Chapitre 754
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 754 : Vendre demain pour aujourd’hui
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Enkrid observa les visages autour de lui : ceux qui l’accueillaient et ceux qui les épiaient de loin. La peau violette, les yeux brun clair. À peu de chose près, tous se ressemblaient.
« Je m’appelle Zhoroslavb. Par ici, je vous prie. »
L’homme nommé Zhoroslavb les guida vers une maison surmontée d’un dôme arrondi. En chemin, Enkrid remarqua d’autres habitants qui les observaient de loin, le cou tendu ou se cachant aussitôt, comme des écureuils effarouchés ou des chats curieux. C’était la réaction habituelle des villageois face à des étrangers.
À vrai dire, elle était tout ce qu’il y avait de plus humaine.
Le bâtiment où les conduisit Zhoroslavb était fait de briques et de plâtre. Il semblait servir à la fois de salle commune et de lieu de culte, et c’était le seul endroit assez grand pour accueillir plus de dix personnes à la fois.
« Nous aimerions vous offrir un repas, même si je ne sais pas s’il sera à votre goût. »
Une femme s’avança derrière lui.
« Bienvenue. Je ne crois pas que nous ayons déjà reçu autant d’invités à la fois. »
C’était le genre de femme que tout le monde aurait qualifiée de belle sans la moindre hésitation. Elle les conduisit dans une pièce faisant office de salon et de salle à manger. Ils s’assirent autour d’une grande table, sur des chaises en bois faites à la main, d’un brun aussi sombre que le châtaignier.
Aucune menace. Aucun danger. Tout le groupe semblait du même avis.
On leur servit un repas ordinaire, dans une vaisselle ordinaire, au milieu d’un mobilier ordinaire.
Jaxon goûta la nourriture et en huma l’odeur, puis hocha la tête. Pas de poison. À part Sinar et Ruagarne, qui se nourrissaient différemment, tous les autres se mirent à manger. Un ragoût de viande et de légumes-racines ressemblant à des pommes de terre, accompagné d’un pain dur, mais au goût agréable et légèrement noiseté.
Ils avaient mangé et passé une demi-journée sur place. Rem poussa un « hum » pensif et regarda autour de lui.
« C’est un peu gênant. »
Qu’entendait-il exactement par là ?
Malgré toutes ces histoires de culte du Dieu Démon, ces gens avaient l’air si ordinaires que leur fendre le crâne à coups de hache semblait déplacé. Quelque chose dans ce goût-là.
Le front de Sinar se plissa, à peine assez pour qu’on le remarque en la surveillant.
Chaque fois qu’on pénétrait dans la Terre Maudite, l’atmosphère changeait. C’était pareil dans ce village.
Enkrid le ressentait lui aussi.
Ce n’est pas aussi sinistre que la Terre Maudite elle-même.
Une énergie inquiétante imprégnait les lieux.
Pour Sinar, elle ravivait de mauvais souvenirs : l’époque où elle avait été captive dans le repaire d’un démon.
Son malaise était compréhensible. Mais elle n’était pas une elfe ordinaire et savait le maîtriser.
« Fiancé, ne t’éloigne pas de moi. »
Ce fut tout ce qu’elle dit.
Enkrid tint compte de son humeur et obtempéra. Il resta aussi près d’elle que possible.
Romen se gratta la tête en examinant le groupe.
« J’avais dit que ce n’était pas vraiment normal, mais ça fait quand même un choc, non ? Moi aussi, ça m’a fait cet effet-là. »
Enkrid acquiesça. Les autres réagirent à peu près de la même façon.
Après seulement une demi-journée, s’il devait résumer son impression, ce serait :
Ordinaire.
Il y avait bien quelques bizarreries, mais dans leur façon de manger, de boire, de se reposer, de travailler et de vivre au quotidien, ces gens étaient aussi ordinaires que possible.
Les terres défrichées à l’intérieur des limites du village étaient cultivées, et les arbres alignés à côté étaient récoltés pour leurs fruits bleus. Ce n’étaient sans doute ni des cultures ni des fruits ordinaires. En tout cas, ils n’en avaient pas l’air.
Mais rien qui semble immangeable.
La seule vraie bizarrerie, c’était que les villageois priaient trois fois par jour. À qui ? Le symbole au centre du village l’indiquait clairement : au Dieu Démon.
« Prions. »
Avant le coucher du soleil, où qu’ils se trouvent, sur la terre nue ou ailleurs, ils s’agenouillaient devant l’effigie du Dieu Démon au centre du village et appuyaient le front contre le sol.
Ceux qui se trouvaient à l’intérieur sortaient pour faire de même. Les malades et ceux qui toussaient prenaient eux aussi part à la prière.
Ils ne faisaient pas cela sous la contrainte. Inutile de chercher pourquoi ils servaient le Dieu Démon.
Et à les voir prier, on n’aurait pas dit qu’ils y mettaient beaucoup de cœur.
Leur attitude se résumait à : on le fait parce qu’on nous l’a dit.
« Quel drôle d’endroit », dit Ruagarne en tressaillant de la joue.
Dire que c’était la frontière de la Terre Maudite était bien généreux. Le jardin du Dieu Démon serait plus juste.
Ce qui signifiait que…
Une simple palissade en bois ne suffirait pas à survivre ici.
Les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques verraient tout naturellement cet endroit comme un garde-manger où venir se servir.
Et ne rôdait-il pas dans les environs plusieurs autres Créatures démoniaques, réputées difficiles à tuer ?
« La protection du Dieu Démon », murmura Enkrid. Ces mots convenaient étonnamment bien.
Ce village était un rassemblement de gens vivant sous la protection du Dieu Démon.
La teinte violette de leur peau venait probablement de la même source.
Ropord promena son regard sur le village. « Quand une bête est imprégnée d’énergie démoniaque, elle devient une Bête magique. Alors, est-ce qu’on devrait appeler ces gens des Seigneurs démoniaques ? »
Pour désigner des humains imprégnés d’énergie démoniaque, le terme convenait plutôt bien.
* * *
Que devaient-ils faire de cet endroit, maintenant ? Le problème, c’était que ces gens ne faisaient que vivre leur vie.
« Laissons-les tranquilles. Ils essaient juste de vivre. »
Servir le Dieu Démon, c’était le rôle du Culte. Pourtant, Audin fut le premier à proposer de les laisser en paix.
« Ha. Il y a quelques années, j’aurais dit le contraire. J’aurais laissé éclater ma colère, brûlante comme une flamme, et déchaîné ma puissance divine pour chasser l’énergie démoniaque de leur corps. Mais plus maintenant. J’ai appris à respecter la façon dont les autres choisissent de vivre. »
Tandis qu’il parlait, une lumière blanche s’amassa dans les yeux d’Audin. Sa puissance divine s’élevait d’elle-même. Enkrid croisa son regard et hocha la tête.
« Alors, c’est ce que nous ferons. »
Des gens qui ne faisaient que vivre. Des gens qui servaient le Dieu Démon pour pouvoir vivre ici. Qu’aurait-il pu leur reprocher ?
Zhoroslavb venait de temps à autre leur expliquer le fonctionnement du village.
« C’est exact. Nous servons le Dieu Démon, et c’est pour cela qu’il nous protège. Mais si vous me demandez si nous le faisons de tout notre cœur… eh bien. »
Avaient-ils une foi aveugle ?
Non. Rien de tel.
Alors quoi ?
« Pour survivre. »
Ils servaient un dieu dans un but précis. Et ils le disaient sans détour :
« Cette vie nous convient. Même si cela signifie vivre aux confins de la Terre Maudite et vénérer son dieu. »
Ce petit village, cette communauté, partageait la même volonté. Il n’y avait aucune discorde. Ceux qui avaient semé la zizanie avaient tous été chassés, transformés en Sacrifices et tués.
Fallait-il donc tous les tuer ? Non.
S’ils avaient choisi cette vie, la seule chose à faire était de les laisser la vivre.
Enkrid se connaissait bien. Il était un homme d’épée, pas un orateur.
Dans une situation comme celle-là, s’il ne comptait pas tous les massacrer, mieux valait s’en aller sans rien faire.
Zhoroslavb, le représentant du village, les avait d’abord accueillis chaleureusement. À présent, son ton était plus direct.
« Alors, permettez-moi de vous poser la question franchement. Êtes-vous venus nous juger coupables et nous punir ? »
Aux yeux de Zhoroslavb, ces visiteurs représentaient une menace.
Plusieurs épéistes, une Grenouille et une elfe. Comment un groupe pareil verrait-il un village d’Imprégnés ?
Sa question contenait tout cela.
Enkrid se posa la question en silence.
Ces gens sont-ils mauvais ?
Personne ne pouvait répondre à la légère.
Enkrid savait mieux que la plupart des gens qu’on ne pouvait pas séparer le bien du mal en deux parts bien distinctes. Ce qui était bien pour l’un était mal pour l’autre. Celui qui combattait pour la justice pouvait passer, aux yeux d’autrui, pour le gardien de l’injustice.
Mais cela ne signifiait pas qu’il renoncerait à leur opposer son épée simplement parce qu’il ne voulait pas devenir un monstre à leurs yeux.
Il ne voulait simplement pas perdre le respect qu’il avait pour eux.
Ils avaient dit qu’ils vivraient comme ils l’entendaient. Enkrid respectait ce choix.
« Non. Ce n’est pas pour cela que nous sommes venus. »
Zhoroslavb sourit en entendant ce démenti.
Il avait vu des gens céder une partie d’eux-mêmes au Dieu Démon et continuer à vivre.
Il les respecterait. Mais méritait-il de se demander si cette vie était vraiment celle qu’ils avaient voulue ?
Et que pouvait-il réellement faire pour eux, à cet instant ? C’était une tout autre question.
Zhoroslavb leur attribua un endroit où se reposer.
Le lendemain, Ragna annonça qu’il étouffait et voulait sortir. Ropord lui emboîta le pas.
« Tu ne devrais pas y aller seul. »
« Pourquoi ? »
Rem répondit derrière eux avant que quiconque ait eu le temps de le faire.
« Tu poses vraiment la question ? »
« Si je le savais, pourquoi je demanderais ? C’est du bon sens, sauvage. »
Enkrid observa leur échange en silence. Rem tourna la tête vers lui.
« … Je voudrais vraiment savoir : on ne pourrait pas juste l’enterrer quelque part et passer à autre chose ? Devoir partir à sa recherche chaque fois qu’il disparaît, ça ne vaut pas le coup. »
Rem était à moitié sérieux. Ce jour-là, Ragna revint avec Ropord après avoir nettoyé une petite Terre Maudite.
Elle était infestée de monstres aquatiques boursouflés qu’on appelait les Noyés, ainsi que d’une bande de Goules, avec au centre un démon bossu qui maniait la magie.
« Ah, ceux-là s’étaient installés l’année dernière. Ils nous ont causé un tas d’ennuis. Dès qu’on franchissait un peu la frontière, ils nous épiaient, prêts à nous emporter. »
Zhoroslavb était ravi.
Selon Ropord, la créature qu’ils appelaient démon lançait des éclairs avec ses mains quand, soudain, l’épée de Ragna s’embrasa de lumière et le réduisit en cendres.
« Je commence à m’y habituer », dit Ragna comme si de rien n’était.
Un chevalier, qui plus est un génie au talent exceptionnel, se déchaînait avec un héritage familial transmis de génération en génération, une arme surpassant même une Arme gravée.
Le résultat n’avait rien d’étonnant, et pourtant, on ne pouvait pas dire qu’il fût tout à fait attendu.
« Nous n’avons pas grand-chose à vous offrir. »
Zhoroslavb abattit un mouton. Ils élevaient du bétail, et en quantité, comme il s’avéra.
Du vrai bétail, pas des Bêtes magiques. Ce soir-là, le groupe mangea du mouton.
« Ce serait plus simple d’utiliser cet endroit comme base », dit Ruagarne après avoir inspecté les environs.
Quel était leur objectif de départ ? Détruire chaque petite Terre Maudite qu’ils croisaient et traquer les Créatures démoniaques errantes.
Balrok faisait partie de ces créatures errantes. Comme il était impossible de déterminer où il se trouvait, ils devaient lui chanter une sérénade tentatrice pour l’attirer.
D’un point de vue géographique, le village se trouvait à un emplacement idéal pour établir un camp de base.
Enkrid acquiesça, puis fit le tour du village. Tout en marchant, il repensait sans cesse aux rêves qu’il avait faits les deux derniers jours.
Au bruit des vagues, Enkrid vit le bac s’élargir de plus en plus.
Clac.
Du gravier s’était accumulé sur le plancher, et les vagues venaient lécher le bord du bac.
Il se trouvait toujours sur le bac, mais avait l’impression de se promener le long d’une berge.
« Marchons un peu. »
Le Batelier parla calmement, sa lanterne à la main. Enkrid marcha à ses côtés. Ils étaient séparés d’environ trois pas et demi. La voix du Batelier était plus douce que d’habitude, plus ténue.
« Oui. Je voulais vous demander ce que vous pensiez du village. »
Une promenade. Une conversation ordinaire. Le premier jour s’était déroulé ainsi, et le suivant lui ressemblait beaucoup.
« Avez-vous observé ceux qui croient au Dieu Démon ? Avez-vous vu les traces laissées par les Sacrifices ? »
Le Batelier posa de nouveau la question.
Il n’était pas difficile de deviner où il voulait en venir.
Le Batelier ne prenait pas la peine de dissimuler ses intentions, et Enkrid comprenait vite. Tous deux le savaient ; aussi le Batelier passa-t-il à la véritable question un peu plus tôt que prévu.
« Ces gens sont-ils ceux que vous choisissez de protéger ? »
Méritaient-ils d’être protégés ? Ou fallait-il les abattre ?
Où se situait la frontière entre le bien et le mal ? Où menait vraiment la voie qu’il suivait ?
Tous ceux qui servaient le Dieu Démon étaient-ils forcément mauvais ?
Une hypothèse cruelle, suivie d’un choix tout aussi cruel et imposé. Voilà ce qu’était cette épreuve.
Le Batelier ne pouvait pas déterminer l’avenir, mais il avait vu d’innombrables embranchements.
Il fit apparaître les futurs possibles d’Enkrid et les contempla.
Un lendemain où Enkrid massacrait jusqu’au dernier habitant du village.
« Ce n’étaient que des gens. »
Romen lui reprochait son geste. Enkrid lui-même doutait.
Est-ce vraiment la bonne voie ?
Un second lendemain, sur une autre branche, où il laissait tous les habitants du village tranquilles.
Des années plus tard, ils en arriveraient tous à ne pouvoir survivre qu’en mangeant de la chair et en buvant du sang humains. Leur fin ne faisait aucun doute.
Des gens qui avaient vendu leur avenir pour vivre dans le présent. Une chose dont n’importe qui était capable.
Vendre demain pour aujourd’hui. Rien de plus.
Entre ces deux choix, le Batelier demanda :
« Quel chemin voulez-vous prendre ? Existe-t-il seulement une bonne voie dans ce monde ? »
Enkrid comprit que l’épreuve du Batelier n’était pas terminée. Elle se poursuivait là où elle s’était arrêtée.
« À quoi penses-tu avec tant d’intensité ? »
La voix de Sinar le tira de ses pensées. Enkrid cligna des yeux et regarda l’elfe à la beauté surnaturelle.
Le Batelier était-il une femme, lui aussi ?
La vue de Sinar lui avait inspiré cette idée, d’une manière ou d’une autre. Et une question naturelle en avait découlé.
« Après la migration, votre foyer a changé, votre mode de vie aussi. Est-ce que ça vous convenait ? »
Le village des elfes avait commencé à commercer avec les humains et avait dû échanger toutes sortes de techniques et de connaissances.
Jusqu’à présent, il n’avait jamais songé à lui poser cette question. Sinar lui adressa alors le sourire qu’elle réservait rarement aux autres.
Les coins de ses yeux vert sombre se relevèrent. Ses cheveux d’or ondulèrent dans le vent.
« Partout où vivent des elfes, c’est un village elfique. »
Elle avait raison.
Enkrid repensa à la question du Batelier.
Quel chemin est-ce que je veux prendre ?
Notes :
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