Chapitre 696
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 696 : Il le savait déjà… ou c’était son intention
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Le ciel semblait sur le point de se déverser à tout instant, mais la pluie avait de nouveau cessé. On aurait dit qu’un géant plus grand que la ville retenait de l’eau dans sa bouche, les joues gonflées, et fixait le sol.
Après avoir vu le même temps maussade s’éterniser pendant des jours, Enkrid en était venu à penser qu’une averse soudaine serait finalement un soulagement.
Il fit jaillir une étincelle du briquet et alluma la lampe.
Deux claquements secs, puis la mèche prit feu et illumina la petite pièce.
Pas de cheminée, rien de tout cela. Une table près du lit et une unique armoire pour les vêtements et les bricoles. Une chambre sobre et dépouillée.
« Je ne t’ai pas vue depuis quelques jours, lança Enkrid en s’asseyant au bord du lit. Trois-Fer était toujours appuyée de biais dans un coin.
Grida retira sa cape huilée. La pluie n’était pas encore forte, mais même une bruine finissait par tremper la chemise quand on restait dehors assez longtemps.
Dès qu’elle enleva la cape, des gouttes crépitèrent sur le sol. L’eau était chargée de poussière, pas différente d’un ruissellement boueux.
— On dirait que tu as couvert beaucoup de terrain.
Il le devinait rien qu’à son apparence et à sa posture.
« Oui. Quelque chose clochait.
Grida resta debout, ouvrit la bouche et sembla réfléchir un instant à la façon d’aborder le sujet. Puis elle parla sans détour.
« Tu connais le dicton ? Un bon guide fait un excellent chasseur ?
C’était une expression de guides. Pas tout à fait de l’argot, mais entre eux, elle signifiait qu’une personne douée pour guider saurait forcément bien repérer une proie.
C’était assez évident, en somme.
Les guides ne se contentaient pas de suivre des chemins.
Mais si un guide pouvait faire un bon chasseur, il ne deviendrait jamais un excellent chasseur.
La formule frisait le jeu de mots, mais elle passait bien dans leur milieu.
En creusant ce que Grida venait de dire, on y trouvait deux sens.
Chez les guides, il y avait les mauvais, les bons et les excellents. En appliquant la même échelle aux chasseurs, elle disait que, malgré ses compétences de guide, elle pouvait tout au plus passer pour une bonne chasseuse ; jamais elle n’atteindrait le niveau d’un guide en tant que chasseuse.
À condition de considérer qu’« excellent » était supérieur à « bon ».
Elle avait lancé cette phrase en sachant qu’Enkrid avait lui-même travaillé comme guide.
C’était bref, mais l’essentiel de ce qu’elle voulait dire s’y trouvait.
Ce dicton indiquait qu’elle avait parcouru les environs avec l’œil d’un guide et découvert quelque chose, comme un chasseur trouve une proie.
Il impliquait aussi qu’elle avait perdu la piste.
« Qu’as-tu trouvé ? Des traces de Créatures démoniaques, il doit y en avoir partout par ici.
Au-delà se trouvait le territoire impérial et, plus bas, la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil, avec trois villages dispersés dans les environs. C’était le genre d’endroit où l’absence de Créatures démoniaques aurait été anormale.
Ici, il n’y avait pas assez d’hommes pour mener les grandes campagnes d’extermination organisées à la Garde-frontière.
Se battre à la place de vrais exercices était une chose, mais il manquait tout simplement de bras pour éliminer toutes les Créatures démoniaques du secteur.
Un chevalier pouvait en abattre mille au combat, si son corps tenait le coup, mais il ne pouvait pas remplacer mille soldats.
Face aux Créatures démoniaques, tuer mille ennemis en une journée relevait du chiffre de bataille, pas de la réalité.
Les Créatures démoniaques ne se rassemblaient pas pour charger en masse. Et les gens d’ici ne semblaient pas enclins à procéder ainsi, de toute façon.
Toutes ces pensées lui traversèrent l’esprit tandis qu’elle parlait.
« Pas de simples Créatures démoniaques. J’ai trouvé la piste d’une migration de grande ampleur.
« Une Colonie ? »
« Merde, oui, probablement une Colonie des Centaures. J’ai aussi repéré quelques-uns de ces lézards à quatre pattes. »
Des lézards. Des Bêtes magiques qui avaient déjà chargé aux côtés des Scalers.
En termes de taille et de force brute, ils étaient peut-être encore plus redoutables que les Scalers dans un affrontement direct.
Grida semblait avoir repris son souffle. Elle expira, repoussa sa cape du pied et poursuivit :
« Mais ça, ce n’est pas grave. Les Colonies, c’est le quotidien par ici.
Le quotidien. Oui, pour ces gens-là, c’était bien le cas.
Ils rivalisaient, s’enseignaient mutuellement, se tiraient vers le haut, affûtaient leurs compétences en apprenant et entretenaient leur motivation grâce à l’ambiance qui régnait parmi eux.
La géographie elle-même les forçait à améliorer leurs capacités au combat.
Des Créatures démoniaques traversaient sans cesse les terres où vivait la Maison Zaun, et de temps à autre, un expert venu de l’extérieur se présentait pour se mesurer à ses membres.
Ce n’était pas vraiment un secret, mais cela contribuait à la force de la Maison Zaun, d’une manière qui ne sautait pas aux yeux.
La menace constante des Créatures démoniaques voisines profitait à leur escrime.
Si Enkrid se contentait de perfectionner une technique, la Maison Zaun faisait tout ce qui était nécessaire pour forger des chevaliers.
Inutile de débattre pour savoir quelle approche était la bonne.
Chacun suivait sa propre voie.
« As-tu entendu parler des Créatures démoniaques nommées de la Terre Maudite ? À part le Dieu Démon ?
Grida posa la question. Elle s’installa sur le coin de la petite table, s’asseyant sur ses fesses endurcies par des années de voyage.
« Des individus exceptionnels ?
« Quand un individu exceptionnel survit assez longtemps, sa réputation se répand. Voilà ce qu’est une Créature démoniaque nommée.
Grida avait voyagé depuis les frontières de la Terre Maudite jusqu’au sud, et connaissait le danger que représentaient ces créatures.
On appelait Créatures démoniaques nommées celles qui dépassaient les limites habituelles de la puissance.
Certains les appelaient simplement les Nommés.
Le principe était le même que pour un combattant habile qui se battait assez longtemps et avec assez de talent pour se faire un nom. Une Créature démoniaque qui avait livré de durs combats et survécu bien trop longtemps, jusqu’à ce qu’on finisse par lui donner un nom.
La Terre Maudite était connue comme le cimetière des chevaliers.
Certaines des Créatures démoniaques qui y vivaient étaient appelées chasseuses de chevaliers. Elles existaient bel et bien dans ce monde.
Si les humains pouvaient dépasser leurs limites, certaines Créatures démoniaques en étaient capables elles aussi.
« J’ai trouvé la piste d’une créature qui, au départ, était un petit serpent. Une corne lui a poussé sur la tête, elle a appris à maîtriser les sorts et a lentement évolué.
Il avait déjà entendu parler de quelque chose de semblable.
Une créature au visage humain et au bas du corps serpentiforme.
« Une Lamia ?
Le nom donné à une Créature démoniaque issue de l’évolution d’une Bête magique serpentine. Le bas du corps d’un serpent, le haut du corps humanoïde.
Elle utilisait des sorts de charme, si ses souvenirs étaient bons.
Dépourvue de genre, mais ressemblant extérieurement à une femme, elle était connue pour tenter maladroitement d’attirer les hommes humains grâce à son apparence.
Et, dans la Terre Maudite, il existait des individus de rang supérieur, plus puissants encore. Grida secoua la tête.
« Non. Une Méduse.
Un monstre dont les cheveux étaient remplacés par des dizaines de serpents, capable de lancer une malédiction de pétrification d’un simple regard.
La lumière de la lampe se reflétait dans ses yeux lorsqu’elle prononça ces mots. Elle n’avait pas l’air effrayée.
Enkrid siffla doucement.
Peu de gens auraient réagi ainsi en apprenant qu’une telle créature avait été repérée dans les environs.
Grida ne fut pas surprise par sa réaction. Au sein de la Maison Zaun, l’accueil aurait sans doute été le même.
Une Créature démoniaque étrange débarque ?
Ils voudraient aussitôt aller la tuer.
Le problème, c’était qu’elle avait suivi la piste et l’avait finalement perdue.
« Il y avait des traces évidentes de sorcellerie.
C’était cela qui l’avait entravée. La sorcellerie.
La même sorcellerie qu’elle avait repérée plusieurs fois en chemin.
« Pourquoi dis-tu que le chef de famille se comporte bizarrement ?
C’était précisément pour cette raison que Grida était venue trouver Enkrid.
Elle lui retourna la question.
« Pourquoi ne rien faire dans une situation pareille ?
Enkrid l’entendit et hocha presque imperceptiblement la tête.
Depuis la route jusqu’ici, les choses étranges s’étaient accumulées les unes après les autres.
Schmidt empestait les sorts.
Et il s’était attardé même après avoir fini ce qu’il avait à faire, sans se presser de partir.
En chemin, des assaillants s’en étaient pris à Ann.
Mais depuis leur arrivée, rien ne s’était passé.
Était-ce parce que leur ennemi n’avait pas étendu son influence jusque-là ? Ou attendaient-ils le moment idéal ?
Si l’une de ces possibilités était la bonne, laquelle pesait le plus lourd ?
Voilà pourquoi Ragna n’avait pas quitté Ann. Pendant ce temps, Ann circulait librement dans le domaine de la Maison Zaun.
Enkrid rassembla ce qu’il savait déjà et tout ce qu’il avait observé et entendu depuis son arrivée.
La Maison Zaun était-elle coupée des informations extérieures ? Complètement isolée ? Non.
Et pourtant, ses membres continuaient d’affirmer qu’ils ne savaient rien de la disparition d’Odinkar ni de ce qui s’était passé au-delà de leurs murs.
Et ce n’était pas seulement le chef de famille.
« Les Scalers ? La sorcellerie ? Les sorts ? C’est la première fois que j’en entends parler.
Il avait glissé la question à Lynox pendant leur entraînement. C’était ce qu’il lui avait répondu.
« Moi non plus, je n’ai rien entendu.
Heskal lui avait répondu la même chose.
L’ennemi ne faisait pas preuve d’astuce.
Quelqu’un, à l’intérieur, empoisonnait délibérément le flot des informations.
Grida avait parcouru les environs à la recherche de cette faille et était tombée sur la piste des Créatures démoniaques.
La Maison Zaun organisait des patrouilles qui se relayaient régulièrement dans les environs. Il aurait été impossible de manipuler les informations de cette façon sans connaître leurs itinéraires.
Grida était déjà parvenue à sa conclusion avant de venir le trouver.
Elle était venue parce qu’il connaissait mieux qu’elle, à présent, les rouages de la Maison Zaun. Ses actes le montraient clairement.
Quelqu’un avait bouché les oreilles de la Maison Zaun et lui avait bandé les yeux.
Voilà la conclusion à laquelle elle était arrivée. Et au-delà de cela…
Le chef de famille sait quelque chose.
En reprenant les événements et en confrontant ses hypothèses, la réponse devenait assez claire. La raison était simple.
Le chef de famille, responsable du domaine et tenu d’en assurer la pérennité, ne faisait rien.
Même s’il ignorait l’essentiel de ce qui se passait actuellement, plusieurs personnes avaient donné l’alerte en signalant que quelque chose clochait, et pourtant, rien n’indiquait qu’il cherchait à en savoir davantage.
Ne pas chercher à comprendre ne pouvait signifier qu’une chose sur deux.
Il le savait déjà.
Ou bien il l’avait voulu, et n’avait donc pas besoin d’en savoir plus.
« Le chef de famille se comporte bizarrement.
Grida le dit, et son inquiétude était évidente. Si l’on devait mettre exactement des mots sur ce qu’elle ressentait au fond d’elle :
Et si le chef de famille avait voulu tout cela ?
Tout se résumait à ça.
Mais le chef de famille avait-il une raison d’agir ainsi ?
Voilà la question qu’Enkrid se posait.
Toute action devait avoir une raison.
Et, pour l’instant, il n’en voyait aucune.
Dans l’air humide, Enkrid cligna lentement des yeux.
« Magroon dit qu’il ne peut pas bouger pour le moment non plus. Il suit un traitement, ajouta Grida.
« Qui a dit ça ?
« Milestia.
La guérisseuse du domaine de la Maison Zaun. Apparemment, elle ne savait pas manier l’épée. À cause de cela, Enkrid n’avait même pas vu son visage.
Des choses étranges partout. Il en savait peu, et il était difficile de mettre la main sur ceux qui tiraient les ficelles.
À l’époque où il était mercenaire, Enkrid avait croisé pas mal d’intermédiaires. Un type de mercenaire à part, qui retrouvait les disparus ou aidait à démêler les affaires. Si un meurtre avait lieu dans une ville et qu’on cherchait le coupable, un intermédiaire s’en chargeait.
Était-ce le moment de faire appel à un intermédiaire ?
Mais même si l’un d’eux avait été disponible, ils pouvaient s’occuper d’affaires impliquant des nobles ou des marchands pleins de kronas. Une affaire concernant des chevaliers, c’était tout autre chose.
Quoi qu’il en soit, quelqu’un agissait contre la famille, et Grida soupçonnait le chef de famille.
Elle ne le soupçonnait pas lui seul. Elle se méfiait aussi d’autres personnes. C’était pour cette raison qu’elle était venue le chercher.
« Ça ne sent pas bon, Enki.
Le tonnerre gronda.
Le bruit accompagna les paroles de Grida, et une lueur éclata dans la pièce avant de disparaître aussitôt. À la lumière de la lampe, Enkrid vit le visage sombre de Grida, noyé dans l’ombre.
Les inquiétudes gravées sur ses traits étaient aussi profondes que les ombres qui les creusaient.
Le tonnerre avait grondé, mais il ne pleuvait toujours pas. Cela s’était déjà produit plusieurs fois. Alexandra était passée par là un jour, avait remarqué la même chose et lui avait appris qu’il existait un nom pour ce phénomène. Un éclair sec, avait-elle dit. Le signe d’un orage imminent.
« Quelque chose se trame au sein de la Maison Zaun.
Enkrid était d’accord, mais ne hocha pas la tête.
Il n’y avait pas lieu de se précipiter. Il fallait maintenant examiner la situation avec soin, pièce par pièce.
Pourtant, à s’en tenir à ce qui avait été découvert jusque-là…
Un sorcier et un mage étaient impliqués.
Ils s’en étaient pris à Ann.
Au-delà des murs, une Méduse s’était installée avec d’autres Créatures démoniaques.
S’ils avaient dissimulé tout cela par sorcellerie, c’était qu’ils cherchaient encore à le cacher.
Ceux qui apprenaient à réfléchir de manière trop complexe oubliaient parfois de regarder les choses simplement, mais Enkrid n’était pas de ceux-là.
« Pourquoi ces Créatures démoniaques se sont-elles rassemblées ?
Il posa la question sans détour.
Grida pencha la tête, puis la releva.
« Hein ?
« Elles se sont rassemblées pour attaquer, non ?
« Eh bien, oui ? Ça sent fort le coup monté, mais…
« Alors elles finiront par venir. À moins qu’elles ne se dirigent vers le territoire impérial.
« Évidemment.
« Dans ce cas, on ne peut pas simplement s’occuper d’elles quand elles arriveront ?
C’était ainsi qu’on gérait les Créatures démoniaques. Simple et efficace.
« Et celui qui sème le trouble au sein de la famille, c’est une autre affaire. Le chef de famille n’est pas le seul suspect, si ?
Elle était partie depuis longtemps, mais c’était toujours chez elle. Certains détails avaient pu changer, mais le fond des choses aurait dû rester le même.
Si elle était intervenue, c’était parce qu’un événement qui n’aurait jamais dû se produire avait eu lieu.
Et voici ce qui n’aurait jamais dû arriver : quelqu’un déchirait la famille de l’intérieur, et elle en était certaine.
C’était ainsi qu’Enkrid interprétait la situation.
« Ces derniers jours, j’ai parcouru les environs et j’ai même commencé à me demander si je n’avais pas été trompée par une sorte de magie de confusion.
Elle avait été extrêmement prudente dans son interprétation de la situation. Trois jours seulement, mais elle avait consacré presque tout ce temps à examiner les choses.
« Cinq personnes dans cette famille ont les moyens de contrôler les environs à ce point. Sept si l’on compte Magroon et Odinkar, mais ces deux-là sont hors jeu pour le moment, et je suis partie depuis trop longtemps pour pouvoir m’en charger moi-même.
À entendre Enkrid, Grida avait également inclus dans ses soupçons Odinkar et Magroon, qui avaient tous deux fait la route du retour avec lui.
« Alors…
Au moment opportun pour l’inciter à poursuivre, Grida leva la main droite et déploya ses cinq doigts.
« Le chef de famille et son épouse. Lynox, Heskal et Andante.
Enkrid avait rencontré tout le monde, sauf Andante.
Et même plus que les rencontrer : ils s’étaient entraînés contre lui pendant ces trois jours.
Les conversations et les séances d’entraînement lui revenaient en mémoire avec une netteté saisissante.
« Ça va être difficile, dit Enkrid.
« Je ne peux faire confiance à aucun d’eux, répondit Grida.
Elle ne dissimulait pas à quel point elle était bouleversée, et Enkrid trouvait cela compréhensible.
Tout ce qu’elle avait dit jusque-là se résumait à ceci : quelqu’un élevé selon les principes de la Maison Zaun, ou animé par ses idéaux, s’était retourné contre elle de l’intérieur.
Et pas n’importe qui. L’une des personnes au cœur même du domaine.
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