Chapitre 744
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 744 : Ressentiment et désespoir
= = =
« C’était simplement mon heure. Tout le monde finit par mourir. »
Il regarda Jaxon faire face à sa mort avec un calme absolu. Après Jaxon, ce fut au tour d’Audin.
« L’Apôtre de la guerre vous guidera. »
Audin prit une dernière inspiration et offrit une prière de bénédiction.
« Je crois que c’était la période la plus heureuse de ma vie. »
Teresa, la Géante métisse, mourut en chantant de cette même voix paisible.
« Fiancé, on dirait que le moment est venu de prendre un Esprit maléfique pour épouse. »
Sinar continua à plaisanter jusqu’au bout.
C’était bien elle, ça.
Grrr.
Pourquoi Esther est-elle une panthère ?
La seule sorcière qu’Enkrid connût mourut sous la forme d’une panthère noire. Bien d’autres moururent à ses côtés. Ce cauchemar était un livre dont les pages débordaient de pertes.
Il ne voyait pas comment chacun était mort, mais le simple fait que la mort se rapprochait était une réalité poignante qui lui faisait mal à la poitrine.
« Regarde et profite du spectacle. Ce n’est que le début. »
Le Batelier avait décidé de ronger l’esprit d’Enkrid.
Comme un écureuil qui grignote la coque d’un gland, il y distillait peu à peu son venin mental.
Enkrid se réveilla et repoussa le cauchemar. La distribution de la nuit dernière avait été encore plus haute en couleur que celle de la veille.
S’en souvenir ne changeait rien, et essayer de dissuader le Batelier de reprendre ses habitudes nocturnes ne semblait pas davantage pouvoir marcher.
Ce n’était qu’une intuition, mais… Il cherche quelque chose.
Le Batelier avait ses raisons d’agir ainsi. Il était si difficile de savoir lesquelles qu’il n’y avait encore rien d’utile à en dire.
Il n’y avait plus qu’à s’y mettre.
Fell était resté debout trois jours d’affilée avant de finir par s’effondrer. C’était arrivé la nuit dernière.
« Pourquoi nous as-tu tous fait venir, mon frère ? »
Audin se tenait à un bout du terrain d’entraînement et prit la parole lorsqu’Enkrid s’avança.
« Tu sais que je suis occupé, hein ? »
Rem était là, l’air d’avoir tout son temps.
« Aux aurores ? »
L’aube était passée depuis un bon moment, mais le paresseux insistait toujours pour dire qu’il était tôt. Jaxon se tenait les bras croisés et gardait le silence. Sinar affichait son expression impassible habituelle, bien qu’elle sourît parfois d’une façon qui rappelait le portrait de Dortea.
Esther avait pris sa forme de panthère et observait la scène, le museau posé sur ses pattes avant. Teresa était assise tranquillement à côté d’elle.
Tout en s’échauffant, Enkrid les passa en revue et s’appliqua à faire travailler chaque muscle, en partant du bout des doigts.
« Non, sérieusement, qu’est-ce que tu fabriques ? »
« Mets-toi en face de moi, Rem. »
Enkrid ignora le Barbare qui le provoquait et croisa le regard de Rem.
Quelque chose changea dans l’atmosphère. Enkrid n’avait fait qu’avancer son pied gauche d’un demi-pas.
Ruagarne, qui observait depuis le côté, reconnut là une composante de l’escrime tactique.
Ce pied gauche pourrait annoncer une attaque, mais tout aussi bien une feinte.
L’escrime tactique consistait à saisir tous les avantages possibles avant même le début du combat.
Rem ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis la referma. Sans même s’en rendre compte, sa main avait déjà trouvé le manche de sa hache.
La distance entre eux était idéale pour frapper avec une arme.
En vérité, ils avaient tous deux dépassé depuis longtemps les bases du combat et pouvaient manier l’épée ou la hache quelle que soit la distance. Mais, ici, un coup porterait.
Les bruits du monde s’estompèrent et son champ de vision se rétrécit. Il ne vit bientôt plus que Rem.
La distance m’avantage.
Il avait confié Trois-Fer à Aetri ; seule Penna pendait désormais à sa hanche.
Mais elle était plus longue qu’une hache, ce qui lui donnait l’avantage de la portée.
Quant au terrain, Rem saurait mieux en tirer parti. Rem avait le don d’adapter sa stratégie à la volée ; il agissait à l’instinct, à l’intuition, et utilisait tout ce qui l’entourait.
Enkrid prit pleinement la mesure de la situation et des alentours sans jamais quitter Rem des yeux.
Rem fit de même.
Aucun ne cligna des yeux. La poussière emportée par le vent passa entre eux, sans que l’un ou l’autre bougeât.
La lumière du début de l’été caressait les brins d’herbe qui poussaient entre les pierres disjointes du terrain d’entraînement.
La chaleur était telle qu’il était inconfortable de rester immobile.
Enkrid et Rem s’élancèrent l’un contre l’autre. Difficile de dire lequel avait bougé le premier.
Ils étaient aussi rapides, et lisaient si bien la respiration de l’autre.
Il a encore progressé.
Rem vit que l’épée d’Enkrid avait gagné une vitesse égale à celle de sa hache.
Clang !
Le métal heurta le métal et des étincelles jaillirent. Des dizaines de lignes d’attaque s’élancèrent vers leurs corps, mais aucune ne les atteignit.
Enkrid agissait par calcul. Rem balançait sa hache et déplaçait ses pieds par instinct.
Rem ne se retenait pas. Il insufflait la Sorcellerie dans son corps par manifestation divine et la laissait courir en lui, se poussant à un niveau qui lui coûterait cher ensuite.
Enkrid faisait de même. Il faisait circuler sa Volonté avec force dans tout son corps grâce à l’éclatement de ligne.
Leur combat ressemblait à une charrette lancée dans une descente, qui prenait de plus en plus de vitesse. Pour l’arrêter, il aurait fallu quelqu’un capable d’encaisser tout ce qui arrivait.
Choisir son camp et tuer l’autre aurait été assez facile.
Mais les maîtriser tous les deux sans blesser ni l’un ni l’autre aurait été difficile, même pour Anu, roi des mercenaires.
Même Ragna et Audin, en se jetant ensemble dans la mêlée, auraient-ils pu les arrêter sans que l’un d’eux écope d’une égratignure ?
Rien n’était moins sûr.
Enkrid continua de frapper et s’enfonça davantage en lui-même.
Plus vite.
Il resserra l’intervalle entre ses pensées, pour se rapprocher de l’intuition brute et instinctive que Rem lui montrait.
L’espace d’un instant, l’épée d’Enkrid fut plus rapide. Éclair. Non, la forme en chaîne d’Éclair : Foudre.
La hache de Rem se dirigea vers la lame qui traçait une ligne de lumière blanche dans l’air. Elle devint un typhon qui balaya la Foudre et l’engloutit.
La hache suivit la trajectoire la plus efficace et vint à sa rencontre.
Enkrid alla encore plus loin. L’espace d’un instant, il concentra son éclatement de ligne en un point, puis le fit détoner.
Au terme de cet échange, Penna, pivotant autour du pied gauche d’Enkrid, se leva en traçant une ligne dans l’air, que le bras de Rem traversa.
Chlak.
Enkrid trancha le bras droit de Rem. Celui-ci entendit tout près de son oreille le bruit humide de la chair qui se déchirait.
Rem avait abattu sa hache au même moment ; elle atteignit l’épaule d’Enkrid, mais sans la trancher. Elle ne lui laisserait qu’une belle entaille, rien de plus.
Rem comprit alors. S’ils continuaient, il serait celui qui perdrait.
J’ai perdu.
C’est ce que pensa Rem. Si le combat se poursuivait, celui qui avait perdu un bras était évidemment le perdant.
Et pas seulement à cause du bras. Perdre une partie de son corps qui avait toujours été là bouleverserait ses sensations corporelles ; il lui faudrait un moment pour s’adapter à une répartition du poids désormais anormale. Face à un chevalier, ce moment lui serait fatal.
Mais il ne se laissera pas faire sans broncher.
Cette pensée traversa aussi l’esprit d’Enkrid. Il plissa les yeux et reconnut que, même privé d’un bras, Rem ne serait pas facile à affronter.
Il n’était pas difficile d’imaginer un berserker brandissant sa hache d’un seul bras.
Le combat se poursuivrait sans que la perte d’équilibre et le changement de sensations corporelles aient d’importance : on réduirait la distance, on offrirait sa chair pour prendre celle de l’autre, ses os pour briser les siens. Voilà ce qui arriverait.
Il pouvait le voir. Et rien ne justifiait de pousser les choses jusque-là.
Le combat s’arrête ici.
« … Qu’est-ce que tu viens de faire, au juste ? »
Une goutte de sueur tomba du menton de Rem.
« C’était amusant, non ? »
demanda Enkrid.
Rem fit tourner son bras droit et répondit. Tout cela n’avait été qu’une illusion. Plus précisément, parce que chacun connaissait assez bien le niveau de l’autre, ils s’étaient affrontés dans un espace imaginaire.
« C’était amusant. »
« J’ai entendu dire que l’Empire enseignait la Manifestation de la Pression comme fondement. Je me suis dit que quelque chose de ce genre serait peut-être possible. »
La première fois qu’Enkrid avait vu le chef de la Maison Zaun, la grande épée de l’homme semblait prête à abattre quelqu’un à tout instant.
La Manifestation de la Pression.
En travaillant la technique avec un peu plus de finesse, il semblait possible de combattre dans un espace imaginaire.
Autrement dit, on pouvait s’entraîner à pleine intensité sans armes véritables, pour une pratique plus profonde, plus dense et plus dangereuse.
À présent, ils avaient atteint un niveau où se battre à fond avec de vraies armes signifiait que l’un d’eux finirait grièvement blessé. C’était la méthode qu’Enkrid avait mise au point.
Il n’avait aucune envie d’apprendre une escrime émoussée.
L’entraînement en lui-même était une bonne chose.
Rien ne vaut la pratique du réel.
Il l’avait compris en apprenant à des gens d’un petit village à survivre.
En réalité, Enkrid et Rem avaient fait ceci : chacun avait bougé un doigt et déplacé un pied, puis ils s’étaient battus en s’appuyant uniquement sur l’élan qu’ils projetaient depuis leur position.
Cela exigeait une perspicacité exceptionnelle des deux côtés, ainsi qu’une perception juste de son propre état. C’était une sorte d’acrobatie qui ne fonctionnait que si ces conditions étaient réunies.
« Le serviteur du Seigneur attend son tour. »
« Voilà qui est vraiment intéressant. »
Audin et Ragna intervinrent à leur tour. Sinar intensifia son élan et montra clairement qu’elle était prête à prendre la relève.
Jaxon décroisa les bras et déclara : « Avec une méthode pareille, je crois que je peux vous montrer quelque chose d’intéressant, moi aussi. »
Combattre dans un espace imaginaire, puis croiser le fer pour de vrai quelques fois… Si ça, ce n’était pas amusant, qu’est-ce qui pouvait l’être ?
Bouger son corps était satisfaisant. Manier une épée l’était encore davantage.
Chaque fois qu’une attaque surgissait là où il ne l’attendait pas, Enkrid ressentait une vive poussée de joie.
Le souvenir du rêve de la nuit précédente s’était désormais complètement assombri dans sa mémoire.
Sinar lui montra une tempête estivale, tout autre chose que la Douce Brise d’hiver.
Audin lui montra ce dont un corps entraîné était capable lorsqu’on le contractait avant de libérer toute sa puissance : pas seulement la Volonté, mais aussi la force brute de muscles affûtés.
Une fois pris dans son étreinte, il était presque impossible de reprendre l’avantage. Les mains d’Audin, qui tordaient et brisaient les articulations, semblaient pouvoir fracasser tout ce qu’elles touchaient.
Ragna lui montra son épée sans la moindre expression, puis dit : « Elle s’appelle Ilchul. On la surnomme le Soleil levant. Touchez-la, et vous brûlerez. »
Une arme transmise dans sa famille, sur laquelle il avait gravé sa propre Volonté.
Elle n’avait pas été forgée récemment : c’était une épée que Ragna lui-même estimait avoir été préparée pour lui.
Elle dégageait une chaleur intense. Il suffisait d’effleurer le col pour que des flammes jaillissent.
Le seul fait de s’entraîner légèrement avec elle, en réalité, donnait une idée bien plus nette de la puissance d’Ilchul que de combattre dans l’espace imaginaire.
Un simple frôlement suffit à enflammer les vêtements.
Il avait entendu dire que l’épée dégageait assez de chaleur pour évaporer instantanément la sueur sur la peau.
Ilchul, le Soleil levant : ce n’était pas un nom donné au hasard. Rien au monde n’était plus chaud que le soleil.
Avec Jaxon, tout se résumait à une seule frappe.
La charge que Jaxon lui avait montrée auparavant était dépourvue de toute intention meurtrière.
Cette fois, c’était différent. Il attaquait sans se soucier de son propre corps. Il était prêt à sacrifier un bras pour prendre la vie de son adversaire.
« Essaie de l’arrêter. »
Jaxon sourit en disant cela. Un sourire satisfait.
Enkrid n’était pas le seul à brûler de cette envie. Au fond, les Chevaliers fous n’étaient qu’un rassemblement de personnes exactement comme ça.
« C’est amusant. »
Les mots de Rem résumaient l’avis de tous.
De retour à la Garde-frontière, dans une vie ordinaire.
Le cauchemar avait fait transpirer Enkrid, mais la nuit suivante, puis celle d’après, le Batelier s’en prit de nouveau à lui.
« Mon enfant a grandi sans père. »
C’était Arath, la femme de Rem. Elle tenait un nouveau-né dans ses bras.
L’enfant de Rem et d’Arath.
« Était-ce la bonne chose à faire ? »
Elle posa la question, mais d’autres mots se dissimulaient derrière : Rem n’avait-il vraiment pas eu d’autre choix que de mourir ? Était-ce vraiment le mieux qu’on pouvait espérer ?
Les cauchemars du Batelier se suivaient comme des épisodes.
D’abord, la perte. Puis le ressentiment.
« Mon fils est mort. »
Le Saint Homme en haillons s’avança à son tour et regarda Enkrid sans expression.
Leona, qui avait perdu sa compagnie marchande, était recroquevillée par terre et marmonnait que ce n’était pas ce qu’elle avait voulu.
« Ce n’est pas fini. »
Le Batelier prononça ces mots et lui montra un troisième tableau, après la perte et le ressentiment.
Le thème du troisième cauchemar était le désespoir.
Enkrid fit un long rêve.
Il vécut plus de dix ans.
La Garde-frontière tint bon, et grâce à Crang, Naurillia devint riche et puissante.
Puis, un jour, des ténèbres noires s’abattirent sur la Garde-frontière.
La ville entière fut envahie par les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques.
Tout contact avec le monde extérieur fut coupé. La situation était inévitable, précisément parce que la Terre Maudite se trouvait là.
« Capitaine ! »
Kraiss vint le trouver. Il était facile de lire dans son regard ce qu’il ressentait.
« On va se battre jusqu’au bout, pas vrai ? »
La détermination dont Enkrid avait fait preuve avait aussi gagné Kraiss. Il ne se laissait submerger ni par l’inquiétude ni par la peur. Mais il savait comment cela finirait.
« On se battra jusqu’à notre mort, pas vrai ? »
Tous avaient accepté de mourir ici.
Kraiss parla et tout le monde se rassembla. Enkrid et les autres combattirent pendant toute une année les ténèbres qui avaient englouti la Garde-frontière.
Les réserves de nourriture s’épuisèrent, et même les lamentations pour les mourants finirent par se taire.
Pars seul, et tu pourras survivre. Tu le sais, n’est-ce pas ? Va-t’en. Pars. Choisis de vivre un jour de plus dans le confort.
Au cœur du désespoir, dans ce rêve niché au creux d’un autre rêve, le Batelier lui souffla ces mots.
Enkrid ne l’écouta pas. Des ennemis l’encerclaient de toutes parts, et rien ne pouvait les arrêter.
Alors qu’il était piégé dans un présent où il ne faisait que mourir en combattant les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques, le Batelier s’adressa à lui.
« Est-ce vraiment ce que tu voulais ? »
La perte. Le ressentiment. Le désespoir.
Les trois lui transpercèrent la poitrine et la fouillèrent, mais les dégâts furent minimes.
En vérité, Enkrid avait déjà trouvé les réponses aux questions que soulevaient les visions du Batelier.
Attendre en espérant que quelqu’un vienne vous sauver, c’est une folie.
Et pourtant, seul, on ne peut rien faire.
Enkrid connaissait déjà ces deux vérités.
Il chassa le cauchemar et se leva. Alors qu’il émergeait du rêve, il saisit les derniers mots du Batelier.
« Tu ne mords pas à l’hameçon. »
Enkrid se dit que le Batelier s’était appliqué comme rarement depuis longtemps. Qu’il finisse par le décevoir, c’était inévitable.
Il sortit et constata que, bien que l’aube ne fût pas encore levée, quelqu’un l’avait devancé.
Fell se tenait là, la pointe du Tueur d’idoles posée sur le sol du terrain d’entraînement, le regard serein et lointain.
Ses pupilles étaient immobiles et son élan paisible. Comme un lac calme.
« Capitaine. »
« Ouais. »
« Si je gagne, est-ce que je deviens commandant en chef des chevaliers ? »
Un seul regard suffit à Enkrid pour comprendre l’état de Fell. Un imbécile ivre de toute-puissance avait pris une épée.
« Alors, on dirait que c’est aujourd’hui que je prends ce siège. »
Fell était bien plus cinglé que lorsqu’Enkrid l’avait rencontré. C’était probablement l’influence de Rem.
Dans les Chevaliers fous, les gens qui gardaient la tête froide, comme Enkrid, n’étaient pas vraiment légion.
Enkrid ramassa une arme d’entraînement contondante. Dépourvue de tranchant, elle avait la forme parfaite d’une massue.
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