Chapitre 716
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 716 : Où as-tu donc traîné ?
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Ragna s’était attendu à ce qu’Enkrid lui indique où il devait se rendre.
C’était une sorte de foi. Pourtant, Enkrid ne lui avait rien dit.
Pourquoi ?
À grands traits, le front était tenu par son père, sa mère et Lynox. Ragna se retrouvait donc en arrière-garde, légèrement en retrait.
Jusque-là, il avait abattu sa part de Créatures démoniaques, mais n’avait pas rejoint le front. Devait-il se ranger aux côtés de son père ? Il regarda devant lui et vit un ennemi menaçant s’approcher. Devant sa mère, un Chevalier de la mort s’extirpait de terre.
Où était-il censé se trouver ?
Pourquoi le capitaine ne lui avait-il rien dit ?
Planté dans cette position un peu incertaine, à observer le champ de bataille de loin, il commença à comprendre.
Pourquoi le capitaine n’avait rien dit.
Ce combat, c’est celui du capitaine ?
Non. Lui, il était là en soutien.
Si je suis en colère, c’est parce que c’est chez moi.
Il vivrait au sein des Chevaliers fous, à la Garde-frontière. Cette décision avait été prise depuis longtemps. Elle ne changerait pas.
Malgré tout, Zaun était le lieu où il était né et avait grandi.
Ce que je laisserai derrière moi.
À présent, il connaissait la réponse. Il laisserait Ann. Il laisserait Enkrid. Plus généralement, il laisserait des gens derrière lui.
Il espérait que son père et sa mère en feraient aussi partie.
Ragna leva le pied et se mit en marche. Il savait où il allait. La cible de sa colère se trouvait quelque part au-delà du champ de bataille.
Quelles que soient les épreuves auxquelles son père et sa mère étaient confrontés, ils les surmonteraient seuls.
La pluie battante et le vent lui faisaient perdre tout sens de l’orientation.
Sssssssss.
Les cris de la meute des Scalers engourdissaient les sens eux-mêmes.
Le serpent ensorceleur qui planait au-dessus d’eux écrasait le corps et brouillait les cinq sens.
Et, très loin, une Méduse fixait le monde de ses yeux grands ouverts. Cette Créature démoniaque aurait amplement eu la force de régner sur une Terre Maudite, et il était impossible de regarder droit devant soi.
C’était précisément pour cela que Ragna le sentait à présent : le talent qui flamboyait en lui.
La voie est claire.
Aucune distorsion des sens ne pouvait barrer la route tracée par son talent inné.
Ragna se mit à marcher.
Enkrid n’avait pas prévu cela.
À vrai dire, il avait voulu que Ragna reste à l’arrière et fonce au front en cas de besoin. Mais rien ne se passait jamais exactement comme prévu. C’était ça, le champ de bataille. C’était ça, la vie.
Cette imprévisibilité rendait parfois les gens heureux, et parfois tristes.
Cette fois, heureusement, il y avait de quoi sourire.
« Où crois-tu aller comme ça ? »
Après avoir marché un bon moment en prenant les Créatures démoniaques pour repères, Ragna entendit quelqu’un l’interpeller. Une voix familière.
Fchhh.
Un homme d’âge mûr se tenait là, trempé jusqu’aux os par la pluie battante. Ses cheveux plaqués sur son front et son visage, il en écartait les mèches en attendant que Ragna réponde.
« Je cherchais celui qui a causé tout ce bazar, répondit Ragna.
— Tu t’es perdu ?
— Non, je crois que je suis exactement là où je dois être. Trouver mon chemin, c’est ma spécialité. »
Heskal était un homme maître de lui. Le genre à ne pas laisser paraître son irritation plus d’une fois par an. Même lorsqu’il se chamaillait avec Lynox, il ne rougissait pas. Même lorsqu’il tenait tête au chef de famille, il n’élevait pas la voix et finissait toujours par quelques mots tranquilles.
Bien peu de gens l’avaient vu en colère. Et pourtant, même Heskal avait à présent la voix acérée, aiguisée par l’agacement.
« Pourquoi tu n’es pas resté à ta place ?
— J’ai vu la voie, alors je l’ai suivie. »
Le ton plat de Ragna trahissait l’assurance particulière de celui qui croyait en lui-même. Quelque chose se tordit en Heskal. Si Ragna était resté immobile, il l’aurait retrouvé rapidement. Au lieu de ça, l’idiot avait bougé et ils se trouvaient maintenant loin du champ de bataille.
Heskal, lui, avait fait un grand détour rien que pour le retrouver.
Pourquoi cet homme errait-il seul au milieu des monstres de réserve qu’on maintenait en position ? Il avait perdu la tête. Pourtant, Ragna lui-même insistait : c’était le bon chemin.
Si je t’avais ignoré, tu te serais perdu et tu serais revenu en titubant une fois tout terminé.
Du point de vue de Zaun, un hasard incertain s’était transformé en coup de chance. Si Heskal n’était pas parti à sa recherche, Ragna ne l’aurait jamais trouvé.
Mais si Enkrid avait été là à observer le chemin suivi par Ragna, il en aurait compris l’intention.
Heskal, lui, n’y voyait aucun sens.
Tous les combats dangereux faisaient rage en ce moment même, et au lieu d’apporter son aide, cet homme se trouvait là, tout seul.
D’un point de vue tactique, c’était un désastre. D’un point de vue humain, ça ne valait guère mieux.
Pourquoi venir ici tout en ignorant les menaces qui pesaient sur son père et sa mère ?
« Si j’étais Tempête, je ne t’aurais pas laissé faire à ta guise.
— Tu es plus petit que mon père. »
Ragna répliqua du tac au tac. À force de côtoyer Enkrid, on en venait à jauger les gens de cette façon. Tout en parlant, Ragna repassa dans sa tête le chemin qu’il avait parcouru pour arriver jusque-là.
J’ai appris beaucoup de choses.
Vraiment.
Quand on prend une épée en main, la voie immuable, celle qu’il faut suivre, apparaît d’elle-même. Mais tant qu’on ne l’a pas parcourue, on ne peut en connaître la forme.
La voie qu’il avait suivie jusqu’à présent avait eu ses montées et ses descentes. Certains tronçons avaient été accidentés, d’autres lisses et bien battus.
L’avoir parcourue de ses propres jambes, y avoir posé les pieds, avait changé tout ce qu’il en avait appris.
Il n’existe pas de voie immuable. Quand le processus change, tout change.
Qui décide de la limite ?
Quiconque n’était pas assez stupide pour se laisser enfermer par les paroles des autres pouvait fixer ses propres limites.
Quand on se dit : « Je n’irai pas plus loin », c’est là que tout s’arrête.
Enkrid avait regardé ses limites en face et les avait rejetées. Ragna l’avait appris et avait suivi son exemple.
La voie qui mène au-delà des limites.
C’est intéressant.
L’exaltation ressentie la première fois qu’il avait empoigné une épée le traversa de nouveau.
Qu’est-ce qui pouvait égaler la joie de s’avancer encore et encore dans un monde nouveau ?
Heskal baissa les yeux vers l’espadon de Ragna. La lame était maculée de boue.
« Ilchul n’est pas avec toi.
— Ilchul était une épée longue. Le corps de Ragna ne semblait pas avoir de place pour dissimuler une lame de plus.
— Je reviendrai la chercher plus tard.
— Donc tu n’es pas sûr de pouvoir battre le chef de famille ?
Pour mériter Ilchul, il fallait obtenir la reconnaissance du chef de famille. Or Tempête Zaun n’était pas homme à confier une relique familiale à quelqu’un de plus faible que lui. Pas même à son propre fils, sous prétexte que c’était son fils.
« Mon arme est une Arme gravée, dit Heskal.
— La tienne ne l’est pas.
Ces mots qu’il ne prononça pas portaient ce sens. Ragna n’en tint pas compte et empoigna son espadon à deux mains. La pointe touchait toujours le sol. Il ne le brandissait pas vers le ciel ; il le tenait en arrière, derrière sa hanche.
« Tu gardes ton épée basse parce que tu as peur de la foudre ?
Heskal n’eut besoin que de quelques mots pour cerner Ragna. Ou essayer de le faire.
Il ne prend pas de risques.
Les habitudes prises dans l’enfance ne changent pas facilement, et Ragna en avait une : il ne s’écartait jamais de la voie tracée. Heskal s’en souvenait.
S’il a le temps de battre son adversaire, il n’essaiera pas de le faire aujourd’hui.
Ragna manquait de férocité. Le talent lui avait toujours permis d’apprendre et de maîtriser les choses sans peine, si bien que la prudence s’était ancrée dans ses os.
Quelques combats sur le continent l’auraient-ils guéri de ça ? Probablement pas.
Pour le faire sortir de cette torpeur, il faudrait mettre un génie face à un véritable péril.
Mais combien de gens avaient un talent comparable à celui de Ragna ? Très peu. Encore moins en dehors de Zaun.
Même à Zaun, personne ne lui venait à l’esprit.
Avait-il déjà rencontré un adversaire qui mérite qu’on prenne des risques ?
Non. L’un des atouts de Zaun, c’était de s’entraîner constamment aux côtés de quelqu’un d’un talent égal au sien.
Ragna n’avait jamais connu ça. Son talent, qui suscitait l’envie des autres, l’avait façonné ainsi.
« As-tu appris à donner tout ce que tu as ? » demanda Heskal.
Ragna ne répondit pas. Ses yeux rouges perçaient les ténèbres de leur éclat. C’était la preuve que sa Volonté remplissait son corps à ras bord.
Je vais revoir son niveau à la hausse.
Heskal avait l’habitude d’évaluer ses adversaires un cran au-dessus de ce qu’il pensait d’abord.
Il ne se battait donc jamais de toutes ses forces. Il cherchait toujours une ouverture. Il partait du principe qu’imposer un affrontement décisif le désavantagerait.
Oublie toute tentative de l’emporter en déployant ta Volonté à pleine puissance ou en misant sur la force brute.
Piéger avec l’Épée juste et précise, frapper avec l’Épée Illusoire. Telle était sa stratégie.
Une stratégie simple, si l’on voulait l’appeler ainsi. Mais quiconque en faisait les frais savait qu’elle n’avait rien de simple.
Le Point de focalisation était à l’origine une technique transmise dans la famille Zaun. Autrement dit, tous deux la connaissaient.
Tout en échangeant des paroles, ils se mirent à réfléchir à toute vitesse.
Je vais te tuer et jeter ta tête aux pieds du chef de famille.
Telle était la pensée d’Heskal.
Ragna, lui, ne pensa à rien. Il sentit seulement la texture de l’espadon dans ses mains. Un instant plus tard, il l’oublia même.
Heskal bougea le premier.
Il prit appui au sol et pointa son épée à une vitesse presque trop lente pour un chevalier. Il replia sa main gauche derrière lui, pivota de côté et lança son estoc. Son corps devint une ligne, son épée un point, qui visa droit au front de Ragna.
Ragna fit un pas de côté, son espadon toujours en main.
Crriii. Ting.
La pointe de l’espadon accrocha l’arête d’une pierre incrustée dans le sol, restée en place malgré la tempête, et la racla. Quelques éclats de pierre volèrent.
L’estoc esquivé, les deux hommes changèrent de position et se firent de nouveau face.
Heskal gardait toujours la main gauche repliée derrière lui.
Ce qu’il cachait dans cette main gauche n’avait rien d’anodin. Cela ne faisait aucun doute.
L’Arme gravée d’Heskal s’anima de nouveau. Tous ceux qui s’étaient battus à ses côtés, jusqu’à son fils adoptif Riley, connaissaient le nom de son épée.
Elle s’appelait Routine.
Elle suivait une trajectoire fixe et frappait avec une force constante ; on l’avait nommée ainsi parce que, même en le sachant, il était difficile de l’arrêter.
« Ton père est en train de mourir pendant qu’on parle, Ragna.
Heskal le dit de son ton doux habituel. Chaleureux et décontracté, comme s’il s’inquiétait pour lui et l’encourageait à aller vérifier.
En réalité, il cherchait à prendre l’ascendant psychologique.
« Tu le crois vraiment ? demanda Ragna.
— Le chef de famille est affaibli par la maladie depuis des années. Il est desséché et maigre ; tu l’as vu toi-même.
C’était vrai. Mais il savait une chose tout en en ignorant une autre. Ragna se souvenait de son père, lorsqu’il était petit.
« Alexandra va affronter le Chevalier de la mort.
Pas un mot pour lui dire d’aller la protéger. Heskal n’avait choisi que les paroles les plus blessantes. Ragna ne ressentit rien.
Avant… avant de rencontrer Enkrid, le Sauvage, cette chatte sauvage rusée et le fanatique, peut-être que ces paroles l’auraient ébranlé. Mais plus maintenant.
La langue d’Enkrid était plus acérée, et le Sauvage pouvait se montrer encore plus retors.
« Heskal.
— Dis-moi.
— Tu as beaucoup perdu de cheveux. Avec la pluie, ça se voit vraiment.
Ragna lança sa pique sans malice, d’un ton détaché.
Heskal n’était pas homme à se laisser troubler par une remarque pareille, mais il fut légèrement surpris.
« Tu as l’esprit plus vif qu’à notre dernière rencontre.
— Mon épée l’est encore davantage.
— Ça reste à prouver. Mais tu comptes vraiment m’affronter sans Arme gravée ? Je vais te laisser une chance. Fuis. Abandonne Zaun une fois de plus, comme avant. Ce n’est pas grave. Personne ne t’en voudra.
Il était rompu à ce genre d’exercice. Pour sonder les nerfs et appuyer là où ça faisait mal, il n’avait rien à envier à Enkrid.
L’attaque sur sa calvitie n’avait pas porté.
« Je ne l’ai jamais abandonné, dit Ragna.
— Ah non ? Alors c’est nous qui t’avons abandonné ?
Inutile de vouloir gagner la joute verbale. Ragna n’en avait pas envie, mais il emprunta un instant le ton de Rem.
« Ferme-la et viens te battre, le chauve. À quoi ça sert de remuer ta langue inutile ? En plus, tu pues de la gueule.
Dès qu’il eut prononcé ces mots, Ragna ressentit un malaise. Mais au moins, ils avaient fait mouche, un peu.
Heskal fronça brièvement les sourcils, puis son visage se détendit de nouveau.
« Quel langage vulgaire. Même au village des chasseurs, tu aurais du mal à entendre ça.
— Voilà ce qui arrive quand on passe sa vie au fond d’un puits. Sors sur le continent. Pars vers l’ouest, tu trouveras plein de gens qui ont une haleine de charogne.
Rem, par exemple.
Heskal inspira et remua les lèvres comme s’il allait ajouter quelque chose, puis lança son épée sans prévenir.
Deux fois plus vite qu’avant. Ragna esquiva de nouveau.
La lame lui entailla l’épaule. Une partie de son épaulière de cuir fut tranchée.
L’échange se poursuivit, chacun cherchant une ouverture. Ragna balança lui aussi son espadon, de bas en haut.
Boum.
L’air éclata. Heskal recula.
De son temps, Heskal avait compté parmi les trois meilleurs talents de Zaun.
Il esquiva le coup qui repoussait jusqu’aux gouttes de pluie, reprit la même position d’estoc et lança de nouveau son épée vers l’avant.
Ragna se déporta encore sur le côté, mais l’épée d’Heskal s’allongea soudain.
Elle dépassa de loin la portée normale d’un estoc. Une attaque totalement inattendue.
Heskal n’avait jamais révélé à personne le véritable nom de son épée.
Elle ne s’était jamais appelée Routine. C’était Camouflage.
La tromperie dissimulée dans l’Épée juste et précise. Un style de combat qui convenait parfaitement à son arme.
Camouflage. L’épée dévoila sa véritable forme et planta ses crocs dans l’épaule de Ragna.
Paf.
La chair s’ouvrit. La lame traversa le cuir et s’enfonça dans l’épaule de Ragna.
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