Chapitre 746
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 746 : Les paroles du Batelier étaient sensées
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Je veux devenir chevalier.
Je protégerai ceux qui se tiennent derrière moi.
J’effacerai la Terre Maudite.
En suivant ces paroles jusqu’au bout, on découvrait ce qu’Enkrid désirait vraiment.
Des jours ordinaires.
Des jours paisibles, entrecoupés de rires.
Un marchand de fruits vous saluait avec le sourire. Quelqu’un faisait rôtir des pommes de terre au feu et les partageait avec un enfant affamé. Une serveuse aux mains agiles claquait la langue et donnait une pichenette sur le front de l’enfant, mais veillait tout de même sur lui. Les gens rentraient de longs voyages avec des cadeaux. Tous pleuraient parfois, mais chaque nouveau matin les accueillait avec un sourire.
Oui. C’était ce présent qu’Enkrid avait le plus désiré. Le jour ultime dont il avait rêvé tout au long de sa vie.
Pouvait-il dire qu’il avait désormais vécu ce jour ?
En partie, oui.
Alors, ne suffisait-il pas de protéger ce qui se trouvait à l’intérieur de sa clôture et de laisser ces jours se répéter ?
Si.
Avait-il la moindre raison d’élargir cette clôture ?
Non.
Enkrid écouta la réponse qui montait du fond de lui. Elle n’était pas fausse.
« Oui. C’est exactement ce que tu voulais. »
La voix du Batelier était lourde de conviction et de certitude. Et, avec elle, il lui offrait un répit.
« Le “présent” va se poursuivre encore quelque temps. Tu pourras donc choisir quand tu le voudras. »
Ne rien faire pendant un moment. En profiter.
Enkrid se réveilla et passa la journée comme à son habitude. Le Batelier avait raison. Le présent qu’il désirait vraiment revenait sans cesse. Il prenait plaisir à s’entraîner, et l’ivresse de progresser ne s’était pas dissipée.
« Ton entraînement se poursuivra. Tu n’en es pas heureux ? »
Le Batelier apparut dans la nuit et lui posa la question. Si.
Au fil de ces journées répétées, tout ne recommençait pas à zéro. Même après sa mort, ce qu’Enkrid avait appris et travaillé demeurait dans son corps.
Était-ce aussi un cadeau du Batelier ?
Se contenter de cela ?
Son but n’était pas d’errer sur un sentier escarpé en montagne. Il voulait passer des jours confortables dans un foyer chaleureux.
« Tout le monde est occupé ? »
Le lendemain, Enkrid interpella Audin en passant près de lui.
« Ragna et les autres sont tous très occupés ces derniers temps, oui. »
Rem s’appliquait à entraîner son unité. Ragna avait ses dix épéistes à ses côtés et passait chaque heure à manier sa lame.
Fell, qui traînait dans les parages, intervint.
« Je rassemble tout le monde ? »
Fell était le lieutenant d’Enkrid, et Ropord celui de Ragna. Même après être devenus chevaliers, ces rôles n’avaient pas changé. À vrai dire, sans Ropord, l’unité de Ragna était difficile à tenir, tandis que Fell était là simplement parce qu’il en avait envie.
« J’aimerais que tout le monde soit réuni ce soir. »
Enkrid était, à tous égards, à la tête des Chevaliers fous et seigneur des Gardes-frontières. Quelques nobles mal informés le soupçonnaient même de vouloir bâtir un nouveau royaume dans les Gardes-frontières. Enkrid, lui, accordait peu d’importance à ces rumeurs. Quoi qu’il en soit, il avait rarement convoqué ses hommes par la force. C’était la première fois qu’il leur demandait de se rassembler aussi calmement, sans que l’ordre soit porté par la fièvre du combat. Il avait toujours été ainsi, même à l’époque où il était chef d’escouade.
En entendant ces paroles, Fell sentit les poils de ses bras se hérisser.
Pourquoi ?
Le ton était calme. La manière, comme toujours. Rien ne justifiait ce sentiment.
Fell jeta un coup d’œil à Audin. Celui-ci se tenait là, souriant, les mains jointes en prière.
« Ô Père Seigneur, as-tu besoin de mes mains ? Est-ce ta voix qui parle par la bouche de cet homme ? »
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Fell n’en tint pas compte et se décida à prévenir les autres. D’abord Rem… non, Rem en dernier.
« Compris. »
Il repoussa l’instinct glacial qui s’accrochait à lui et se mit en route. Depuis plusieurs jours, Ragna ne lâchait plus Ilchul et faisait tournoyer son épée du matin au soir.
Il ne travaillait ni une technique avancée ni un art de l’épée raffiné, et ne semblait pas non plus s’amuser à s’exercer au combat. Il prenait sa posture, frappait vers le bas, lançait une estocade, taillait en diagonale, puis portait une nouvelle estocade d’une main, faisait tournoyer la lame avant de la ramener dans sa garde, répétant les rudiments comme un manuel de l’Épée lourde du Nord.
C’était le même genre de répétition quotidienne à laquelle Fell s’astreignait lui-même.
Une base solide permet de s’élever plus haut.
C’était l’enseignement d’Enkrid. Fell en avait appris beaucoup simplement en l’observant, souvent sans même s’en rendre compte. À vrai dire, il en allait de même pour les autres.
Les différents degrés de la chevalerie.
Insuffler sa Volonté à une technique : débutant.
Insuffler sa personnalité à une technique : intermédiaire.
Ne plus être lié à aucune technique : avancé.
Et au-dessus de tout cela, le degré suprême.
Qu’était-ce, déjà ? Il fallait posséder une capacité d’adaptation ?
Être libre de devenir un cercle à l’instant, puis une alêne l’instant suivant ?
Fell avait fait l’expérience de la toute-puissance.
C’était exactement cela : la certitude de pouvoir tout faire, qui emplissait son corps jusqu’à la dernière goutte. Il tendait la main, et le soleil semblait à sa portée. Un seul coup de lame pouvait trancher la crête d’une montagne lointaine.
On s’enivrait de cette sensation, déversait toute sa Volonté et finissait par s’effondrer, épuisé.
Fell avait connu cet épuisement. Seulement, pour lui, la montagne n’était pas un sommet lointain et le soleil ne se trouvait pas dans le ciel.
Le capitaine.
Soleil, montagne, Enkrid. Tout cela ne faisait qu’un.
C’était pour cette raison qu’il était allé trouver Enkrid et s’était fait battre à plate couture.
Un autre aurait peut-être craqué à cet instant, chantant sa frustration et son désespoir. L’idée de gravir les degrés de débutant et d’intermédiaire jusqu’à devenir chevalier aurait pu le faire frémir.
Devenir enfin chevalier, et devoir encore s’élever ?
Certains chevaliers d’apparat que l’Empire appelait les chevaliers-fleurs avaient peut-être ressenti cela.
Fell, lui, n’était évidemment pas comme ça.
Et, en vérité, aucun des Chevaliers fous ne l’était.
Je peux aller plus haut.
Savoir qu’il existait encore un degré supérieur le réjouissait. Si c’était là le plafond, il aurait été déçu.
Il comprit aussi pourquoi ses pensées s’étaient égarées ainsi.
L’élan qui émanait de Ragna, seul à manier son épée, formait un mur qui interdisait toute approche.
C’est terrifiant.
C’était comme repérer la piste d’une immense colonie de lycanthropes qui avait chassé des moutons. Aucun combat n’avait encore éclaté, mais une lutte acharnée se profilait, lui rappelant ces jours où tout le monde aiguisait la pointe de sa lance sur une pierre à aiguiser.
Ah.
Fell comprit soudain.
Ils se préparaient tous à quelque chose.
Fouuu.
Une rafale brûlante accompagna la courbe de l’épée de Ragna. Si l’on aiguisait ce vent jusqu’à le rendre tranchant, prendrait-il un poids matériel ? Cela n’avait aucun sens, mais s’il y avait quelqu’un capable d’accomplir pareille chose, c’était bien Ragna.
« Qu’est-ce que tu veux ? »
Ropord, qui s’entraînait non loin de là, s’approcha et lui demanda.
« J’ai un message. »
Fell sentait la férocité qui émanait de Ragna. Il ne tuait pas le temps : il affûtait le tranchant de sa lame, le resserrait.
Pourquoi ?
Il n’y avait qu’une seule raison.
Une seule personne donnait le ton dans les Gardes-frontières et parmi les Chevaliers fous.
« Tout le monde doit se rassembler ce soir. »
« Compris. »
Ropord savait lire l’atmosphère. Il ne demanda pas qui lançait la convocation. Il n’y avait qu’une seule personne qui pouvait convoquer Ragna.
Ensuite, Fell partit chercher Jaxon et se rendit dans une boutique de thé et de sucreries. Une belle femme blonde l’accueillit sur le pas de la porte.
Cet endroit me met toujours sur les nerfs quand j’y entre.
Le vague pressentiment qu’il avait eu jusque-là était désormais plus net.
Deux sur le toit. Un sous le comptoir.
Des gens dissimulés de tous côtés.
« Ils sont plus nombreux que tu ne le crois. Ne fais pas de bêtise. »
Jaxon apparut de nulle part et prit la parole. Aucun signe, aucun bruit : l’instant d’après, il se tenait juste derrière Fell.
Fell se retourna et découvrit Jaxon, les yeux réduits à des fentes. Dès que leurs regards se croisèrent, des yeux se posèrent sur lui de toutes parts.
Si je me bats ici, je me ferai tuer.
Non qu’il eût la moindre raison de se battre. C’était simplement la sensation d’entrer dans un piège tissé par quelqu’un d’autre.
« J’ai un peu forcé tout à l’heure, alors j’ai du mal à maîtriser la Retenue. Qu’est-ce que tu veux ? »
Jaxon prit la parole, et le malaise se dissipa.
Qu’est-ce que c’était, tout à l’heure ? Une sorte de Pression, mais différente.
Il avait enveloppé ses cinq sens de Volonté et l’avait étendue sur une zone. Une technique qui permettait de percevoir au-delà de ce que la Volonté seule pouvait voir, entendre ou ressentir, et de détecter ce qui se trouvait autour. Voilà d’où venait ce frisson familier que Fell ressentait toujours ici.
Jaxon avait déjà employé cette technique sur le champ de bataille contre Azpen, pour repérer et tuer ses ennemis. Ce que Fell venait de ressentir allait encore plus loin.
« Tout le monde doit se rassembler ce soir. »
Jaxon acquiesça. La tension familière que Fell ressentait s’évanouit complètement. Tout redevint normal.
Alors que Fell s’apprêtait à partir, la femme blonde l’interpella.
« Prends soin de toi, mignon petit berger. »
Fell acquiesça vaguement et sortit. Il n’avait pas fait deux pas qu’il s’arrêta.
Je ne l’ai jamais vue.
Comment savait-elle qu’il était berger ? Il n’avait dit à personne qui il était, là-dedans.
Il savait qu’elle était la partenaire de Jaxon. Et alors, Jaxon jouait les taiseux en public, mais parlait sans arrêt au lit ? Jaxon ? Ça ne collait pas du tout.
Bien sûr que non. La Lame de Georg était un réseau d’assassins et une guilde d’information. Il aurait été absurde que des gens comme eux ignorent tout des combattants capables opérant sur leur territoire. Et, indépendamment de la Lame de Georg, les Chevaliers fous étaient déjà célèbres. Les grands événements ne manquaient pas, à présent. Le premier avait été de mettre fin à la guerre civile, ce qui leur avait valu le titre de Tueurs de démons. À Naurillia, certains estimaient que si les Chevaliers fous rejoignaient le front sud, l’impasse finirait par se dénouer.
Ce n’était que leur avis, bien sûr. L’issue d’une guerre ne se décidait jamais autour d’une table.
Rem s’était enfoncé dans la chaîne de montagnes pour traquer et tuer des Créatures démoniaques. Quand Fell le retrouva, il était en train de s’occuper de cinq trolls.
Cinq l’encerclaient.
Les cinq trolls avaient formé un cercle.
Une formation d’encerclement. Les Créatures démoniaques étaient plus rusées qu’on ne le croyait, et les trolls l’étaient particulièrement. Ils savaient tirer parti de leur régénération au combat. Ils ne rivalisaient pas avec les Grenouilles en matière de tactique, mais savaient encercler un homme seul.
Tous tenaient d’épais gourdins de bois.
D’où leur venaient ces gourdins ? La question méritait d’être posée, mais ce n’était pas l’essentiel pour l’instant.
Au milieu des cinq trolls, Rem tordit le coin de sa bouche. Son sourire apparaissait dans l’espace entre deux d’entre eux.
Puis sa hache se mit en mouvement. Elle ne rencontra aucun gourdin : elle avançait comme un saumon remontant un courant à contre-sens.
Après quelques coups de hache, les cinq têtes de trolls s’envolèrent dans les airs. Aucune Créature démoniaque ne survivait à une gorge tranchée. L’affaire était réglée.
Rem passa entre les cinq corps d’où s’écoulait un sang sombre et prit la parole.
« Parce que toutes les issues sont bloquées, il n’y a plus aucun moyen de s’en sortir ? Non. Il y a toujours une brèche. Abandonnez, et vous êtes morts. Bande d’idiots. »
La façon dont Rem entraînait son unité était déjà bien connue. Des hommes qui n’avaient rien de tendres lui répondirent d’une seule voix.
« Ha ! »
Il leur faisait même pousser des cris de guerre en guise de réponse.
« C’est bien. Désolé de vous avoir nourris avec du sang de Créature démoniaque aussi insipide. »
Rem s’adressa à sa hache, puis croisa le regard de Fell.
« Tout le monde doit se rassembler ce soir. »
Lui aussi omit de préciser qui les convoquait, et tout le monde comprit sans qu’on le leur dise.
« Il aurait pu appeler plus tôt. »
Rem découvrit les dents en souriant. Cette vue retourna l’estomac de Fell.
L’atmosphère changea. La Pression de Rem s’abattit sur les environs.
« On va tous mourir, capitaine ! »
Quelqu’un de son unité cria. Rem continua de sourire.
« Tenez bon. Personne ne meurt pour si peu. »
Si Fell trouvait cela pénible, qu’en était-il de ceux qui n’étaient même pas chevaliers ?
Mais ce n’était pas son problème. Il n’avait pas à se mêler de l’entraînement d’une autre unité. D’ailleurs, les hommes d’Enkrid devaient probablement s’infliger quelque chose d’aussi brutal.
« Bon. »
Fell prit congé et s’en retourna. C’était l’été, aussi le jour s’attardait-il. Sous les dernières lueurs du soir, ils allumèrent un feu de joie.
Crépitement, crépitement.
Ils firent rôtir de la viande au-dessus des flammes. Des fruits et de la viande séchée furent disposés à côté. Kraiss les avait apportés. Abnair était assis avec eux. L’elfe et la sorcière étaient venus aussi, bien que Fell n’eût prévenu ni l’un ni l’autre. Ils avaient simplement été au courant.
Enkrid s’adressa à tous ceux qui s’étaient rassemblés, sur le ton et avec la manière qui lui étaient habituels.
« Nous allons nous attaquer à un Balrok. »
Ces mots n’avaient rien d’ordinaire.
Pourtant, personne n’essaya de l’arrêter. Personne ne parut pris au dépourvu.
Grenouille hocha la tête le premier.
« J’attendais ça. »
Fell ressentit presque la même chose. Il avait acquis de la force. Prétendre qu’il n’avait pas envie de s’en servir aurait été mentir.
Il voulait éprouver ses propres limites. Si c’était vrai pour Fell, cela devait probablement l’être aussi pour les autres.
« J’attendais ça, moi aussi. »
Rem le dit en souriant. Sans un mot, Ragna rassembla ses épées et se leva.
« Où vas-tu, mon frère ? »
demanda Audin en le regardant. Ragna fixa Enkrid sans détour.
« On part maintenant chasser le Balrok ? »
Au beau milieu de la nuit, sans même savoir où ils se dirigeaient, comment comptait-il trouver quoi que ce soit ?
« Je vous guiderai. »
Ragna le déclara avec une assurance absolue.
« Et tu sais où il se trouve ? »
demanda Rem.
« Si on marche assez longtemps, on finira par le trouver. »
Enkrid intervint avant que Ragna n’aille plus loin.
« Pas tout de suite. »
Il était sérieux quand il parlait de s’attaquer au Balrok. Mais pas ce soir. Il avait simplement montré sa détermination.
La détermination de ne pas se contenter d’un autre présent confortable.
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