Chapitre 755
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Traducteur : Hydrogen B
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Chapitre 755 : Minotaure
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C’était avant qu’on les appelle les Infiltrateurs, au temps des ancêtres de leurs ancêtres.
Si l’on demandait pourquoi ils vénéraient le Dieu Démon, la réponse était assez simple. Quand leurs ancêtres s’étaient installés ici, le Dieu Démon les avait aidés. C’était bien suffisant.
Le Dieu Démon recevait des offrandes et exigeait parfois des sacrifices, mais, désormais, ils ne pouvaient plus s’arrêter. S’arrêter, c’était mourir.
*Ô Dieu Démon.*
Ils ne connaissaient même pas le nom du Dieu Démon. Ils avaient gravé son symbole dans une statue et le vénéraient, sans savoir si cette forme ressemblait vraiment au Dieu Démon.
Un disque de bois rond, noirci par le feu, fixé en haut d’une longue perche. Un soleil noir.
On disait qu’il représentait le dieu qui, un jour, éteindrait toute lumière en ce monde et prendrait possession de ces terres.
C’était le prêtre qui leur avait donné cette explication. Il leur avait enseigné tout ce qu’ils devaient savoir pour survivre dans leur mode de vie actuel.
« Vénérez-le. »
Le prêtre le leur avait ordonné, et ils avaient obéi.
Refuser, c’était mourir. Personne, dans ces terres, ne pouvait les protéger.
Retourner vivre parmi les humains ordinaires était exclu, pas avec leur apparence actuelle.
Sans quelque chose à servir, ils mourraient tous, tout simplement.
Même si, au fil des ans, leurs voisins, leurs proches et leurs amis disparaissaient dans la Terre Maudite.
Même si le prêtre emmenait certains des enfants nés parmi eux.
Il leur fallait tout endurer.
Depuis longtemps, ils avaient renoncé à penser par eux-mêmes et s’étaient résignés à se contenter de survivre. Décider, juger, choisir : ils avaient tout confié à quelqu’un d’autre. Une telle dépendance ne disparaissait pas du jour au lendemain.
À vrai dire, dire que c’était impossible ne serait pas très loin de la vérité.
Ils ne pouvaient pas vivre sans s’appuyer sur quelqu’un ou quelque chose.
Un poisson ne survit pas hors de l’eau.
Une vie façonnée par des décennies d’habitudes ne pouvait changer en un seul matin.
Le village des Infiltrateurs était à l’opposé du Village caché de la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil.
* * *
Au fil des ans, quelques personnes étaient venues, brandissant l’étendard de la justice, pour punir le village des Infiltrateurs. Elles étaient toutes mortes. Les Créatures démoniaques envoyées par le prêtre avaient toujours rendu leur jugement à ceux qui s’y risquaient.
* * *
Jusqu’où s’étendait réellement la protection du Dieu Démon ? Les Créatures démoniaques attaquaient-elles quiconque franchissait la frontière ? Les surveillaient-elles en permanence ?
Non. Ce n’était pas ça.
« Il y a une relique enfouie ici. »
Enkrid avait déjà senti que quelque chose clochait avant que Jaxon ne le dise. Sinar se plaignait de maux de tête depuis qu’ils étaient arrivés dans les environs.
« J’ai mal à la tête. Fiancé, j’ai besoin de m’appuyer sur quelque chose. »
Mais elle n’avait pas si mal que ça, au point d’avoir réellement besoin de soutien.
Sinar ne sembla pas déçue que sa tentative ait échoué. Elle détermina plutôt la nature de la relique découverte par Jaxon et la leur révéla.
Indépendamment des sens aiguisés de Jaxon, les perceptions d’une elfe et sa maîtrise de l’énergie vitale lui permettaient tout à fait de reconnaître la nature d’une relique enfouie. D’autant plus qu’elle-même avait été courtisée par un démon et avait passé un bon moment à ses côtés.
On pouvait sans conteste la considérer comme la meilleure détectrice de démons parmi les elfes.
« C’est un démon. »
Une affirmation nette et catégorique. Non pas que la relique elle-même fût un démon, mais qu’elle avait été créée par l’un d’eux.
« Je suis d’accord. »
Jaxon acquiesça. Quand ils conduisirent Audin sur place, une lumière blanche se rassembla d’elle-même autour de lui : un réflexe, sa puissance divine qui faisait surface sans qu’il l’ait appelée.
« L’air est chargé de quelque chose de déplaisant. »
Il n’en dit pas plus, mais l’atmosphère des lieux mettait clairement Audin mal à l’aise. Était-il le seul ? Certainement pas. Tout le monde le ressentait. Ils savaient tous respecter les autres, endurer les épreuves et faire preuve d’une patience remarquable.
À voir la fréquence avec laquelle ils essayaient de s’enfoncer leurs lames les uns dans les autres, songea Enkrid, la patience semblait vraiment réservée aux moments où elle comptait.
Enkrid parcourut les abords du village en observant les environs. Ruagarne avait vu juste.
En prenant cet endroit pour centre, il serait facile de s’en prendre aux Créatures démoniaques errantes et aux petites Terres Maudites des environs.
Le terrain était presque plat, offrant une vue dégagée dans toutes les directions. Une étendue boisée s’étendait derrière eux. Au loin se dressait une montagne noire, dont le sommet était teinté de rouge.
Surtout, le village se trouvait dans une zone interdite. Les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques ne s’en approchaient tout simplement pas. La relique enfouie faisait l’effet de l’urine d’un chien errant ou des excréments d’un ours : un marquage de territoire on ne peut plus clair.
La marche à suivre était évidente, directe et limpide.
« Rien ne nous oblige à tous avancer ensemble, si ? »
Enkrid posa la question. Il ne parlait pas dans le vide : Sinar marchait à sa gauche, Ruagarne à sa droite. Ses compagnons de promenade du jour.
Rem était parti bourdonner aux abords du village ; il disait qu’il y avait toutes sortes de choses intéressantes à examiner concernant la Sorcellerie. Audin et Teresa avaient décidé que, dans un endroit pareil, il ne fallait surtout pas interrompre les prières et s’étaient retirés pour prier en silence.
« D’accord. »
Ruagarne répondit.
Ils avaient passé quelques jours sur place à recueillir auprès des villageois des renseignements sur les Terres Maudites alentour. Les habitants en savaient long. Plus précisément, tous les endroits qu’ils jugeaient dangereux abritaient soit des meutes de Créatures démoniaques aussi importantes que la Colonie des Centaures, soit une petite Terre Maudite.
Même sous la protection du Dieu Démon, s’aventurer à l’aveuglette dans une zone dangereuse revenait à disparaître. Avec les années, les renseignements s’étaient donc accumulés naturellement.
À ses yeux, toute la région avait pris une forme assez stable. Nombre de Créatures démoniaques et de Bêtes magiques s’étaient approprié un territoire et avaient atteint un étrange équilibre : aucun des deux camps ne franchissait les limites de l’autre.
Des Créatures démoniaques qui arrivaient du sud.
Il avait souvent croisé ce genre de meutes errantes sur le continent. C’était l’une des raisons pour lesquelles le vicomte Harrison, qui possédait des terres dans la ceinture agricole du sud du Royaume de Naurillia, avait passé sa vie à lutter contre des phénomènes qui, à ses yeux, s’apparentaient à des catastrophes naturelles.
Certaines de ces créatures étaient probablement nées dans des endroits comme celui-ci avant de gagner les terres alentour.
Quoi qu’il en soit, ils avaient la force d’un ordre de chevalerie entier. Inutile de se regrouper.
« Rassemblez Ropord et Ragna. Ruagarne, Teresa et Fell pourront former un autre groupe. »
Il n’avait pas pris le temps d’y réfléchir. C’était venu tout seul. Mais Enkrid avait l’instinct de lire les intentions sur le champ de bataille, et cette capacité s’était peu à peu étendue à ce genre de situation. Il avait formé ces groupes sans y penser, mais il avait vu juste.
« Bien. »
Ruagarne hocha légèrement la tête.
La suite fut à la fois semblable à ce qui s’était passé auparavant et différente. Plus facile, en somme.
Même si rien n’était facile, ils étaient de ceux qui iraient jusqu’au bout, quoi qu’il arrive. Les Chevaliers fous se dirigèrent droit vers les Terres Maudites environnantes. Ils partirent au lever du soleil et eurent terminé avant son coucher.
« Il y avait une meute d’Écaillés. Ils n’avaient pas de capacités particulières, mais leurs écailles étaient anormalement dures. »
Ropord fit ce rapport après avoir nettoyé une Terre Maudite en moins d’une demi-journée. L’Ilchul de Ragna avait dévasté une étendue marécageuse, la brûlant, la calcinant et la tailladant en pièces.
« Je pensais que sir Kraiss aurait été content si nous avions rapporté quelques écailles d’Écaillés, mais c’est dommage. »
Enkrid se contenta d’acquiescer, sans grande réaction.
Rien que leur volume rendait leur transport peu pratique. S’il existait un autre moyen de transporter les sous-produits des Créatures démoniaques de cette région, ce serait extrêmement utile. Une armure fabriquée à partir d’écailles d’Écaillés transformées améliorerait considérablement l’équipement de l’Armée permanente de la Garde-frontière. Les vêtements des villageois le prouvaient bien. Ils avaient réussi à confectionner des habits à partir de peaux et d’écailles, et leur savoir-faire était franchement impressionnant.
« Il y avait une Bête magique intéressante, là-bas. Un serpent avec de petites ailes et une tête triangulaire qui crachait des aiguilles empoisonnées. »
Ruagarne revint et leur en parla. Teresa avait apparemment bloqué le venin avec son bouclier, puis s’était ruée sur le serpent, l’avait saisi par le cou et l’avait déchiqueté.
« Elle s’est fiée à sa supériorité physique plutôt qu’à la technique, mais elle s’en est bien sortie. »
Rien que cela en disait long. Teresa avait progressé. Sa force écrasante était son atout ; il allait de soi qu’elle s’en serve, et sa tactique tirait pleinement parti de sa puissance monstrueuse.
Audin partit avec Jaxon. Ils se mirent en quête d’une Bête magique errante et la trouvèrent en deux jours, ce qui tenait de la chance.
Un scolopendre géant. Il utilisait apparemment la télékinésie, mais cela ne changeait rien face à ces deux-là.
« Vous avez eu des problèmes ? »
« Pas du tout, mon frère. »
Enkrid avait demandé par précaution. Audin secoua la tête, tandis que Jaxon haussait les épaules.
Les villageois étaient stupéfaits.
Difficile de ne pas l’être, vu ce qu’ils avaient accompli.
Les Terres Maudites alentour, les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques avaient été purement et simplement anéanties. Parmi elles se trouvait un démon qui changeait d’apparence pour attirer les gens dans ses pièges, et plus de cinq Terres Maudites étaient ancrées par des meutes de Goules. Des Esprits maléfiques informes apparaissaient aussi en nombre. La Sorcière du Crépuscule, qui commandait aux vierges de la peste, était la Créature démoniaque la plus redoutée de la région. Si on l’avait laissée faire, certains craignaient qu’elle ne devienne un nouveau démon. Sa présence était si écrasante que même les Chevaliers à la Cape Rouge l’avaient inscrite sur leur liste de cibles à traquer.
Un grand homme et une grande femme, accompagnés de trois hommes à l’allure féroce, étaient partis. Ils étaient revenus après en avoir fini avec elle.
Aussi absurde que cela puisse paraître, Grenouille semblait être le plus frêle du groupe. Les villageois n’auraient pas pu faire la différence.
Quoi qu’il en soit, c’était le genre de scène qui vous laissait vous demander ce qui venait de se passer, bon sang.
Tout cela rappela à Enkrid, une fois de plus, à quel point le territoire des Terres Maudites du sud était brutal.
Une terre où les gens ne pouvaient pas vivre.
Et pourtant, des gens y vivaient.
Cette contradiction avait donné naissance au village des Infiltrateurs.
Dans ses visions, le Batelier lui posait la question. Non, le Batelier la lui posait depuis des jours.
« Que choisirez-vous ? »
Une fantaisie cruelle, suivie d’une réponse exigée de force.
Ces gens aussi étaient-ils à protéger ?
Ou à abattre ?
Ou simplement à laisser derrière soi en poursuivant son chemin ?
Quel que fût son choix, son serment de chevalier tiendrait-il toujours ?
Au bout du compte, serment et conviction dépendaient de la cohérence de ce qui vivait en lui.
Un seul faux pas maladroit, et sa Volonté en souffrirait. Il le savait par instinct comme par expérience.
Valmund Balpier, chevalier de l’Empire, lui avait beaucoup appris, et la plupart de ses paroles revenaient à la différence entre un chevalier de serre et un chevalier de l’Empire.
« Sur le continent, il y a plein de chevaliers de serre qui prennent leurs serments à la légère, pas vrai ? Ceux qui font juste un petit compromis ? Ceux-là ne pourront jamais s’élever davantage. »
Ces mots étaient sortis de la bouche de Valmund, mais l’histoire de l’Empire en avait prouvé la véracité.
Manquer à son serment diminuait la valeur d’un chevalier. Ce qui signifiait que sa Volonté en souffrait.
Il lui faudrait donc, tôt ou tard, trouver une réponse à la question que le Batelier ne cessait de lui poser.
Les villageois étaient bouleversés, mais ils n’avaient pas chassé Enkrid et les autres. Ce n’était pas nécessaire.
C’est alors que se produisit ce à quoi les villageois s’attendaient. La relique du Dieu Démon veillait sur le village, et elle envoya un nettoyeur.
Mmmmmm-MOUUUUUUUUUUU !
Les abords du village n’étaient protégés par aucune véritable clôture. Un Géant Taureau traversa les champs cultivés par les villageois. Un troupeau de moutons s’enfuit en panique sur le côté. Quelques chiens gémirent et détalèrent se mettre à l’abri.
« Un Minotaure ? »
Jaxon fut le premier à l’apercevoir. Il avait senti une faible odeur animale, étrange, mêlée à quelque chose de piquant, puis la créature était apparue.
Elle se manifesta par un rugissement. Le sens en était limpide.
*Affronte-moi.*
Personne ne fit semblant de ne pas l’entendre.
Le crépuscule tombait. La lumière était morne. Le rugissement déchira l’air humide, tandis que l’ombre du Minotaure s’allongeait à ses côtés et courait sur le sol. Il était si grand qu’il fallait renverser la tête pour le contempler entièrement ; le soleil couchant derrière lui le faisait paraître encore plus imposant.
L’élan qui émanait de tout son corps était à la hauteur de son apparence.
« Rien de tel que de bouger pour se vider la tête. »
Enkrid s’avança en parlant. Le message était clair : il s’en chargerait. Les autres n’avaient qu’à regarder.
« Toujours à vouloir garder le meilleur pour toi. »
Rem grommela, mais il n’irait pas à l’encontre de la parole d’Enkrid.
Deux lunes apparurent silencieusement derrière le soleil couchant.
Sous les yeux de tous, le Minotaure posa une main sur sa taille, tendit le cou et renversa la tête en arrière.
MMMM-MOUUUUUUU !
Un rugissement capable de faire fléchir les genoux de quiconque l’entendait.
Il était pétri d’intentions meurtrières et d’une sauvagerie brute.
Enkrid laissa la Volonté du Refus s’élever d’elle-même, ignora le rugissement de la Bête magique bovine et leva sa Pression. Celle-ci prit forme, érigeant un mur qui bloqua l’espace devant lui. Le Mur de Fer, un rempart bâti pour protéger.
« Eh bien, regarde-moi ça. »
Rem marmonna, une note de surprise dans la voix.
Le taureau portait deux larges épées à la taille. Elles étaient aussi larges que des glaives, mais leurs poignées étaient plus courtes. Des armes modifiées. Où les avait-il trouvées ?
Le Minotaure saisit les deux lames et prit position.
La sauvagerie pouvait-elle cacher un véritable art de l’épée ? Normalement, non. Mais la créature qui lui faisait face n’avait rien d’ordinaire.
S’il existait des Écaillés aux écailles durcies et des Créatures démoniaques capables d’utiliser la télékinésie, alors une chose pareille était possible aussi.
Ou peut-être les Terres Maudites étaient-elles tout simplement des endroits où l’on voyait des choses insensées, impossibles à trouver ailleurs.
C’était une Créature démoniaque qui maniait l’épée.
Une créature généralement plus puissante qu’un ogre. On disait qu’elle était aussi dangereuse qu’une Méduse. Et celle-ci maniait aussi l’épée.
Les jambes écartées, elle tenait ses deux lames à des hauteurs différentes.
Tout, dans son attitude, indiquait qu’elle savait manier ses armes.
Enkrid leva Forgecrépuscule et prit son élan.
Le Minotaure savait manier l’épée. Très bien. Et alors ?
Pour l’instant, Enkrid se demandait surtout si le cri du taureau ressemblerait lui aussi à un meuglement.
En plus de sa posture, les armes du taureau n’avaient rien d’ordinaire. Des reliques, voilà ce que c’étaient. Plus précisément, des reliques imprégnées d’énergie démoniaque, ou peut-être des Épées démoniaques.
Enkrid fit face au taureau et inspira lentement, profondément.
Forgecrépuscule trembla. On aurait dit que la lame lui disait qu’elle voulait déjà abattre la Bête magique bovine.
Enkrid décida de donner à son Arme gravée ce qu’elle désirait.
Il bondit sans un bruit. La distance s’effondra en un instant. Les muscles du Minotaure se gonflèrent, et une lame fendit l’air dans un sifflement. Tout se déroula en l’espace d’un souffle.
Un instant plus tard, une détonation retentit à ses oreilles.
Avant même que le son ne l’atteigne, un humain et une Créature démoniaque avaient déjà échangé leurs coups.
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