Chapitre 733
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 733 : On ne rattrape pas l’eau renversée
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Des années d’entraînement avaient profondément ancré en lui le réflexe de sentir les présences, même dans son sommeil. Il n’y avait donc aucun réel danger.
Être laissé seul n’avait pas non plus de quoi le déprimer. Il n’avait pas le temps de se sentir seul.
L’épée.
Au contraire, le calme et le silence étaient propices à l’examen de son escrime et de tout ce qu’il avait appris en chemin.
Il avait énormément appris, après tout.
Rien que ses leçons récentes étaient riches d’enseignements : l’Escrime impériale, l’imposante présence de Valmund, un chevalier impérial. Tout cela lui avait servi de leçon.
Un chevalier impérial.
Pendant tout ce temps, Enkrid avait étudié Valmund comme on démonte un objet pour comprendre son fonctionnement.
Son regard suivait les groupes musculaires développés. Son ouïe captait les bruits de ses mouvements, mêlés à sa respiration. Il mobilisait aussi tous ses autres sens, s’efforçant de comprendre autant que possible.
Quelle expérience avait façonné ce corps ? Quelles attaques utiliserait-il en combat réel ?
Si Tempête Zaun était une épée à deux mains et Alexandra une épine acérée… Valmund, lui, est à la fois épée, lance et gourdin.
Il se représentait une pointe de lance dépassant entre des boucliers, une hache, une épée, une masse à pointes. Dans l’ombre des interstices entre ces boucliers, un œil unique le dévisageait, indistinct et indéchiffrable.
Il sait se dissimuler et porter des coups de lame.
À première vue, on aurait cru qu’il ne portait qu’un simple gourdin. Pourtant, il devait dissimuler bien d’autres armes.
Rusé ? Moins rusé que fidèle à ce qu’il avait déclaré en se présentant.
Il ne recule devant rien pour gagner.
Devait-il l’affronter en se limitant à l’escrime tactique ?
Se brider ne lui laisserait aucune chance de victoire.
L’escrime était pratiquée par une personne. S’enfermer dans une seule technique était insensé. Au combat, on ne pouvait pas se permettre de faire le difficile. C’était comme lorsqu’il avait mêlé l’Épée de la Chance au Golem éclair pour abattre ce Gelt, ou qui que ce fût.
Pour affronter Valmund, il devrait mobiliser tout ce qu’il avait. Et même ainsi, l’issue resterait incertaine.
Enkrid trouva une grotte convenable et s’y installa. Il n’alluma pas de feu. Après avoir fouillé les alentours, il dénicha des fruits à l’odeur puissante, les écrasa et s’en frotta le corps.
Tous les guides et mercenaires qui voyageaient seuls connaissaient cette astuce.
Elle masquait l’odeur corporelle, ce qui aidait à éviter les Bêtes magiques ou les Créatures démoniaques dotées d’un odorat aiguisé. Les traces d’excréments d’animaux à proximité étaient un bonus.
Quand les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques pullulaient dans une région, les animaux ordinaires ne pouvaient pas circuler librement. Trouver des excréments signifiait qu’on se trouvait au moins dans une zone relativement sûre.
Dans la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil, infestée de Créatures démoniaques et de Bêtes magiques, les limites des territoires étaient généralement bien marquées.
Sans ces frontières, les animaux auraient été exterminés et il ne serait resté que des Créatures démoniaques grouillant partout ; autant dire que la région serait devenue une Terre Maudite.
On disait que le cœur de Pen-Hanil ressemblait à une Terre Maudite, mais ce n’était pas le cas de la majeure partie de la chaîne.
Créatures démoniaques, Bêtes magiques et animaux ordinaires coexistaient ici.
Leurs territoires étaient donc distincts.
Cela dit, un coup de malchance pouvait toujours vous envoyer dans l’assiette d’une Créature démoniaque. Mais Enkrid n’était pas du genre à qui cela arrivait.
Les malchanceuses, ce seraient plutôt les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques qui finiraient mortes.
Rien ne pressait, alors il n’avait aucune raison de foncer vers la Garde-frontière en prenant le chemin le plus court. Il ne traînait pas non plus délibérément. Il allait simplement là où il en avait envie.
Il pensait avoir encore du temps devant lui ; il s’assit donc dans la grotte et médita, repassant en revue tout ce qu’il avait appris et assimilé.
Il traça des lignes dans l’air avec la Lame à une main, se contorsionna dans tous les sens et enchaîna les postures. Repasser les différentes techniques que Valmund lui avait montrées constituait en soi une forme d’étude. L’expérience s’accumulait et devenait de la force.
Bien sûr, il faut veiller à ne pas prendre de mauvaises habitudes.
Au niveau d’un chevalier, la maîtrise de son propre corps était exceptionnelle ; le risque de développer une habitude étrange était donc presque nul.
Entre tout cela, quand la somnolence le gagnait, il dormait par courtes périodes. Il ne sentait pas la fatigue s’accumuler. Le voyage finirait bien par l’épuiser un peu, mais…
Même si je devais me battre sur-le-champ, ça ne poserait pas de problème.
C’est ainsi que passa la nuit après sa séparation d’avec Valmund. Les deux lunes s’étaient levées, pleines et lumineuses, et les étoiles, résolues à ne pas se laisser éclipser, scintillaient avec force dans leur lumière.
Les cris des oiseaux nocturnes, le chant des insectes dans l’herbe, le bruissement des feuilles — tous ces bruits ordinaires d’une nuit d’été — lui composèrent une berceuse. Au moment où il ferma les yeux pour dormir un peu plus longtemps, Enkrid se retrouva debout à la proue d’un bateau. L’invitation du Batelier.
Au-dessus des eaux noires de la Rivière Noire, le Batelier tenait une lampe violette et le regardait.
Comme d’habitude ? Quelques détails avaient changé.
Ses traits étaient plus nets qu’avant.
Sa peau se craquelait comme une lande grise, et son visage semblait légèrement plus long, étiré de haut en bas.
Ses yeux noirs ne laissaient rien deviner de ce qu’il avait en tête ; sa bouche non plus.
Sa langue était violette, et l’intérieur de sa bouche formait des ténèbres aussi profondes qu’un abîme.
Quand on tombe dans un bassin profond sous un mauvais angle, on perd tout sens de l’orientation avant de se noyer. La bouche du Batelier ressemblait à cela.
C’était le genre d’apparence qui touchait aux peurs primordiales enfouies en chaque être humain.
Cette qualité avait toujours été présente, dans une certaine mesure, mais ce soir, elle était plus intense.
Le Batelier prit la parole d’un ton faussement aimable et doux.
« Bienvenue. »
Cette amabilité n’était qu’un masque. L’instinct aiguisé d’Enkrid le perçut clairement. Ce qu’il ne comprenait pas, c’était pourquoi.
Jusqu’ici, le Batelier ne lui avait-il pas dit de sauver Ann, de protéger cette journée comme s’il s’agissait de la Fortune elle-même ?
Enkrid n’avait jamais ressenti de chaleur chez le Batelier. Mais ce soir était différent de toutes les fois précédentes.
Qu’est-ce qui a changé ?
L’ombre du Batelier s’étirait loin derrière lui. D’ordinaire, elle n’attirait pas l’œil, mais à présent, elle était vaste et imposante.
Et si on appelait cette ombre « malveillance » ?
Le mot lui allait parfaitement.
Oui. Ce soir, le Batelier en était rempli. Les coins de sa bouche remontaient et, à la place de ses gencives, on ne voyait qu’une obscurité absolue. La rivière était étrangement immobile, contrairement à son habitude.
On aurait dit que la rivière elle-même avait aperçu la malveillance du Batelier et retenait son souffle.
« Vous m’accueillez avec plus d’hospitalité que je ne l’aurais cru, lança Enkrid.
— Si ce n’est pas toi, qui devrais-je accueillir ? Dans les ténèbres de cet abîme sans fond, une seule chose me procure du plaisir. »
Il prononça ces mots avec le même sourire aux lèvres.
« Et qu’est-ce donc ? »
— « Répéter une journée pleine de réjouissances, d’extase, de plaisir, de ravissement, de joie et de bonheur. »
Dans les paroles du Batelier, Enkrid ne sentit pas de perversité. Il sentit une obsession.
D’où venait cette obsession ?
Désirs et envies. Le Batelier n’était pas humain, mais sa façon de penser n’en était pas si éloignée.
Pour bien comprendre quelqu’un, il faut savoir ce qu’il veut.
Il se rappela ce que l’observation de Heskal lui avait appris.
Ce soir, le Batelier était plein de malveillance. S’il la laissait transparaître, c’était… Il laisse parler ses véritables sentiments.
Le Batelier était sincère. Ce qu’il ne faisait jusque-là qu’insinuer, il l’exposait désormais ouvertement. Ces paroles exprimaient tout ce qu’il ressentait réellement.
Répéter une journée noyée dans les réjouissances.
Voilà ce que voulait le Batelier.
« Que se serait-il passé si je n’avais pas protégé Ann ? »
Les coins de cette bouche pleine de malveillance se retroussèrent toujours davantage. De fines particules s’effritèrent et tombèrent des fissures de sa peau, semblable à une lande grise.
« Tu aurais répété une journée entièrement faite de maladie, de douleur et de souffrance. Ce n’aurait pas été si mal non plus. Non, pas mal du tout. Mais était-ce la fin que tu espérais ? »
Le Batelier lui posa une nouvelle fois la question. Enkrid ne répondit pas et continua de le regarder.
« Ce jour viendra, tôt ou tard. Un demi-pas dans la mauvaise direction à un carrefour, et le temps irréversible se refermera sur toi. »
Le Batelier n’était pas un prophète. Enkrid le savait déjà. Malgré cela, ses paroles lui donnèrent l’impression qu’elles se réaliseraient exactement comme il les avait prononcées.
« Regarde. »
Le Batelier lui montra une journée qui n’avait pas eu lieu, un jour qu’il n’avait jamais vécu.
Il s’y voyait, mourant de maladie.
« Tu as dit que tu aimais tous les combats. Tu aurais dû le penser. »
Les yeux de Ragna s’assombrirent tandis qu’il regardait cette version de lui-même mourir. Le corps d’Ann gisait à côté.
Les alentours étaient flous, mais une chose était claire. Dans cette scène, il répétait sa journée, avec la souffrance pour seule compagne.
Personne pour le soigner. Rien qu’une mort sans fin à revivre.
La voix du Batelier s’insinua comme des doigts qui s’introduisent dans une fissure.
« Je t’ai aidé. »
Les doigts dont il parlait se muèrent en dizaines de lames, qui atteignirent le cœur d’Enkrid.
À chaque moment décisif, le Batelier avait été là.
Il l’avait averti avant qu’une Créature démoniaque ne puisse s’en prendre à Ann. Avant qu’Enkrid affronte le champ de bataille, il lui avait soufflé des paroles utiles.
Était-ce la vérité ? Ce n’était même pas la question.
Le Batelier s’en prenait aux peurs que tout être humain portait naturellement en lui.
Une seule erreur, et tous ceux qui l’entouraient mourraient. Cette journée ne pourrait pas être annulée.
Oui, il pouvait l’accepter. C’était accablant. La peur se glissait dans tout son corps. Il aurait été raisonnable de s’effondrer sous son poids. La volonté humaine n’était pas infinie. Elle finissait par s’user.
C’est ainsi que le Batelier enfermait quelqu’un dans la peur et le forçait à croire qu’il n’existait qu’une seule voie à suivre.
Enkrid ressentait lui aussi cette peur. Après tout, il était humain.
Mais la peur est la plus terrible la première fois qu’on l’affronte. Plus on la rencontre, plus elle devient supportable.
La peur est l’une des émotions les plus puissantes qui poussent les gens à agir.
D’autant plus si le plaisir les attend de l’autre côté.
Et à cet instant, Enkrid distinguait ce que le Batelier pouvait faire de ce qu’il ne pouvait pas faire.
Le Batelier peut observer le présent et extrapoler l’avenir. Mais le passé lui échappe.
S’il connaissait son passé, le Batelier ne se serait jamais donné la peine de tenter de l’ébranler avec ce genre de chantage à la peur.
Cette créature bizarre qui tenait une lampe violette ignorait tout de celui qu’il était avant que cette journée ne se mette à se répéter.
Enkrid se remémora le passé.
Ceux qu’il avait perdus faute d’être assez fort.
Ceux qu’il n’avait pas réussi à protéger de ses propres mains.
Le temps qui s’était brisé à cause d’un seul choix.
Des choses qu’il avait déjà vécues plus de fois qu’il ne pouvait les compter.
« Si je m’arrête là, tout ce que j’ai fait jusque-là n’aura servi à rien. »
Il le dit simplement.
L’expression du Batelier se tordit. C’était clairement de l’irritation, pas un sourire. La lampe oscilla, et la rivière se mit à onduler avec elle.
« … Tu le regretteras. »
« C’est quelque chose que je regrette déjà tous les jours. »
Un bref silence s’ensuivit. Le visage du Batelier ne changea pas, mais, d’une manière ou d’une autre, Enkrid eut l’impression qu’il fronçait les sourcils de toutes ses forces.
Puis vint la sensation de flotter. Et, bien que cela lui parût faire partie du rêve, plusieurs voix étranges lui parvinrent.
« Bien joué. »
« Espèce de petit… »
« Exactement. »
« Voilà pourquoi tu mises de l’or sur le pari le plus risqué. »
« Regardez-moi sa tête. »
Des ricanements se mêlaient à ces voix. Le tout formait un joyeux bazar.
C’est vraiment bruyant, ici.
Cette pensée le traversa, puis il se réveilla.
Il émergea de ce vacarme, qui pouvait n’être qu’une hallucination ou un rêve, ouvrit seulement les yeux et regarda autour de lui. La nuit était toujours aussi noire. Aucun bruit de Créature démoniaque ni de Bête magique.
Il ne s’était pas réveillé à cause d’une menace ou d’un instinct l’alertant d’un danger.
Enkrid essuya le coin de son œil.
Heureusement.
Il semblait avoir versé une ou deux larmes dans son sommeil. S’il avait fait ça à la caserne, Rem et les autres lui auraient collé un surnom comme « le chef d’escouade larmoyant » avant même qu’il ait pu cligner des yeux.
Et Kraiss l’aurait répandu partout.
Une sacrée bande de tarés.
Enkrid referma les yeux pour un peu plus longtemps, puis se leva au point du jour.
Il regarda dans la direction où le soleil s’était levé, prit ses repères et se mit en marche. Au lieu de se diriger tout droit vers la Garde-frontière, il faisait un détour pour trouver un chemin plus facile.
Puis il découvrit quelque chose d’inattendu.
Des traces de passage. L’herbe couchée entre les broussailles, de faibles odeurs persistantes : autant d’indices qui lui apprirent que quelqu’un était passé par là.
Il se trouvait au cœur de la chaîne montagneuse qui séparait l’Empire du reste du continent. Personne n’était censé vivre dans un tel endroit.
Alors, qu’était-ce donc ?
Des traces de chasseurs ? Elles étaient trop profondes pour cela. Les chasseurs venaient chasser, pas mourir ; ils ne s’aventuraient donc pas aussi loin.
Seul quelqu’un qui n’était pas humain n’aurait pas éprouvé de curiosité.
Enkrid suivit ces traces qu’il aurait été presque impossible de repérer sans son œil, et que le hasard et la chance avaient placées sur son chemin. Elles le menèrent à un village.
Un seul regard lui suffit pour comprendre de quel genre de lieu il s’agissait.
Un village de reclus.
La structure du continent ne permettait pas aux petits villages d’exister au grand jour. Avec les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques partout, les gens se regroupaient dans les villes.
Mais de temps à autre, certains étaient incapables de s’adapter à la vie urbaine et finissaient par errer.
Écrasés par l’exploitation d’un seigneur, accusés à tort d’un crime ou portant le poids de crimes bien réels.
Où allaient vivre les gens comme eux ?
Ils se cachaient pour survivre.
Pour échapper aussi aux Créatures démoniaques et aux Bêtes magiques, ils faisaient tout ce qu’il fallait.
Les traces qu’il avait découvertes menaient à un village de ce genre. Un rapide coup d’œil lui apprit que ses habitants avaient tiré parti du terrain naturel et creusé des pièges pour empêcher les Bêtes magiques et les Créatures démoniaques d’approcher.
Et ce n’est pas tout. Ils ont dû aussi tirer parti des frontières entre les territoires des Créatures démoniaques et des Bêtes magiques.
Le lieu lui était familier. Celui où il avait grandi était un village tout à fait semblable.
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