Chapitre 770
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 770 : Celui qui bâtit un Mur de Fer… et abat un mur
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Sa Volonté déferla avec violence. Rares étaient les choses plus exaltantes, et c’était sans doute pour cette raison.
Parfois, Enkrid avait l’impression que sa Volonté se mouvait à sa guise, échappant à ses propres intentions. C’était l’un de ces moments.
Mais si quelqu’un lui avait demandé si c’était une mauvaise chose, il aurait répondu que pas du tout.
Quelque chose que désire l’inconscient.
C’était ce que reflétait la Volonté. Du point de vue de sa structure ou de son principe, cela ne devait pas en être très éloigné.
Ses pensées vagabondes avaient fait naître une douzaine d’idées, mais elles finirent bientôt par n’en former qu’une seule.
Trancher.
Il rassembla même sa Volonté déferlante en un point unique. Celle-ci répondit à son intention, circula dans tout son corps, traversa ses bras et ses doigts, puis emprunta la poignée de l’épée pour gagner la lame.
Une Arme gravée est le prolongement de ma main.
C’était ainsi qu’il le ressentait. Il lui semblait naturel que sa Volonté afflue vers Forgecrépuscule et y demeure.
Sa respiration mesurée s’interrompit. Il plissa les yeux en fixant le mur.
Au loin, Ragna, qui tenait Ilchul, observait son commandant.
Il voyait la Volonté qui enveloppait Forgecrépuscule se rassembler encore et encore, s’épaississant sans fin.
« Voilà une tentative intéressante », marmonna Ragna.
Sinar observait Enkrid foncer, mais cessa de balancer nonchalamment les bras et les jambes.
Elle ressemblait beaucoup à Ragna. Comme elle gardait déjà les yeux sur lui, on pouvait même dire qu’elle avait tourné son regard vers Enkrid avant lui.
L’air de la Terre Maudite était par nature un poison pour les elfes. Seule l’énergie vitale d’un chevalier lui permettait d’y résister. Sans cela, un elfe n’aurait même pas pu y poser le pied.
C’était un endroit saturé d’air vicié, qui vous oppressait naturellement la poitrine.
Pourtant, en regardant Enkrid tenir son épée, Sinar eut l’impression que l’énergie vitale d’une forêt venait de quelque part.
C’était peut-être une trace du pouvoir qu’elle-même avait insufflé à cette épée lors de sa forge. Ou bien les sens aiguisés d’une elfe avaient-ils pressenti ce qui allait se produire.
Quelle qu’en fût la raison, cela importait peu à Sinar.
Une personne ordinaire aurait peut-être reculé devant Enkrid et lui aurait demandé ce qu’il fabriquait. Mais Sinar n’éprouvait qu’une envie : encourager le fou qui menait la charge. N’était-ce pas là l’attitude qui convenait à sa bien-aimée ?
Plus que tout, Sinar croyait en lui.
Là où il allait, un chemin s’ouvrait. Là où il se tournait, la lumière apparaissait. Son épée devait sûrement receler l’énergie vitale qui protégerait l’enfant des forêts et des fleurs.
Elle avait presque envie de fredonner un chant elfique. À la place, elle murmura des mots qui reflétaient son cœur.
« Tranche, mon fiancé. »
Personne ne l’entendit. Fell, qui repoussait les flèches, et Ropord, qui combattait les Créatures démoniaques, ne purent s’empêcher de tourner leur attention vers Enkrid.
Ce fou va vraiment faire ce que je crois ?
Fell et Ropord eurent la même pensée.
Même au milieu des Créatures démoniaques qui chargeaient, une partie de l’attention de chacun se tourna vers lui.
Sachant que son épée ne se briserait pas, Enkrid y déversa de toutes ses forces son inépuisable Volonté.
La puissance informe née de son intention sembla parcourir les veines de tout son corps. Elle se déversa tout entière dans l’épée. Forgecrépuscule l’accueillit sans peine.
Il avait presque atteint l’épuisement. Il se maîtrisa pour l’éviter. Puis Enkrid posa son Arme gravée contre le mur.
Skrriii.
La lame, tenue parallèlement au sol, s’enfonça d’une phalange dans le mur de bois épineux.
Il empoigna la poignée à deux mains et régula sa respiration. Aucune pensée parasite ne lui traversait l’esprit. Sa concentration était si intense qu’un anneau bleu semblait s’être formé dans ses pupilles.
RRAAH, URRAAH, AAAAH !
Le mur poussa toutes sortes de cris terribles. Des épines pareilles à des alênes jaillirent pour le transpercer, tandis que des lianes épineuses s’étiraient comme des fouets pour ligoter le fou qui se tenait devant lui. Enkrid s’élança comme pour les esquiver.
Il courut en laissant son épée fichée dans le mur. Autrement dit, la lame le tailladait sur toute sa longueur. Mais elle ne se contentait pas de le lacérer : la Volonté continuait de l’envelopper.
À chaque pas d’Enkrid, le mur éclatait dans un grondement de tonnerre. Les esprits vengeurs qui se débattaient poussèrent des cris.
CRRRAAAAC, CRRRAAAAC, CRUNCH !
Le bruit continua tant qu’il courut. Forgecrépuscule taillait la base du mur de bois épineux dans la direction où s’élançait Enkrid.
Du sang noir gicla tandis que la base du mur était tranchée, éventrée, pulvérisée, brisée puis broyée. Une sorte de fumée pâle s’en éleva. Quoi que ce fût, tout ce qui avait un commencement avait une fin.
Enkrid s’arrêta de courir. Une sorte de vapeur s’élevait de ses épaules.
Dans un bruissement, sa cape vert sombre se déploya d’elle-même, gonfla sous le vent, puis se rabattit sur ses épaules et son dos.
La distance qu’il avait parcourue formait désormais une longue entaille dans le mur de bois épineux. Un instant plus tard, le sol trembla légèrement, le mur vacilla, puis commença à pencher vers l’arrière.
Grrrrondement.
La terre gémit tandis qu’une partie du mur s’effondrait vers l’arrière.
Le spectacle était grandiose, au point qu’on se demandait si des mains humaines pouvaient vraiment accomplir pareil exploit.
Le mur effondré paraissait irréel, mais ses vibrations et son impact prouvaient que ce n’était pas un rêve. Quand il heurta le sol, son poids ne laissa aucun doute : ce n’était pas une bagatelle.
Une détonation colossale retentit, suivie d’un son et d’une onde de choc assez puissants pour faire éclater les tympans d’une personne ordinaire.
Les vibrations secouèrent tout alentour. On se serait cru en plein séisme. Le sol tremblait. Rien d’étonnant à cela : une partie du mur, dans la direction où Enkrid avait frappé, venait de s’effondrer vers l’arrière.
Les pierres enchâssées dans les épines pour former le mur se fendirent et se brisèrent, soulevant un nuage de poussière grise.
La Terre Maudite n’avait pas pour autant rendu la poussière noire ou violette. La pierre restait de la pierre.
La nuit était tombée sur le sol violet de la Terre Maudite. Même dans l’obscurité totale, où les couleurs devenaient indistinguables, la poussière s’élevait dans les airs.
Une masse pâle recouvrit tout alentour, comme si elle peignait par-dessus les ténèbres de la nuit.
Au milieu du fracas et de la poussière, un bref silence flotta dans l’air. Même les Créatures démoniaques qui attaquaient semblaient prêtes à battre en retraite, tant le bruit et les secousses les avaient ébranlées.
Tous cessèrent leur activité, trop stupéfaits pour parler.
Celui qui avait bâti un Mur de Fer pouvait-il donc aussi abattre un mur ?
Des regards stupéfaits se tournèrent vers Enkrid.
Mais c’étaient les Chevaliers fous. Ils étaient surpris, sans pour autant en perdre leurs moyens.
« Il l’a abattu au lieu de le traverser ? »
Fell marmonna ces mots. Malgré la poussière qui volait, il avait tout vu, et ses pupilles n’arrêtaient pas de trembler.
Comment une chose pareille peut-elle être possible ?
C’était ce que ses paroles voulaient dire. Pourtant, il ne s’agissait pas seulement de stupeur. Plus exactement, si l’on lui avait demandé ce qu’il ressentait devant pareil spectacle…
« Vous demandiez ce qu’on pouvait faiiire ?! »
Le cri de Ruagarne exprimait à lui seul ce sentiment.
Boum.
Les cœurs battaient à tout rompre et l’exaltation montait d’elle-même. Bon sang, il pouvait faire une chose pareille ? C’était donc possible ?
Ces pensées se prolongeaient, et tous vibraient d’enthousiasme.
Au lieu d’un cri de guerre, le Cri de Grenouille jaillit de la bouche de la Grenouille et retentit dans toutes les directions. La question que les cordes vocales de la Grenouille lançaient à l’ennemi résonna alentour.
Audin interrompit ses coups de poing.
Frère.
L’admiration monta en lui, et une exclamation lui échappa malgré lui. Enkrid avait abattu un mur d’un coup d’épée. Plutôt que de céder à l’esprit de compétition, Audin voulait louer l’exploit d’Enkrid et, lui aussi, montrer de quoi il était capable.
Devant lui se trouvait la partie du mur qu’il venait de défoncer à coups de poing.
« Seigneur. »
Il se jeta dans le mur qu’il avait fendu et ouvert. À l’intérieur s’étendait une véritable jungle d’épines, pleine de végétaux entremêlés qui se tordaient.
« C’est dingue. »
Ropord marmonna ces mots, sidéré par le spectacle.
Audin s’était jeté dans le mur de bois épineux, qui se contorsionnait déjà en se réparant. Dès qu’il entra, le mur sembla mobiliser toute sa force pour se régénérer, et sa restauration s’accéléra plusieurs fois.
En plus, des lianes épineuses s’entremêlèrent et bouchèrent l’entrée par laquelle Audin était passé.
Le temps de deux expirations, l’ouverture par laquelle Audin était entré fut obturée par les lianes épineuses. Puis une lumière commença à filtrer par les interstices du mur, formés de visages déformés d’esprits vengeurs, de lianes épineuses et de pierres effritées.
Les rayons qui traversaient l’ouverture grossièrement colmatée s’épaissirent. Leur nombre augmenta, puis les faisceaux dispersés se rassemblèrent avant d’exploser.
La lumière sacrée blanche ne produisit pas le moindre son.
Seul le fracas tonitruant de tout ce que cette lumière consumait retentit.
Grrrrondement.
La terre trembla lorsque la partie endommagée du mur s’effondra, laissant choir au sol des lianes épineuses et des blocs de pierre.
Une Créature démoniaque équipée d’une baliste, dont Jaxon n’avait pas fini de s’occuper, fut emportée par l’effondrement. Elle s’écrasa avec un bruit sourd, projetant du sang noir dans toutes les directions.
Cette fois, les regards de ceux qui évitaient les débris qui tombaient se tournèrent vers Audin.
Si Enkrid avait abattu le mur, Audin, lui, y avait ouvert un trou immense.
« Ha, ha, ha ! C’est délicieux, mon frère ! »
Son armure étincelante, portée sur sa carrure naturelle, était sa marque de fabrique.
Les épaisses lianes épineuses qui le recouvraient et les pierres gravées d’esprits vengeurs étaient figées dans la posture de bouches grandes ouvertes, hurlant en silence.
Aussi grotesque que fût le spectacle, Audin le contemplait avec un grand sourire, rayonnant de bonheur et de satisfaction.
« Le Seigneur vous attend aux cieux. »
Le concert de jurons et de cris que poussait le mur s’interrompit complètement. Les lianes épineuses, qui avaient résisté jusqu’au bout, s’affaissèrent à leur tour.
« Ces tarés, mais qu’est-ce que… »
Ce ne fut qu’alors que celui qui les avait sans cesse provoqués réapparut. Un esprit corrompu le suivait, et Enkrid découvrit pour la première fois que les yeux d’un elfe pouvaient s’écarquiller à ce point.
Ah, il a tellement changé qu’on ne peut même plus l’appeler un elfe ?
Ils se nourrissaient d’énergie vitale : c’étaient donc des elfes. Ils vivaient dans la Terre Maudite : c’étaient donc des esprits corrompus.
Un long arc à la main gauche et une épée fine comme une aiguille au côté gauche, l’esprit corrompu fixa Enkrid des deux yeux. Pendant ce temps, Sinar le fusillait du regard.
Quelqu’un qui ne la connaissait pas aurait pu parler d’un regard calme. Mais Enkrid était désormais assez familier avec les expressions des elfes pour savoir qu’elle le fusillait du regard.
« Toi, pauvre chose, pourrir et dépérir jusqu’à ce que ta forme même change… »
L’esprit corrompu jeta un coup d’œil à Sinar quand elle s’adressa à lui, mais ce qui se déroulait sous ses yeux était tout simplement plus absurde encore.
Quel genre d’humain fou abattait un mur à l’épée et en fracassait un autre à mains nues ?
Il y avait des fous de ce genre, ici.
« Vous, vous êtes vraiment tous… »
L’homme qu’on disait être le châtelain, le Sorcier ou l’Apôtre du Pied Rouge ne parvint pas à poursuivre.
Mais c’est quoi, ces salauds ?
Ruagarne gonfla les joues en observant la scène. Elle était satisfaite. Les joues toujours gonflées, la Grenouille ouvrit la bouche.
« Alors ? Voilà la réponse à votre question : qu’est-ce qu’on peut faire ? »
Le châtelain promena son regard alentour. Voyant les Créatures démoniaques mortes et n’apercevant ni invocation ni signal, il supposa que les trois esprits corrompus qui se trouvaient sur le mur étaient eux aussi morts.
C’était absurde, mais il n’en avait pas oublié pour autant ce qu’il devait faire. Et puis, ce n’était pas la première fois qu’un mur s’effondrait.
« Tuez-les. »
À peine eut-il fini de parler que des silhouettes sombres surgirent derrière les ombres d’Audin et d’Enkrid.
C’étaient des esprits corrompus spécialisés dans l’assassinat. Ils avaient la peau violette, tenaient des dagues recourbées et excellaient à dissimuler leurs sons, leur odeur et leur présence.
En les voyant, Jaxon jugea qu’ils auraient aisément pu intégrer la Lame de Georg.
Deux ombres s’étaient dressées. Une autre, celle d’un allié, surgit derrière les esprits corrompus assassins. Jaxon trancha la gorge de celui qui s’apprêtait à attaquer Audin par-derrière avec son stylet.
Un bruit de lacération retentit quand sa gorge fut tranchée. Dans le même temps, un coup sec claqua sur la tête de celui qui visait Enkrid.
C’était le bruit de la dague silencieuse de Jaxon, qui avait jailli et s’était fichée dans son crâne.
La dague plantée dans la tête, l’assaillant eut un geste comme s’il poignardait le vide avec sa lame recourbée, puis s’effondra.
« C’était nécessaire ? »
Enkrid se retourna pour demander. Il avait laissé Forgecrépuscule à sa place, la main gauche posée sur Penna. Il aurait pu le bloquer lui-même. Il était resté concentré et, même s’il avait déversé sa Volonté pour abattre le mur, il ne s’était pas complètement épuisé. Autrement dit, il ne ressentait aucune défaillance.
« Pas besoin de me remercier, hein ? »
Audin était dans le même cas. Il aurait peut-être encaissé un coup de lame, mais la lumière sacrée recouvrait toujours tout son corps.
Ce qui le protégeait n’était pas une lame façonnée par la Volonté, comme celle que Ragna avait montrée, mais une armure de lumière sacrée qu’aucun métal ordinaire ne pouvait facilement percer.
« J’avais l’impression que c’était mon rôle. »
Jaxon répondit avec désinvolture. Le véritable résident de la Terre Maudite, celui qui servait le Pied Rouge, qu’il fût châtelain, Sorcier ou tout autre chose, ne fut même plus surpris.
Bon. Donc, aucun de vous n’est un poids mort, c’est ça ?
Notes :
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