Chapitre 722
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 722 : À peine
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S’il pouvait sentir la Volonté et la faire bouger, ne pouvait-il pas aussi la détourner ?
Si.
Il l’avait déjà éprouvé dans son corps, l’avait déjà rendu réel. La lueur laiteuse qui parcourait l’épée était le phénomène produit par la condensation de la Volonté et son transfert dans la lame.
S’il pouvait le faire avec une épée, il pouvait aussi le faire avec son corps. Rassembler la Volonté qui lui restait, la condenser, puis la libérer.
C’était ainsi que Ragna avait brandi Penna quatre fois.
* * *
Ragna faisait tournoyer son épée vers l’avant, sur la gauche d’Enkrid.
Dmuel s’était séparé de ses deux compagnons ; en un sens, on aurait donc dit qu’Enkrid et Dmuel formaient un groupe, et Ragna et les deux autres, un autre.
Avant même que Ragna ne fasse un pas en avant, Enkrid avait déjà passé en revue toutes les possibilités, pesant une option après l’autre.
L’escrime tactique de Ruagarne ne préconisait pas de se fier uniquement à l’instinct.
Se fier à l’instinct, c’était une aptitude bien à lui, propre à Enkrid.
Le fondement de l’escrime tactique, c’était le calcul des probabilités.
Quel chemin mène à la survie ?
Ou bien : quels choix permettent de l’emporter ?
Son expression et sa posture semblaient calmes, mais les calculs se succédaient sans répit dans son esprit. La situation comportait un nombre incalculable de variables.
Puis l’une d’elles, particulièrement importante, entra dans son champ de vision.
Assis dans la boue détrempée, Enkrid économisait jusqu’à la force nécessaire pour garder les jambes tendues ; de là où il se trouvait, il aperçut le danger qui se rapprochait de Ragna.
Le vieil homme aux trois yeux balaya l’air de la main à plusieurs reprises et lança des éclairs.
Devant Ragna, la variante écailleuse cornue tendit la main et mit sa télékinésie en œuvre.
Les gouttes de pluie qui tombaient furent prises dans la télékinésie et façonnées. Deux mains gigantesques, faites d’eau de pluie, se refermèrent sur Ragna par la gauche et par la droite. La télékinésie captura même l’eau qui tombait du ciel. C’était un pouvoir bien plus grand que celui de toutes les créatures écailleuses qu’il avait vues jusque-là.
La télékinésie et l’attaque survinrent en même temps. La variante écailleuse maintint sa télékinésie tout en levant la main gauche au-dessus de sa tête, puis se rua sur Ragna et l’abattit sur lui. La vitesse à laquelle elle bondit du sol et réduisit la distance égalait celle des Jambes puissantes d’un chevalier.
Aux yeux d’Enkrid, cette main descendait au ralenti.
L’air autour de l’arête de la frappe se déforma. Alors même que le coup semblait lent, la Lame à une main accéléra.
Il ne pouvait se permettre de consacrer la moindre attention aux calculs.
En partie parce que son regard avait été happé un instant. En partie parce que son corps n’était pas en état de mener de front deux raisonnements.
Mais la raison principale, c’était l’instinct.
Une voix venue d’un endroit qu’il ne pouvait nommer lui souffla que c’était un moment qu’il devait voir.
La lumière jaillie de la Frappe de foudre était à un souffle de transpercer le corps de Ragna. Toute l’attention d’Enkrid se fixa sur son épée.
La lumière s’accumula dans la lame. Même les gouttes de pluie qui tombaient semblaient tranchées de côté lorsqu’elles la touchaient.
La Volonté condensée avait pris une forme visible. Ragna frappa.
Le premier coup partit vers la gauche. L’arc de Penna entraîna l’éclair avec lui et le dévia sur le côté, jusque dans le sol.
La lame qui avait balayé l’espace pointait déjà droit devant. C’était précisément à cet instant que la main de la variante écailleuse s’abattit.
L’épée tendue de Ragna transperça la main, puis poursuivit sa course jusque dans la tête cornue.
Boum.
Le fracas de la foudre frappant la terre engloutit tout le reste. Presque tout se produisit au même instant.
L’épée de Ragna était aussi rapide. Une fois vers la gauche, une fois droit devant.
On aurait dit que deux Ragna avaient frappé en même temps. Il n’y eut pas le moindre intervalle entre les deux coups.
Mais il ne s’arrêta pas là.
Ragna retira son épée, se rua sur le vieil homme aux trois yeux et frappa de nouveau.
À cet instant, un Voile invisible, un sort de protection et une douzaine d’autres artefacts et Objets de sortilège s’activèrent autour du corps du vieil homme pour le protéger. L’œil enchâssé dans son front s’embrasa de rouge à la toute dernière seconde.
Rien de tout cela n’arrêta l’épée qui s’abattait.
Le vieil homme n’ouvrit pas la bouche. L’épée de Ragna traça une ligne nette sur sa gorge.
Trois coups au total. Puis Ragna se lança une fois de plus.
Son corps avait dépassé ses limites, comme celui d’Enkrid un peu plus tôt. Quiconque ne le connaissait pas aurait cru qu’il avait récité un sort de téléportation.
Sans laisser d’image rémanente, il franchit la distance en un instant. Le dernier coup de Ragna s’abattit sur la tête de Dmuel.
Malheureusement, son épée n’atteignit pas sa dernière cible.
Clang. Crac, crac, crac.
Une barrière.
De la malchance ? Non. C’était tout naturel.
Les sorciers sont des fourbes.
Enkrid se rappela la leçon d’Esther.
Des fissures apparurent autour du corps de Dmuel. Une chose à la texture du verre brisé se matérialisa dans le vide, se fendit en morceaux et s’effrita.
Un sort qui avait protégé le corps de Dmuel pendant quarante ans venait d’être brisé.
« Impressionnant », dit Dmuel en tendant la main. Sa télékinésie s’activa et frappa Ragna en pleine poitrine.
Paf.
Après quatre coups, Ragna n’avait plus rien dans le ventre. Il fut projeté sur le côté, inerte. Cette fois, il ne parvint même pas à garder son équilibre dans les airs et roula sur le sol.
Boum, paf.
À ce stade, il n’aurait sans doute même pas pu s’en prendre à une Goule de passage. Pourtant, sa main restait fermement crispée autour de Penna.
Ragna, à terre, cracha du sang. Puis il enfonça Penna dans le sol et tenta de se relever. Son corps vacilla.
Il avait roulé dans la boue gorgée de pluie, et son visage était méconnaissable, ses cheveux plaqués contre lui. Le sang qu’il avait craché se mêla à l’eau sale et laissa sur son visage une traînée de boue rouge sombre, jusqu’à la pointe de son menton.
« J’ai implanté le germe de la peste dans ton corps. Tu peux rester où tu es. Tu ne peux toujours pas mourir, même si tu le souhaites. »
Ragna ne pouvait pas parler. Le sang coulait sans discontinuer de sa bouche et de son nez. Ses pupilles s’étaient dilatées ; c’était déjà remarquable qu’il n’ait pas perdu connaissance — à moins qu’il ne l’eût déjà perdue, la main toujours serrée autour de son épée.
Et pourtant, il planta son épée dans le sol et s’y appuya, toujours déterminé à se battre.
Enkrid le regarda et ne put garder le silence.
« Vous avez vu ça ? Un simple épéiste vient de faire une chose pareille. »
Deux des trois que tu as amenés sont morts. Il n’en reste qu’un debout sur trois.
C’était une provocation délibérée.
« Vous êtes tous complètement cinglés », répondit Dmuel. Il y avait du mécontentement dans sa voix, mais aucune panique.
Pourquoi ? Parce que ces deux-là n’avaient pas grande importance à ses yeux.
Ce qui comptait, c’était le pouvoir divin. Sa propre incarnation sur cette terre.
« C’est ça. Alors viens donc m’affronter. Il me reste encore des forces », lança Enkrid.
Ragna s’était battu ainsi et tenait toujours debout. Ce spectacle fit monter une chaleur dans sa poitrine.
Il avait voulu abattre ce corps en décomposition devant lui, non ? Parfait. Allons-y.
Il posa la main sur Trois-Fer et prit la parole, quand la voix de Ragna retentit.
« Allez, allez. Je vais… »
Inutile de deviner la suite. La volonté contenue dans ces mots était limpide. C’était tout ce qui comptait.
Même à demi inconscient, Ragna faisait brûler sa volonté dans ses paroles.
Enkrid serrait les dents quand cela arriva.
Son état était tel qu’il n’avait même pas senti quelqu’un approcher.
« Ça suffit, mon fils. »
Une haute silhouette vint se placer à côté de Ragna, le protégeant de la pluie. C’était Tempête Zaun.
Le père de Ragna.
Il s’approcha et posa une main sur l’épaule de Ragna.
« Tu en as assez fait. »
Les mots du chef de famille étaient dépourvus d’émotion. Ils n’exprimaient que des faits et une sincérité absolue.
Lynox rejoignit le chef de famille en poussant un petit grognement, comme un homme qui se plaignait d’avoir mal au dos.
Enkrid avait failli leur demander à tous deux comment ils étaient arrivés si vite, presque leur dire qu’il pensait qu’ils ne viendraient pas avant le matin. Mais il se retint.
Les variables qu’il avait prises en compte étaient bel et bien arrivées très tard.
Pourtant, il ne parvenait pas à le leur dire.
Aucun des deux n’était indemne. Lynox moins que tout autre.
Il avait perdu son bras gauche.
Leurs regards se croisèrent, et le vieux bretteur qui avait protégé la famille Zaun esquissa un sourire.
« Je suppose que je vais devoir me contenter de trois épées, maintenant. »
Deux bras, six épées. Il ne lui restait qu’un bras.
Et il plaisantait encore dans cet état.
Son bras pouvait-il repousser ? Sans Seiki, qui fuyait le monde à cause de sa nature divine et avait conclu une sorte de marché avec un dieu, ce serait difficile.
« Je… je… »
Ragna ne savait pas à qui appartenait la main posée sur son épaule. Il répétait sans cesse le même fragment de phrase.
Tout le monde avait vu ce qu’il avait fait.
La gorge du vieil homme aux trois yeux avait été tranchée. La chimère qui s’était couverte de cornes et transformée avait un trou de la taille d’un poing dans la tête. Ragna l’avait transpercée avec Penna, puis avait fait pivoter son poignet pour creuser davantage. Le bord du trou dans son crâne était donc déchiqueté, comme si quelqu’un avait forcé le passage à la seule force de ses bras avec une lame émoussée : irrégulier, hérissé d’aspérités.
En clair, ils étaient morts.
Il avait tué ces deux-là et essayé de tuer Dmuel, mais il avait échoué sur ce dernier point.
Dmuel avait su que les deux autres approchaient, mais les avait laissés venir. Ils ne l’inquiétaient pas.
« Tu as réussi à ne pas mourir. C’est un exploit. Heskal a-t-il mal fait son travail, ou as-tu simplement dépassé mes attentes ? »
Dmuel ne paniquait pas. Il était impressionné. Ils avaient fait tout ça ; il n’avait qu’à constater les dégâts.
Tout ce qu’il avait préparé gisait mort sur le sol. Il avait prévu des cercueils pour eux, mais pas ça. Voilà qui était une véritable surprise.
Et cela lui faisait presque plaisir.
Ce serait probablement son dernier divertissement avant qu’il ne s’empare de la divinité.
Dmuel baissa les yeux vers ceux qui se tenaient encore devant lui. Son corps avait grandi sans que personne s’en aperçoive ; sa tête dépassait désormais celle d’Enkrid de deux têtes entières. Des os noirs sortaient de sa chair en décomposition, comme des étais soutenant une structure de l’intérieur.
Des lambeaux de chair gonflés de veines comblaient les espaces entre les os et consolidaient ces étais.
« Vous renaîtrez tous. Je vous accorderai le pouvoir divin et vous montrerai un monde nouveau. »
Il disait cela comme si quelqu’un le lui avait demandé.
« C’est toi. »
Quoi que Dmuel racontât, le chef de famille continua d’avancer droit vers lui. Son corps en pleine croissance était une vision étrange, mais le chef de famille ne semblait même pas le remarquer.
Lui-même portait de nombreuses blessures récentes. Elles ne saignaient pas, mais elles avaient noirci, signe qu’il avait été empoisonné.
Floc, floc. Il s’arrêta à une courte distance. Une charge droit devant avec l’espadon, et un cou serait tranché en quelques instants. À moins de dix pas.
Pendant ce temps, Dmuel s’était fait pousser un cou long et lisse. Il leva haut le menton et baissa les yeux vers eux.
Le chef de famille s’exprima sans détour.
« Tu es encore plus laid que je ne l’imaginais. »
Derrière lui, Lynox acquiesça.
« C’est vrai. »
Dmuel regarda ceux qui se tenaient encore devant lui. Plus précisément, il les toisa.
« C’était donc cet enfant que vous avez laissé en vie. J’aurais dû le tuer plus tôt. »
Personne ici ne pouvait comprendre les paroles ni les actes de Dmuel. Et il ne leur demandait pas de le faire.
Les dieux n’attendaient pas de leurs créatures qu’elles les comprennent.
Il poursuivit :
« Pourquoi les créatures prises au piège au milieu de tout ça résistent-elles avec tant d’obstination ? »
Même s’il ne cherchait pas à être compris, ne devrait-il pas au moins leur expliquer à quel point il était grand et extraordinaire, quel chemin difficile il avait parcouru ?
Parce qu’il ne s’agissait pas d’être compris. Cela allait devenir un dogme.
« Il y eut des moments où l’émissaire s’approcha et me murmura des choses. Il y a longtemps, bien avant aujourd’hui. À cette époque, je créai une drogue très spéciale. Une drogue qui donnait à son créateur une perception du temps différente de celle de tous les autres. Écoutez. À votre avis, qu’est-ce que ça fait quand une journée dure deux fois plus longtemps pour vous que pour n’importe qui d’autre ? »
Dmuel avait possédé un talent extraordinaire depuis le début, mais il avait voulu s’élever encore davantage.
Il s’était plongé dans l’alchimie et avait fini par mettre la main sur le Monde des sorts.
En chemin, il avait pénétré dans la Terre Maudite et s’était rendu dans l’Empire. Il avait entrevu les secrets du continent.
Alors seulement, il avait compris ce qu’il désirait vraiment.
Devenir un dieu. Tel était son vœu.
« Cette drogue était un petit bénéfice tiré de mes recherches sur l’immortalité et la non-mort. »
Les coins de sa bouche en décomposition se relevèrent, et un lambeau de chair se détacha et s’écrasa au sol. La nausée était inévitable.
Sa peau devenait lisse et dure, semblable à une gemme.
Pas transparente, cependant. Plutôt comme une pierre précieuse pleine d’ordures.
« Écoutez. Ceci est la première preuve de ma grandeur, que je proclame en devenant un dieu. »
La voix de Dmuel se superposait à elle-même. Enkrid le regarda et éprouva une sensation proche de celle qu’il avait ressentie face à un démon.
Une étrangeté absolue, née d’un dessein vivant et d’une vision de la vie si radicalement différente de tout ce qui était humain, de toute autre créature pensante.
Une Pression écrasante et vertigineuse pesait sur l’air. Elle faisait oublier que la pluie continuait de tomber. Il régnait sur tout ce qui l’entourait, comme si le monde entier avait été enfermé dans son poing.
Ou peut-être était-ce plutôt une gravité qui attirait tous les esprits vers lui et les y retenait.
Cette atmosphère s’installa, écrasant tout sous son poids. Puis Dmuel, de sa langue en décomposition, prononça les premiers mots de sa propre Guerre sainte.
« Pour les autres, dix jours passaient ; pour moi, une seule journée. J’ai vécu cent journées de la sorte. Voilà comment l’ordinaire surpasse l’extraordinaire. C’est ainsi que commence l’ascension de celui qui naquit humain, s’éleva au-dessus des démons et devint un dieu ! »
Sa voix superposée ébranla quelque chose au plus profond de la poitrine. L’air lui-même semblait plier le genou devant lui et baisser la tête en signe de soumission.
À cet instant, Enkrid laissa échapper une vérité sans réfléchir.
« C’est tout ? »
Il n’avait murmuré ces mots que tout bas, mais tout le monde les entendit.
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