Chapitre 709
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 709 : L’instinct déchire l’esprit
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« Tu as encore une chance. Mets-toi à mon service. Je te donnerai ce que tu désires. »
La voix de l’homme qu’on appelait l’alchimiste Dmuel résonna dans toutes les oreilles, comme si elle leur était directement soufflée, sans qu’on sache d’où il parlait exactement. Il avait lancé un sort à un moment donné, et un léger parfum sucré flottait dans l’air. Seul Enkrid le percevait.
« Renonce, Tempe. Comme l’a dit Dmuel, qu’est-ce que deux épéistes et une fille peuvent bien faire ? »
Heskal leva la main gauche en parlant. Derrière lui, une autre horde de Créatures démoniaques s’avança en ondulant.
Il leva la main droite, et la horde grossit encore.
Ils avaient réparti leurs forces par type.
Enkrid balaya les environs du regard.
Il était déjà étrange que les Créatures démoniaques se rangent comme une armée, mais elles étaient en plus organisées par types d’unités. Celles qu’Heskal avait appelées d’un geste de la main gauche étaient des Écaillés montés sur des Bêtes magiques lézardes.
Les Bêtes magiques lézardes qui portaient les Écaillés tiraient la langue. Des nappes de pluie glissaient sur leur front et ruisselaient le long des arêtes de leur museau. La chair au-dessus de leurs yeux saillait, creusant une longue rainure au milieu de chaque face, et l’eau s’y écoulait en un filet bien visible.
La tempête rendait les couleurs difficiles à distinguer, mais les écailles des lézards n’étaient pas d’un noir pur, malgré leur apparence actuelle.
Ils étaient au moins trois cents.
Les Écaillés chevauchaient les Bêtes magiques sans rênes, mais rien dans leur façon de monter ne laissait penser qu’ils risquaient de tomber et de se fracasser le crâne si les lézards se mettaient à galoper.
Les têtes des Écaillés n’étaient pas si fragiles. Et s’ils ne se faisaient pas confiance pour combattre en selle, pourquoi chevaucheraient-ils ?
Heskal avait trahi la famille Zaun, pas sa propre raison. Il n’était pas devenu idiot.
Ils étaient nombreux.
La horde approchait des deux mille créatures.
Plusieurs autres masses sombres s’agitaient encore sur la route en pente douce. Les Créatures démoniaques continueraient d’affluer. Nul besoin de l’instinct d’un chevalier pour le comprendre.
À droite d’Enkrid, accroupis, se tenaient encore trois cents Écaillés et Ours-hiboux, peut-être davantage. Ce n’était pas rien.
Ils étaient bien dissimulés.
C’était l’œuvre d’Heskal. À n’en pas douter.
C’était un homme habile à manipuler l’information.
Ceux qui montaient d’en bas se regroupaient à mesure qu’ils avançaient, en formation.
Si le dresseur qui avait entraîné ces Créatures démoniaques était humain ou appartenait à une autre race intelligente, Enkrid se promit de lui demander comment il s’y était pris avant de le tuer.
Impressionnant, quoi qu’on en pense.
Cette pensée fugace lui traversa l’esprit tandis qu’il étudiait les masses noires visibles entre les rideaux de vent et de pluie. Il remarqua alors que les créatures rassemblées à droite portaient sur le dos ce qui ressemblait fort à des ailes membraneuses de chauve-souris.
Elles vont voler. Évidemment qu’elles vont voler.
Les ailes n’étaient pas là pour décorer. En tenant compte de cela, celles de droite semblaient effectivement anormalement maigres.
Pour voler, il fallait un corps léger. Ces Créatures démoniaques avaient donc probablement des os creux, ou quelque chose du genre.
Enkrid continua de passer la horde en revue : il repéra la position de ses alliés, évalua la distance qui le séparait de l’ennemi et jaugea les forces en présence.
Il rassembla dans son esprit tout ce dont il aurait besoin pour combattre et laissa les éléments s’entremêler.
« Le cours d’un champ de bataille est organique. Même si tu entraînes des soldats pour en faire une unité d’élite, tu ne peux pas prévoir toutes les variables qui surgissent au combat. Bien sûr, certains calculent tout ça avant de se battre. Grands Yeux et les gens de son genre. Mais même Kraiss ne peut pas prévoir jusqu’au moindre détail de ce qui va se passer sur un champ de bataille. »
Ruagarne lui avait dit cela en lui apprenant à réfléchir en tacticien.
Elle avait poursuivi :
« Pour les batailles auxquelles je prends part, en revanche, je peux m’en approcher. »
Puis, avec une conviction absolue :
« C’est ainsi que je peux tuer des adversaires plus forts que moi. »
Fallait-il forcément gagner un combat à la seule force de son talent ? Est-ce que cela avait la moindre importance quand on voulait remporter une bataille ?
« Pas du tout », marmonna Enkrid. Les calculs continuaient de défiler dans son esprit.
Ruagarne possédait un talent rare à l’échelle du continent. Enkrid l’acceptait pleinement. Plus il s’entraînait sous sa tutelle, plus il en était convaincu.
« Je suis une Grenouille. Une adversaire qui a décidé de dépasser ses limites. »
Les mots de Ruagarne, la Grenouille, brûlèrent dans son esprit.
Ses combats commençaient par la tactique. Et le fondement de la tactique, c’était de tromper l’adversaire.
Heskal avait agi selon la même logique. Il avait dissimulé ses forces. L’existence d’un certain Dmuel faisait partie des possibilités envisagées par le chef de famille, mais tout le reste était imprévu.
La transformation de la horde de Créatures démoniaques en une véritable armée, surtout, dépassait complètement ses prévisions.
Ce qui signifiait qu’une bataille de masse allait commencer.
Dans ce cas, ce dont la famille Zaun avait le plus besoin, c’était d’un courant unique pour guider cette foule éparpillée.
« Sens le courant. Enki, tu peux le faire. Tu as déjà dirigé un champ de bataille à l’instinct, non ? »
C’est vrai. Il avait retenu l’armée d’Azpen derrière un mur invisible. Ce qui avait guidé Enkrid, alors, c’était son instinct. Cette fois, rien ne changeait.
Crac.
Un dieu furieux rugit dans le tonnerre.
Boum.
Un geste vers le sol, et la foudre brûla la terre avant de la faire voler en éclats. La tempête reprit de plus belle.
Aux yeux d’Enkrid, les gouttes de pluie se séparèrent une à une.
Deux courants de pensée avançaient côte à côte : l’un lisait la situation, l’autre calculait. Une variante de l’Épée qui bloque les vagues.
À cela s’ajouta l’instinct que son entraînement avec Jaxon avait aiguisé au-delà des cinq sens, gravé depuis longtemps dans son corps. Il se déclencha, balaya son esprit et lui apporta des réponses.
Ce qu’il fallait faire. Le courant qu’il fallait créer.
Comment gagner ?
L’ennemi avait frappé les vétérans de la famille Zaun pour les empêcher de se ranger. Il fallait donc avant tout former un bloc, une ligne qui ne s’effondrerait pas.
Huff.
Enkrid prit une profonde inspiration et la logea dans son ventre. Puis il la relâcha. La Pression qui montait de son abdomen propulsa l’air à travers ses cordes vocales et le transforma en son, en paroles. Il insuffla aussi sa Volonté dans son cri.
« Chef de famille ! Tenez cette position ! Mur de pierre ! »
Court et percutant. Comprendraient-ils ? Oui.
Sinon, ils demanderaient des précisions.
Le chef de famille ne se retourna pas. Enkrid ne voyait que l’arrière de sa tête, mais il répondit par ses actes.
Boum.
Il planta son épée dans le sol et traça une ligne.
« La pluie tombe, les douves se remplissent toutes seules. »
Une drôle de plaisanterie, à cet instant.
Il était le mur, et la ligne tracée par son épée représentait les douves. Aucune Créature démoniaque qui s’approcherait ne pourrait les franchir.
Le chef de famille répondit sans se retourner, et… « Nous sommes ! »
« Zaun ! »
« Ceux qui suivent la voie de l’épée ! »
« Les chercheurs ! »
Le cri lancé par Riley reçut une réponse. Kata reprit à son tour, et la jeune fille de dix-neuf ans de la famille Zaun, débordante de talent, conclut le chant.
Quoi que vous nous envoyiez, nous ne reculerons pas.
Voilà ce que signifiait le mur du chef de famille. Il avait fait bien plus que ce qu’Enkrid lui avait demandé.
Mais cela ne suffisait pas. Le chef de famille, à lui seul, ne pouvait pas retenir la vague de Créatures démoniaques. Il avait établi l’axe central.
Enkrid porta sa main droite en coupe près de sa bouche et lança sa voix.
« Alexandra, à dix pas à droite du chef de famille ! Lynox, tu te débrouilles comment au combat ? »
« Tu me demandes comment je me débrouille au combat ? Épargne-moi ton arrogance. Je tenais déjà une épée avant ta naissance. »
« L’expérience ne fait pas tout. »
Une plaisanterie au beau milieu de tout ça. Pourquoi plaisanter alors que des veines saillaient sur son cou ? Pour la même raison que la remarque incongrue du chef de famille. Les épaules de ceux qui s’étaient crispés en voyant la horde alignée se détendirent.
Il faisait monter le moral de son camp.
C’était bien sûr calculé.
À présent, il devait lire le courant de l’ennemi.
Le canaliser. Enfermer le cours du champ de bataille dans sa propre volonté.
L’instinct picota et grésilla contre son crâne. C’était comme si la foudre se divisait en filaments et lui labourait le cerveau.
« Anahehra, lâche-toi ! »
Au cri d’Enkrid, les chaînes de la Bête magique au sang rouge cédèrent.
« Ha ha ha ha ha ! »
D’ordinaire, Anahehra réprimait l’instinct de géante. Sans cela, elle aurait déjà tué plusieurs personnes autour d’elle.
Mais sur un champ de bataille grouillant d’ennemis, inutile de réprimer son instinct.
Boum. Boum. Boum.
Une géante prit appui sur la terre détrempée. La boue gicla de part et d’autre tandis qu’elle courait. Elle se répandait encore et commençait à peine à retomber quand Anahehra atteignit le front de la horde de Créatures démoniaques.
La formation de cavalerie lézarde.
Vue d’en haut, on aurait dit une géante folle chargeant seule dans les rangs ennemis.
« Interceptez-la ! »
Quelqu’un lança l’ordre de l’autre côté : l’un de ceux qui s’étaient ralliés à Heskal.
À son appel, une douzaine de flèches ou davantage fendirent l’air. Elles ne furent pas tirées en cloche : on les décocha droit sur elle, à courte portée, depuis les rangs des Créatures démoniaques.
Fuit. Toc. Clang.
Quelques-unes ricochèrent sur sa peau. Une autre frappa son crâne, mais heurta son casque de fer et s’en alla dans un cliquetis.
Une seule atteignit sa cible, dans l’avant-bras, mais son mouvement violent l’arracha aussitôt à sa chair et la projeta au sol.
Elle ne s’était qu’à peine enfoncée dans sa peau.
La peau d’une géante est épaisse et dure. Les flèches ordinaires ne s’y fichent pas. Voilà tout.
Ceux qui avaient passé leur vie à l’abri de la famille Zaun l’avaient sans doute oublié.
Enkrid savait que le village des chasseurs se trouvait du côté ennemi. Il devait bien y avoir un tireur d’élite parmi eux, non ?
Il y en aurait un.
Mais rien ne garantissait que ses flèches feraient effet sur une géante.
Plusieurs archers hésitèrent. Leurs mains, qui bandaient leurs arcs, s’immobilisèrent. Une onde de désordre traversa la horde ennemie.
Puis Anahehra percuta les Écaillés sur leurs lézards.
Un lézard ouvrit grand la gueule et avança, ses dents en scie prêtes à mordre, tandis que l’Écaillé sur son dos empoignait une courte lance noire à l’envers pour frapper.
Enkrid ne pouvait pas le voir d’où il se tenait, mais Anahehra tordit les lèvres en un large sourire et brandit son épée.
C’était une géante, ivre d’instinct, mais elle n’oubliait pas qu’elle portait l’épée Zaun.
Ce qui sortit de sa main fut donc l’art de l’épée Zaun.
Fchac.
Son pied gauche ancré dans le sol s’y enfonça jusqu’à la cheville. La puissance de cette poussée remonta jusqu’à son épée, qui s’abattit droit devant elle.
Un coup en demi-lune du Style de l’épée lourde, chargé de Volonté.
Craac.
L’alliance de la force d’une géante et de la Volonté fendit en deux le lézard et l’Écaillé qui le chevauchait.
Splash.
Du sang noir jaillit et trempa son casque. La pluie qui s’abattait le lava presque aussitôt.
« Tuez-les touuuus ! »
La géante rejeta la tête vers le ciel et hurla.
Avait-il prévu tout cela ?
Non. Enkrid avait simplement suivi son instinct.
« Kato, suis-la et couvre les arrières d’Anahehra ! »
Même en parlant, il continuait de tourner la tête à droite et à gauche.
Un ordre avait été donné à un moment, et la horde de Créatures démoniaques ennemies chargeait déjà droit sur le chef de famille.
À la place d’Heskal, je me servirais des Créatures démoniaques pour épuiser leurs forces.
C’était une tactique difficile à appliquer avec une armée humaine.
Mais avec une armée de Créatures démoniaques, pourquoi s’en priver ?
Les Créatures démoniaques ne connaissaient pas la peur. Les sacrifier pour épuiser l’ennemi ne pouvait être que bénéfique.
Avait-il su tout cela à l’avance ?
Pas du tout. Il avait dressé ce mur par instinct. S’il l’avait fait, c’était seulement pour réduire considérablement le nombre de morts.
Des Écaillés sur des lézards, dont certains avaient des écailles noires veinées de rouge ; des Ours-hiboux équipés de hampes à plumes d’acier ; et, au-dessus d’eux, des créatures qui volaient dans le ciel.
Voilà le genre de Créatures démoniaques qui avançait en formation.
Le chef de famille, Alexandra et Lynox tenaient la ligne face à elles.
Seulement trois ? Non, trois, c’était déjà beaucoup.
Un chevalier était un fléau. À lui seul, il pouvait abattre mille hommes.
Ces trois-là en étaient capables aussi.
Anahehra taillait dans le tas et Kato couvrait ses arrières. Enkrid les laissa faire. Tous deux avaient des spécialités bien à eux, mal adaptées au combat en formation serrée.
Anahehra devait se déchaîner sans distinguer amis et ennemis, libérer jusqu’au dernier de ses instincts et dépasser ainsi ses limites naturelles.
Kato dissimulait des armes partout sur son corps et se battait mieux quand il était encerclé.
C’était au milieu d’ennemis qu’il donnait le meilleur de lui-même. Pendant des années, il avait parcouru les villages et s’était entraîné contre plusieurs adversaires à la fois, développant ses capacités de cette manière.
C’était ainsi qu’il était devenu l’homme qu’il était aujourd’hui.
Certains étaient faits pour le vrai combat plutôt que pour les duels d’entraînement, et Kato était exactement de ceux-là.
Enkrid avait envoyé ces deux-là en premier précisément pour cette raison.
Charger l’ennemi avant le début de son assaut brisait ses rangs.
C’était vrai, qu’on affronte une Créature démoniaque ou l’ancêtre de toutes les Créatures démoniaques.
Ceux qui se trouvaient au front n’avaient pas d’autre choix que de se retrouver pris dans la mêlée.
Le plan d’Enkrid fonctionna. Heskal rassembla les unités qui n’étaient pas encore prises dans le chaos, les réorganisa et contourna la mêlée.
Vraiment malin.
Heskal était malin. Enkrid en prit de nouveau pleinement conscience.
Mais Heskal se fiait à son esprit, tandis qu’Enkrid s’en remettait à son instinct.
Il n’avait donc pas à se laisser troubler. Heskal avait percé ses intentions ? Ça pouvait arriver. Heskal montrait son coup suivant, et leur camp réagissait. Rien de plus.
Le but de l’autre camp était clair.
Forcer les leurs à se battre individuellement tandis qu’eux-mêmes combattaient en formation.
La famille Zaun avait perdu ceux qui possédaient une longue expérience du combat.
À leur place se tenait un homme qui s’était battu dans d’innombrables batailles à la Garde-frontière, qui avait gravi les échelons depuis le bas de l’échelle, un soldat devenu commandant, qui avait appris l’escrime tactique auprès d’une Grenouille nommée Ruagarne.
C’était lui qui avait comblé le vide.
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