y projeta des ombres, puis s’évanouit.
Un grondement profond retentit ensuite. C’était le genre de bruit qui précédait généralement une Frappe de foudre, mais tous comprirent.
La foudre ne tomberait pas. C’était parce qu’un fou avait tranché le sort.
Le regard de la sorcière aux yeux rouges se posa sur l’homme qui lui faisait face.
Immobile. Silencieux. Et terrifiant à regarder. Elle avait l’impression qu’à tout instant, sa lame allait lui balayer la gorge. Un coup d’épée capable de l’effacer du monde allait venir.
La peur nourrissait l’angoisse, et cette angoisse l’empêchait de maîtriser le pouvoir magique qui reflua à la suite de l’échec du sort.
Le pouvoir lui déchira les entrailles.
« Urk. »
La sorcière aux yeux rouges cracha du sang. Il était très sombre, de la même couleur que celui d’une Créature démoniaque.
De la vapeur s’élevait autour des lèvres d’Enkrid et le long de ses avant-bras. Il demeurait immobile.
Une fois, quand il avait tranché le mur. Une autre fois, à l’instant, quand il avait tranché le sort.
Deux fois, il avait poussé sa Volonté au-delà de ses limites confortables. Il était temps de reprendre son souffle et de se ressaisir.
Jaxon bougea au même instant.
Un mage était dangereux quand on l’affrontait de face, mais s’en prendre à lui par-derrière, c’était autre chose.
Celui qui intercepta Jaxon fut l’esprit corrompu, l’elfe à la peau indigo qui lançait la Foudre noire de Ragna.
« Derrière ! »
Le cri de l’esprit corrompu et le geste de la main de Jaxon survinrent presque au même moment.
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