Chapitre 732
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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LE CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 732 : Viens dans l’Empire
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L’Épée de la Chance était la plus facile à dégainer contre un adversaire inconnu. Elle transformait chaque coïncidence en intention délibérée.
Les cinq sens aiguisés par la Technique sensorielle déchiffrèrent l’air.
Dans l’Escrime impériale, la Manifestation de la Pression est un fondement.
Les paroles de Valmund se décomposèrent d’elles-mêmes dans son esprit.
Escrime impériale. Fondements. Pression. Manifestation.
Voir ces mots prendre forme juste devant lui les rendait moins intimidants.
La Pression de Tempête Zaun lui était venue naturellement.
Il l’avait acquise au terme de longues années d’entraînement à l’épée.
Mais l’homme en face de lui était différent. En parlant d’un fondement de l’Escrime impériale, Valmund voulait dire qu’ils apprenaient délibérément la Manifestation.
Mais pourquoi l’apprendre ?
Une première raison, c’est d’écraser l’adversaire sous un poids manifeste.
La seconde consistait à dévoiler une partie de son escrime par la Manifestation, tout en dissimulant discrètement le reste.
Ce que Gelt lui montrait, c’était une façon de se cacher derrière sa lame.
On aurait dit un cas d’école : concentrer sa puissance dans la défense. Mais…
Rien n’est jamais certain.
En un instant, il déconstruisit cette escrime avant de la reconstituer. Au moment où Gelt sembla se replier derrière son épée, il fondit sur lui.
Des pas silencieux.
Il mêlait à sa technique l’Assimilation, l’une des capacités des chevaliers.
L’air inspiré par le nez avait une légère odeur métallique, et sa langue, posée dans sa bouche entrouverte, percevait une saveur aigre.
Puis vint le toucher, qui hérissa le fin duvet de sa peau.
Aucun son. À l’œil, une escrime nette et maîtrisée. Mais ce n’était pas tout.
Enkrid enfonça le gros orteil gauche dans le sol, pivota des hanches et décrivit le plus petit arc possible avec son épée.
Trois-Fer traça une courbe douce de haut en bas, s’aligna à l’horizontale, parallèle au sol, puis trancha le milieu du torse de son adversaire.
Un mouvement qu’on pouvait sans peine qualifier d’acrobatique.
Clang !
Le choc remonta du milieu de la lame de Trois-Fer jusqu’à sa poignée. Gelt avait sorti le bras qu’il dissimulait et frappé avec une épée plus courte de deux empans que sa lame principale ; Trois-Fer l’avait interceptée.
Même après avoir bloqué cette attaque inattendue, le fin duvet de la peau d’Enkrid ne retomba pas.
Ce n’est pas fini.
Ses mains bougèrent avant même qu’il ait achevé sa pensée.
Il lâcha Trois-Fer de la main gauche et dégaina Penna, qu’il leva vers le ciel.
Gelt abattait déjà sa lame dissimulée pour enchaîner.
Clang !
Le tranchant de Penna jaillit et intercepta la lame. Elle se glissa devant Trois-Fer et dévia l’épée qui retombait.
Ses deux attaques repoussées, Gelt recula de nouveau avec ces mêmes pas silencieux.
Frou, frou, frou.
Ses semelles semblaient à peine quitter le sol, et pourtant il se retrouva hors de portée de toute lame.
Enkrid allait rester là à le regarder ? Certainement pas.
À l’instant où il bloqua, il plia les genoux et les chevilles, puis les détendit d’un coup.
Boum.
Il bondit du sol et chargea. C’était un pas qu’il avait remodelé à partir de l’enseignement de Ruagarne, et refondu à sa manière.
Une charge en ligne droite, si simple qu’il suffisait à l’adversaire de tendre son épée pour l’empaler.
Gelt réagit.
Alors qu’il reculait, il transféra son poids sur ses talons, déplaça son centre de gravité et lança sa longue épée en avant, en une estocade.
La lame fendit l’air et, portée par la vitesse de la charge d’Enkrid, devint une pointe plus rapide que n’importe quelle flèche qu’il eût jamais affrontée.
Enkrid levait déjà son épée en avançant ; la pointe frappa donc le plat de Trois-Fer. Dès l’impact, il réagit au seul contact et fit pivoter son poignet.
Ping !
La moitié du mouvement relevait de l’instinct, guidé par la sensation. L’autre moitié anticipait le moment de l’impact.
La Souplesse et l’Épée fluide ne reposent pas uniquement sur les sensations.
L’expérience forge la perspicacité.
L’Épée de la Chance s’appuyait sur les deux : sensation et expérience, mises à profit ensemble.
Il avait bloqué, chargé et dévié l’estocade. On aurait pu s’attendre à ce que Gelt vacille, mais il lâcha simplement son épée et décocha un coup de poing.
Enkrid ignora le poing, lâcha Penna, saisit Trois-Fer à deux mains et frappa.
Tout avait été calculé pour ce coup unique.
Une épée guidée par l’intention, une frappe enchaînée fulgurante. La pensée se comprima et atteignit sa conclusion en un instant. Cette conclusion prit forme dans le monde.
Fchik, crac !
« Fils de… »
Au dernier moment, Gelt renonça à son coup de poing et se jeta sur le côté. Il y laissa son bras gauche.
Sans cela, sa tête aurait été coupée en deux.
Enkrid abaissa d’un coup l’épée qu’il avait brandie, chassant le sang de la lame. Des gouttes éclaboussèrent le sol.
Certaines lui tachèrent la joue. Le bras tranché tressaillait comme un poisson fraîchement pêché.
Nul besoin d’un long combat. L’issue était évidente.
L’Escrime impériale était-elle vraiment si différente ?
Certaines techniques lui étaient peut-être inconnues, mais le fond restait le même.
Trancher l’adversaire. Ne pas se faire trancher.
Exactement ce qu’Enkrid venait de faire.
« Qui a élevé ce monstre ? »
Gelt pressa les bords de la plaie de son avant-bras l’un contre l’autre en parlant. Il contrôla ses muscles pour arrêter le saignement. Impressionnant. Il faisait ça comme si de rien n’était. Enkrid observa aussi ce geste et le grava dans sa mémoire.
Gelt garda sa main valide serrée autour de son épée et fixa Enkrid du regard.
En l’observant, Enkrid eut l’impression de mieux comprendre ce qu’était l’Escrime impériale.
Un cercle sans la moindre déformation.
Chaque technique élevée à un même niveau.
Il ignorait si cela résumait tout, mais c’était ce que lui laissait penser ce qu’il venait de voir.
Une fidélité profonde aux fondements, avec les traces évidentes de décennies passées à les perfectionner.
Seulement, la conception de ces fondements suivait une voie différente de celle du continent.
C’était là quelque chose que même Ragna, Rem, Audin, Jaxon ou Sinar auraient eu du mal à discerner au premier regard : le principe sous-jacent.
Apprendre cela relevait-il d’un coup de chance ? Non. C’était l’aboutissement inévitable de tout ce qu’il avait bâti pour emprunter une nouvelle voie.
Enkrid avait forgé sa propre escrime et posé de nouveaux jalons grâce à elle.
Et récemment, il avait aussi pu observer et apprendre de première main la méthode Zaun.
Pas en passant, d’ailleurs. Il s’y était plongé à fond, complètement immergé.
La méthode Zaun était accessible à tous ceux qui voulaient en profiter et apprendre.
Et l’Empire ?
Les chevaliers formaient des chevaliers. Ce qu’ils avaient systématisé au fil du processus devait représenter bien plus d’une ou deux choses.
Et, parmi elles, l’objectif même de l’Escrime impériale était de…
Rendre l’extraordinaire accessible aux gens ordinaires.
La Manifestation de la Pression était une technique que seuls quelques-uns maîtrisaient, même au sein de la Maison Zaun.
Sur le continent, même une simple Pression n’était pas à la portée de tous les chevaliers juniors.
Mais l’Empire, c’est différent.
Il le sentait jusque dans sa chair : une autre température. Au-delà des conjectures et des prévisions, son instinct avait trouvé la réponse et l’avait ancrée dans son esprit.
Impossible de comprendre l’Escrime impériale en se contentant de l’observer.
Sans passer par le processus qui rendait les techniques extraordinaires accessibles à l’apprentissage de tous, on ne pouvait même pas en deviner les grandes lignes.
Et un chevalier impérial qui dépassait ce cadre possédait un niveau de maîtrise sur une voie entièrement différente de celle de tous les chevaliers du continent.
Devait-il se décourager ? Parce que tout partait d’un autre point ? L’ampleur de la chose devait-elle lui donner le vertige ?
Une personne ordinaire aurait peut-être réagi ainsi. Pas Enkrid.
N’était-ce pas une sorte de guide ? Mieux valait suivre une route jalonnée que d’avancer sans repères.
Prendre ce que l’Empire avait découvert et y mêler ses propres acquis. Enkrid sourit à l’idée d’avoir appris une chose de plus.
« Ce bâtard a l’habitude de sourire quand on lui coupe un bras ? »
Gelt l’observait en posant la question.
Un énorme malentendu. Mais aucune raison de le corriger.
* * *
Valmund avait ressenti une sorte de surprise à six reprises environ en regardant le combat qui venait d’avoir lieu.
La première avait été légère.
Ce n’est pas un talent ordinaire.
La profondeur dont Enkrid avait fait preuve. À ce niveau, il pouvait tenir tête à Tempête Zaun.
Bien sûr, Tempête Zaun possédait le « coup unique ». Même Valmund ne pouvait pas l’arrêter.
Pour espérer gagner contre cette technique d’épée, il fallait rester hors de sa portée.
À part ça, dire qu’Enkrid pouvait lui tenir tête était un euphémisme. Il pouvait même gagner.
Il se bat si bien que ça.
Gelt tissait toujours des feintes dans ses premières attaques. Valmund avait déjà vu des gens ne pas tomber dans le piège.
Mais jamais quelqu’un qui les retournait contre lui.
Enkrid avait dégainé une seconde épée pour briser l’intention de Gelt, lui ravir l’initiative, puis s’était aussitôt lancé dans une charge qui tenait presque du pari, et l’avait menée à bien.
Bref, au-delà de ses capacités physiques, de sa force, de ses réflexes et de ses sensations, il savait tout simplement se battre.
Son expérience est d’un autre ordre.
Valmund le savait pour avoir lui-même été mercenaire. Ce qu’il venait de voir ne s’expliquait pas seulement par un talent naturel. Il fallait de l’expérience derrière tout ça.
À première vue, on aurait dit un homme qui avait échappé de justesse à la mort des centaines de fois.
Une paroi à pic, escaladée à la force des ongles par quelqu’un sans talent.
Une mauvaise herbe, gavée de Chance déversée sur elle comme une pluie battante.
C’était l’image que cela lui évoquait.
Valmund avait la peinture pour passe-temps. Il se dit qu’il aimerait peindre une scène pareille à son retour.
Une falaise et une mauvaise herbe. Il voulait peindre deux éléments incongrus et parvenir à les accorder.
D’autres choses l’avaient surpris.
Même en se battant ainsi, une partie de son attention restait tournée vers moi.
Pourquoi ? Parce qu’il ne faisait pas entièrement confiance à Valmund. Et cela avait toujours été le cas, depuis le début de leur voyage.
Leur trajet commun avait entretenu entre eux une méfiance réciproque, discrète mais constante.
Même lorsqu’ils discutaient et croisaient le fer pour s’entraîner.
Gelt était un chevalier impérial. Sur le continent, il aurait abattu trois ou quatre chevaliers élevés sous cloche sans le moindre effort.
Et, même en affrontant ce Gelt, il gardait une partie de son attention sur moi.
Y compris pendant cette charge presque suicidaire.
Comment ne pas être impressionné par un tel spectacle ?
Quel monstre.
Valmund se gratta la joue. Ce tic lui revenait quand les choses se compliquaient. Sa cicatrice le démangeait toujours dans ces moments-là.
Que se passerait-il s’ils se battaient à mort ?
Est-ce que je perdrais ?
Il ne pouvait pas trancher facilement. Il avait ses propres atouts cachés, et Enkrid de la Garde-frontière en avait certainement bien davantage dans sa manche.
À voir comme il ne s’appuyait sur aucune des cinq lignées d’escrime, il était évident qu’il avait en réserve des choses que Valmund n’avait jamais imaginées. Il était bien plus doué que Schmidt ne l’avait laissé entendre.
À la fois brûlant et froid.
Pur instinct, mais aussi calcul.
S’il avait choisi de voyager avec Valmund, c’était sur un coup de tête, mais il ne s’était jamais laissé distraire : tout du long, il avait observé et analysé Valmund.
Il agissait par instinct, mais savait tirer parti de tout ce qui l’entourait.
On ne devenait pas ainsi en un jour.
Quelle vie a-t-il menée ?
La question le taraudait pour de bon.
Un successeur.
L’idée lui traversa l’esprit qu’il aimerait qu’un homme comme lui lui succède, mais il n’avait même pas besoin de consulter son instinct pour le comprendre.
Ce n’était pas quelqu’un qui suivait les directives d’un autre.
Son entêtement n’avait rien d’une plaisanterie, et sa part de folie devait être à la hauteur.
Valmund ouvrit le fermoir métallique qui maintenait son arme.
Clic.
La poignée hexagonale se logea dans sa main calleuse comme si elle lui appartenait.
« Hé. »
Valmund l’interpella et laissa son élan se répandre autour de lui.
Enkrid le sentit et se retourna. Gelt se tenait maintenant à sa gauche, Valmund à sa droite.
Valmund avança en tapotant le sol du pied et ouvrit la bouche. Enkrid l’observa, puis pivota de tout son corps pour lui faire face.
Il avait jugé impossible d’ignorer Valmund. C’était pour cette raison que celui-ci avait laissé transparaître son élan.
Aucune hésitation dans sa réaction.
Son jugement lui plaisait aussi.
Le coin de la bouche de Valmund se tordit. Un sourire satisfait se dessina sur son visage. Enkrid interrompit son sourire et leva son épée.
Il la pointa vers Valmund. Sans échanger un seul mot, il suivait donc le rythme que celui-ci avait imposé.
Gelt lisait la situation. Lorsque les deux hommes s’élancèrent soudain, il se retourna pour fuir.
À cet instant, Valmund lança son arme.
Crac !
Le bloc de fer déchira l’air en ligne droite et percuta Gelt à la tête.
Boum !
Son crâne éclata comme une citrouille tombée du haut d’un rempart. Des éclats d’os, de cervelle et de fluides giclèrent dans toutes les directions.
Le fer qui lui avait fracassé le crâne s’immobilisa dans les airs, puis tomba au sol avec un bruit sourd.
Quelle que fût la manière dont le centre de gravité avait été réglé, l’arme chuta droit vers le sol et s’immobilisa, la poignée pointée vers le ciel.
« Tu n’avais nulle part où fuir. »
Valmund lança ces mots avec un sourire, s’approcha tranquillement et récupéra son arme.
Il avait dirigé une partie de son intention meurtrière vers Enkrid pour tromper Gelt, mais son plan était ainsi depuis le début.
Il avait profité du fait qu’Enkrid gardait une partie de son attention sur lui.
Ainsi, quand Gelt s’en apercevrait et tenterait de fuir, Valmund pourrait le tuer d’un seul coup.
La manière la plus simple d’en finir.
Et Enkrid avait compris, puis joué le jeu.
Plus Valmund le voyait, plus il l’appréciait.
« Viens dans l’Empire. »
Il le lui proposa, et le pensait sincèrement.
* * *
« Non. »
Enkrid ne voyait aucune raison de se torturer l’esprit avec une question pareille.
« Tu n’as pas dit que tu voulais faire disparaître la Terre Maudite ? »
Valmund le lui demanda, et Enkrid hocha aussitôt la tête.
« Que ce soit possible ou non, si c’est ce que tu veux, c’est dans l’Empire que tu dois aller. »
Une affirmation catégorique. Enkrid ne répondit pas. Il le regarda simplement sans expression. C’était sa façon de signifier son désaccord.
« Ouais, je me doutais bien que tu ne m’écouterais pas. On dirait que tu as hérité de tout l’entêtement du continent. »
Il avait déjà entendu ça.
Quand il était impuissant, puis quand la puissance lui était venue.
Tout ce temps vivait désormais en lui sous la forme de la Volonté.
Entêtement. Serment. Conviction. Volonté.
Il comprenait à présent d’où venait cette Volonté inépuisable.
La Volonté naît du désir de persévérer.
Quand Esther avait dit qu’ils partageaient une source commune, elle voulait sans doute dire que c’était une variation du mana.
Il faudrait qu’il prenne le temps de mettre tout ça en ordre.
« Gelt est mort, alors je vais reprendre ma route. Enkrid de la Garde-frontière. »
« Ravi de t’avoir rencontré. Valmund de l’Empire. »
« On se reverra. »
« En ennemis ? »
« Je préférerais qu’on soit alliés. Ne fais pas de l’Empire ton ennemi. Tu n’en tirerais rien de bon. »
Une menace ? Un avertissement ? Ou simplement un conseil.
« Je m’en occuperai moi-même. »
« Petit bâtard arrogant. »
Valmund ne toucha pas à la tête fracassée de Gelt. Il fouilla son corps à la recherche de quoi que ce soit permettant de l’identifier, le mit dans sa poche, puis s’en alla. Leur voyage commun était terminé.
Pour Enkrid aussi, tout s’acheva par le chemin du retour. Il était seul, à présent ; il pouvait donc renoncer à l’espoir de dormir sur ses deux oreilles.
En même temps, c’était pareil quand Valmund était là.
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