Chapitre 762
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
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Chapitre 762 : Voilà donc l’air de la Terre Maudite
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La nuit précédente, le passeur était apparu dans son rêve et lui avait dit quelque chose.
« Sois reconnaissant. »
C’était bien ce qu’il avait dit ?
Son ton était toujours aussi terne et grave, pareil à un ciel d’hiver couvert. Il s’en dégageait aussi un calme profond, comme la poussière accumulée depuis des années dans une maison abandonnée. Pourtant, Enkrid avait perçu une pointe d’espièglerie sous ces mots.
Comme c’est étrange.
Le propriétaire d’un bac qui dérivait sur la Rivière Noire savait plaisanter. Voilà ce qui lui avait traversé l’esprit.
Mais qu’il ait plaisanté ou parlé sérieusement, Enkrid s’était incliné avec une sincérité absolue. Il s’était courbé poliment, avec respect, jusqu’à ce que son torse soit parallèle au bac et que sa tête s’abaisse.
Floc.
Le bac tanguait doucement au gré du courant.
Le passeur chantait toujours sa frustration et son Désespoir, et voulait toujours qu’Enkrid renonce à vivre pour rester prisonnier de cette journée. Pourtant, quelles que fussent ses intentions, Enkrid lui devait déjà beaucoup. C’était tout simplement la vérité.
Ces derniers temps, il avait même commencé à croire que le passeur l’aidait.
« Oui. »
Il répondit sans relever la tête.
« Ne réponds pas si vite. »
Le passeur semblait froncer les sourcils. Son visage était bien sûr resté impassible, mais c’était l’impression qu’il avait transmise à l’esprit d’Enkrid.
« Oui. »
Il répondit de nouveau.
« Réponds… Non. Ne réponds pas. »
Cette fois, le passeur secoua ostensiblement la tête. Son mouvement était lent et irrégulier, comme celui d’une horloge cassée.
Le sens, pourtant, était clair.
Il lui faisait comprendre qu’il ne poursuivrait pas ce genre de conversation avec Enkrid.
Enkrid releva la tête. Il ne marchait pas le long de la rive, comme la fois précédente. Peut-être était-ce pour cela que l’endroit lui semblait différent du plat-bord devenu rive, mais aussi étrangement familier.
L’atmosphère du passeur lui donnait cette impression.
Enkrid se sentit étrangement calme, à cet instant. Il avait l’impression d’échanger des banalités avec le passeur. Quel que fût le sujet, le ton de celui-ci avait quelque chose de familier. Bien sûr, tout cela lui parvenait directement à l’esprit.
« Tu ne t’attends pas à ce que ce qui se trouve à l’intérieur soit facile, n’est-ce pas ? » demanda le passeur. Il restait étrange qu’il parle sans bouger les lèvres.
Celles-ci ressemblaient à une lande grise, desséchée et craquelée après une longue sécheresse.
« Est-ce que j’ai l’air d’entrer dans la Terre Maudite parce que je la prends à la légère ? »
Enkrid répondit en écoutant l’eau clapoter contre le bac, derrière lui.
Le passeur le voyait-il vraiment ainsi ? Comme s’il faisait cela parce qu’il sous-estimait la Terre Maudite ?
« Tu réponds à une question par une autre, et pourtant je ne t’ai pas cousu la bouche. Tu devrais être reconnaissant de ma générosité. »
Le passeur parla, et une sorte de rire discret lui parvint à l’esprit.
Encore une plaisanterie.
Enkrid plongea les yeux dans les orbites noires et creuses du passeur, puis s’efforça de répondre honnêtement au lieu de poser une autre question.
Il ne s’attendait pas à ce que la Terre Maudite soit facile. Mais, en même temps, il avait hâte de découvrir ce qui pourrait surgir de ses profondeurs. Voilà ce qu’il voulait dire par sa réponse.
« Oui. »
Il répondit en s’inclinant à demi.
« Je ne sais pas pourquoi, mais plus cette conversation dure, plus j’ai l’impression d’y perdre au change. »
« Je vois. »
« Ne réponds pas. »
« …… »
Le passeur comprit une fois de plus qu’il ne pouvait pas gagner au jeu des mots. Ce fichu type avait toujours été comme ça.
« La Terre Maudite n’a rien à voir avec cet endroit. Tes sens, ton instinct et les réactions de ton corps seront tous différents. Ne pars pas du principe que tes cinq sens et ton Sixième Sens fonctionneront comme ici. »
Le passeur avait dit ce qu’il avait à dire. Accorder encore un peu de « considération » à Enkrid ne serait pas une mauvaise chose.
Il agita une fois sa lanterne, leva l’autre main, puis la tendit devant lui. Le geste était étrange, comme s’il présentait sa paume bien à plat avant de pousser.
La lanterne oscilla, sa lumière se dispersa et brouilla la vue d’Enkrid. Cette paume ressemblait aux lèvres du passeur : une lande grise, sillonnée de lignes qui pouvaient être des plis ou des rides, telles les crevasses d’une falaise dont on ne voyait pas le fond.
Son regard s’était-il laissé captiver, ne serait-ce qu’un instant ?
Sans qu’il s’en rende compte, le passeur se tenait juste devant lui.
Quand ?
Un tel exploit n’était sans doute possible que parce qu’il ne s’agissait pas de la réalité.
Avant même que l’instinct d’Enkrid ne réagisse, la main du passeur toucha sa poitrine et le poussa par-dessus le plat-bord. Le geste, commencé à distance, s’achevait ici.
Son équilibre et tout le reste ne purent rien y faire : son corps bascula en arrière. Derrière lui s’étendait la rivière, noire, insondable et sinistre.
Juste avant de tomber, Enkrid accrocha le plat-bord avec son mollet, banda ses abdominaux et le bas de son dos, puis se retint.
Le corps qu’il avait entraîné dans la réalité influençait même son esprit.
La chute de son corps s’interrompit brusquement à mi-chemin. Cela ressemblait encore plus à un tour de magie que tout ce qu’avait fait le passeur.
Il recroquevilla les orteils et contracta les mollets, les cuisses, les fessiers et les abdominaux, tout en gardant le dos droit comme une barre rigide.
Grâce à cela, il s’immobilisa en biais, suspendu à mi-chute.
Les orbites noires du passeur s’agrandirent. Ces immenses cavités exprimaient-elles de la surprise ?
Cette fois, aucune impression mentale ne lui parvint ; Enkrid ne pouvait donc que le deviner.
Pourtant, des flammes violettes s’élevèrent dans les yeux noirs du passeur. C’était peut-être de l’agacement plutôt que de la surprise. C’était possible.
« Tu te cramponnes ? » demanda le passeur.
« Je ne suis pas censé me retenir ? »
Enkrid répliqua.
« Tombe. »
Son regard trahissait de l’agacement ou de la surprise, mais ses paroles laissaient percevoir une bienveillance discrète. Enkrid savait aussi qu’une chute dans la rivière ne serait qu’un rêve.
« Dépêche-toi. »
Le passeur le pressa. Enkrid relâcha les muscles de son corps. À mesure qu’ils se détendaient, il bascula en arrière, comme le souhaitait le passeur.
Plouf.
Son corps s’enfonça dans l’eau noire. Enkrid sentit un léger choc contre son dos, puis l’eau qui remplissait l’espace autour de lui.
Il était normal qu’il ne puisse pas respirer, mais cette eau l’enveloppait comme du fer en fusion, lourde et solide. On pouvait difficilement parler d’eau ordinaire.
Même en se forçant à ouvrir les yeux, il ne vit rien d’autre que du noir. À travers cette obscurité, la voix du passeur lui parvint.
« Adapte-toi. »
Il n’avait pas l’intention de demander pourquoi le passeur lui faisait subir cela. Comment aurait-il pu questionner ses caprices ?
Il savait déjà qu’il ne servait à rien de chercher à comprendre les caprices des gens.
À s’en tenir aux faits, cela ressemblait fort à un horrible cauchemar.
Personne ne qualifierait d’agréable le fait de patauger sans fin après être tombé dans l’eau.
Je suffoque, mais je n’ai pas l’impression que je vais mourir.
Enkrid nagea calmement dans cette eau semblable à du fer en fusion. Lourde ou non, il devait au moins essayer de remonter à la surface. Il endura, se débattit et pataugea.
Combien de temps s’était écoulé ? Il lui sembla avoir pataugé pendant des mois.
Du bout des doigts, il parvint à accrocher le plat-bord et se hissa à grand-peine. L’air lui-même lui parut étrange contre sa peau. Voilà le temps qu’il avait eu l’impression de passer à patauger dans l’eau.
Il ne pouvait pas respirer, mais n’avait pas l’impression qu’il allait mourir. Cela n’en restait pas moins douloureux. La pression était difficile à supporter.
L’esprit épuisé, il entendit la voix du passeur.
« Voilà donc l’air de la Terre Maudite. »
Il était temps de quitter le passeur. Sa silhouette se brouilla et commença à se disperser comme des grains de sable.
Juste avant d’ouvrir les yeux, Enkrid vit des dizaines de visages défiler sur celui du passeur.
Des grains de sable flous et tremblotants prenaient d’eux-mêmes différentes formes.
Il y avait un passeur en colère, un passeur indifférent, un passeur qui riait et un passeur qui pleurait.
On aurait même dit que le passeur s’était scindé en deux et se battait contre lui-même.
Un conflit intérieur ? Quelque chose comme ça ?
Cette pensée lui traversa l’esprit, puis il se réveilla. C’était la nuit précédente.
Lorsqu’ils franchirent la frontière de la Terre Maudite, Enkrid comprit que ce que le passeur lui avait fait subir la veille n’était qu’un exercice, un entraînement.
Grâce à cela, même lorsque ses cinq sens se brouillèrent et que son corps s’alourdit, il parvint à réagir.
Prenant appui sur son pied gauche, Enkrid pivota et leva Forgecrépuscule à la verticale vers le ciel de la Terre Maudite, frappant la foudre qui fonçait sur lui. L’éclair ondulant n’était autre qu’une flèche.
Elle faisait deux fois la longueur d’une flèche ordinaire et sa pointe était d’un noir de jais.
Clang !
La pointe n’était pas la seule partie métallique : la hampe l’était aussi.
Ne pouvait-on pas parler d’une petite baliste ?
La flèche, frappée par Forgecrépuscule, ricocha sur le côté et s’écrasa au sol dans un fracas. Ce n’était pas un simple bruit sourd, mais une explosion. La terre fut éventrée et la poussière jaillit en gerbe, comme frappée par la foudre.
Il avait dévié la flèche, mais n’avait pas complètement annulé sa force.
Une flèche chargée de Volonté, ou quelque chose du genre.
Il l’avait compris au premier impact.
Tout le groupe sursauta. La paume d’Enkrid picotait sous le choc.
Ce n’était pas très différent de parer un carreau tiré par une grande arbalète.
Il craignit un instant que la lame de son épée ne fût abîmée.
Mais il n’eut pas le temps de l’examiner.
Quiconque pouvait tirer une flèche pareille n’allait pas s’arrêter à une seule.
« Préparez-vous. »
Jaxon marmonna. Tout le monde réagit à ces mots. Cela suffisait.
Enkrid régla sa respiration grâce à la méthode que le passeur lui avait enseignée la veille, tandis que les autres se préparaient à leur façon.
Ropord se dissimula derrière un arbre massif, et Fell se plaça derrière lui.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? »
« Tu me sers de bouclier humain. »
« T’es fou ? »
Tandis que leur échange chuchoté s’éloignait, Teresa leva son bouclier. L’extérieur était recouvert de fer fondu, le plus dur qui soit, tandis que l’intérieur était doublé de peau de Manticore. C’était la peau de la Manticore qu’Audin avait tuée auparavant.
Le bouclier pouvait résister à un choc de plein fouet, mais lorsque la flèche frappait comme la foudre, Teresa pouvait aussi en détourner une partie de l’impact.
À moitié parer, à moitié dévier.
La technique n’était pas facile, mais Teresa avait le niveau nécessaire pour la maîtriser.
Une faible lueur enveloppa tout le corps d’Audin. Ce n’était pas l’Armure de lumière sacrée, mais il avait fait monter son pouvoir divin jusqu’à le rendre visible.
Quoi qu’il reçût, il réagirait et le bloquerait. S’il pouvait utiliser l’Armure de lumière sacrée, il pouvait aussi former un bouclier de lumière sacrée. Il lui suffisait de rassembler son pouvoir divin et de le superposer pour se protéger.
C’était une technique bien plus facile que la lame de Volonté que Ragna avait montrée auparavant. Il lui suffisait de la rassembler.
Bien sûr, c’était uniquement parce qu’Audin rassemblait et utilisait souvent son pouvoir divin, et qu’il savait former l’Armure de lumière sacrée.
Si on demandait à Teresa d’en faire autant, elle répondrait que c’était impossible.
Ruagarne et Sinar reculèrent pour se placer derrière Enkrid.
Sinar était une elfe, et les elfes avaient besoin de l’énergie vitale de la forêt. Pour elle, combattre ici revenait à se battre sous l’eau, comme un poisson. Au cœur d’une forêt, les elfes déployaient des capacités dépassant leurs limites habituelles, mais ici, il n’y avait pas la moindre énergie vitale sylvestre.
La Terre Maudite était un lieu mortel pour les elfes.
Ruagarne savait qu’elle ne pourrait pas arrêter cet éclair avec ses capacités. Son jugement fut rapide et ses mouvements naturels.
Derrière quelqu’un capable de le bloquer.
Autrement dit, derrière Enkrid. C’est pourquoi Sinar et Ruagarne se tenaient derrière lui, l’utilisant comme bouclier.
Rem et Ragna, eux, restèrent simplement sur place à regarder devant eux.
Leurs cinq sens s’étaient légèrement émoussés, et l’air était chargé d’une pression désagréable et d’un sinistre pressentiment. Malgré tout, en restant sur leurs gardes comme ils le faisaient, ils pourraient réagir à des flèches semblables à la précédente.
Tout le monde réagit de concert et, comme si elles n’attendaient que ça, des flèches fusèrent.
Au loin, deux détonations prolongées se superposèrent aux oreilles d’Enkrid.
Les flèches visaient les deux personnes bien en vue.
Rem et Ragna.
Rem remarqua ce qu’Enkrid avait remarqué. Sa main bougea avec une efficacité calculée : une technique de hache qui était devenue le fondement d’Éclair, l’art de l’épée créé par Enkrid.
Il leva sa hache en biais, reçut la flèche sur sa lame et la repoussa sur le côté.
À quelqu’un qui n’y connaissait rien, on aurait dit qu’il avait simplement abattu sa hache de toutes ses forces. Mais le mouvement s’appuyait sur une technique de hache conçue pour dévier.
Clang !
Des étincelles jaillirent de la hache de Rem. Il avait dévié la flèche grâce à une technique presque parfaite, mais la force transmise à sa main était considérable.
C’était comme recevoir un rocher avant de le dévier. Voilà le poids qu’il avait ressenti.
Ragna employa une technique semblable. Il savait naturellement aussi manier une épée fluide. Il dressa Ilchul, son espadon, perpendiculairement au sol et s’en servit comme d’un bouclier : il reçut la force de la flèche et la repoussa sur le côté.
Clang !
La différence entre les deux tenait à leur manière de dévier l’attaque : Rem accompagna souplement le mouvement du poignet, tandis que Ragna utilisa le plat de son espadon, anticipa le point d’impact et pivota de tout son corps.
Le bruit témoignait de cette différence. Des étincelles jaillirent des deux armes.
Les deux flèches les dépassèrent et filèrent vers l’arrière.
Boum ! Boum !
Les explosions successives donnaient une idée de la force contenue dans ces flèches.
Elles éventraient le sol et fracassaient d’immenses arbres. C’était à peine différent de grandes lances de jet lancées sur eux.
« Des flèches tirées avec du Transfert chargé à l’intérieur. »
Rem parla en faisant tourner le poignet qui tenait sa hache. Il voulait dire qu’elles étaient chargées de Volonté. Il n’avait évidemment pas pu manquer ce qu’Enkrid avait compris.
« Et alors ? »
Ragna répondit d’un ton indifférent.
« Je t’informe, espèce de fainéant cinglé. »
« C’est droit devant. Je prends la tête. »
« Tu fais ça pour amuser la galerie, pas vrai ? On est censés faire le tour du continent tous ensemble ? Non, si on commence ici, ce sera le tour de la Terre Maudite ? Ça pourrait être marrant. »
Enkrid avait entendu les bruits et paré les flèches qui arrivaient, ce qui lui avait permis de repérer leur direction.
Oui. Elles venaient de droit devant.
Au-delà d’un mur d’arbres serrés, aux teintes rouge sombre et brun rougeâtre.
Autrement dit, les flèches avaient traversé les interstices entre les arbres et les feuilles, qui formaient bel et bien un mur.
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