Chapitre 691
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 691 : Je déteste ça
= = =
« C’est une épée. »
Une réponse sans détour.
« Une relique ? »
Enkrid posa de nouveau la question. Le nom associé à l’épée et le fait qu’elle n’était pas un objet ordinaire étaient faciles à deviner.
Il avait entendu Ragna dire qu’il était venu la récupérer, qu’elle était en possession du chef de famille et qu’il l’avait déjà réclamée par le passé. Il savait aussi que le chef de famille ne la lui remettrait pas comme ça.
À bien y réfléchir, obtenir quelque chose appelé « Ilchul » devait probablement exiger de faire ses preuves ou de remplir une condition.
Il suffisait de voir comment les choses se déroulaient pour s’en rendre compte.
Si Kraiss était là, il ferait une crise pour essayer de l’examiner.
Rien qu’au premier coup d’œil, on voyait bien que ce n’était pas le genre d’objet dont quelques pièces d’or suffiraient à acheter ne serait-ce qu’un aperçu.
« C’est un héritage familial transmis de génération en génération. »
« … Et tu veux rapporter un héritage familial à la Garde-frontière ? »
« Oui. »
Ragna ne montra pas la moindre hésitation. Sa voix ne varia pas d’un iota par rapport au moment où il avait prononcé le mot « épée ».
Enkrid savait qu’il avait lui-même un caractère un peu hors norme. Plus obstiné que la plupart des gens, il allait jusqu’à la ténacité excessive.
Certains auraient pu le prendre pour un original.
Mais pas comme ce type.
Lui, il était vraiment dérangé.
Qui accepterait qu’on rapporte un héritage ancestral à la Garde-frontière ?
Enkrid fronça les sourcils sans même s’en rendre compte. Ragna remarqua son regard et prit la parole.
« Ça me déplaît. Pourquoi tu me regardes comme tu regardes Rem ? »
Il parla tout en s’activant. L’eau lui ruisselait sur les cheveux et les épaules ; il était déjà dévêtu et s’aspergeait à la louche tout en discutant.
Enkrid s’aspergea à son tour et lui répondit. L’eau sombre coula autour de ses pieds. Cela faisait un moment qu’il ne s’était pas lavé comme il faut ; malgré tout, ça faisait du bien.
« Réfléchis à ce que tu viens de dire. »
Ragna répondit aussitôt.
« Je ne vois pas où est le problème. »
Enkrid commença à secouer la tête, puis s’arrêta et lâcha avec un rire ironique : « Évidemment, une bande de tarés finit par s’appeler les Chevaliers fous. »
Autrefois, Ragna aurait laissé passer, par pure indifférence. Mais à présent, il cherchait ce qu’il voulait laisser derrière lui. Il ne pouvait pas laisser une erreur sans réagir.
À vrai dire, même à l’époque où tout l’agaçait, certaines choses lui restaient en travers de la gorge et refusaient de passer.
Il y avait des mots comme ça. Des mots qu’on ne pouvait tout simplement pas laisser filer.
Ce qu’Enkrid venait de dire en faisait partie. Alors Ragna le provoqua comme il apprenait à le faire.
« Ce nom ne vient-il pas du fait que le capitaine brise le cœur des femmes à tour de bras ? »
Le regard d’Enkrid glissa vers Trois-Fer, appuyée contre le mur. Après s’être lavé, un petit échauffement avec elle serait parfait.
Ragna s’adossa au bord de la grande cuve en bois et releva le menton d’un air arrogant.
« Le capitaine a au moins laissé une légende derrière lui, à ce qu’il paraît : celle du briseur de cœurs. »
Enkrid n’était pas la mère de Ragna, mais il se surprit à être discrètement impressionné par ses progrès.
Il s’est amélioré pour provoquer.
Restait à savoir si cela se traduisait par des progrès à l’épée.
Ragna pouvait-il éviter Vague et Éclair sans une égratignure ? Était-ce le bon moment pour mettre à l’épreuve ce qu’il avait compris pendant le voyage ?
Oui.
Telle fut la décision d’Enkrid. Sans raison particulière. Il en avait envie, alors il allait le faire.
À l’aune de n’importe quel jugement objectif, c’était une idée absurde. On lui avait dit de se laver et de venir manger ; il aurait donc dû se retenir.
Mais Enkrid venait de voir les parents de Ragna, et cela avait éveillé quelque chose en lui.
Pour faire simple, il avait le sang chaud.
Floc.
Enkrid retira sa main de l’eau. L’eau devint son fourreau, sa main, la lame. Il tendit les doigts et les contracta pour leur donner la forme d’un tranchant.
Des gouttelettes jaillirent dans les airs. La vapeur pesait dans la salle de bain et les enveloppait de toutes parts, tandis qu’un léger courant frais se faufilait entre eux. Enkrid traça de la main, comme s’il tenait une épée, une ligne verticale de haut en bas.
« Espèce de taré. »
Ragna laissa échapper une partie de ses pensées et leva la main pour parer. Leurs deux mains se croisèrent et s’entrechoquèrent.
Paf !
L’eau jaillit dans toutes les directions, les deux hommes en son centre.
Ragna plongea le regard dans les yeux d’Enkrid, brûlants comme un feu bleu.
Pourquoi cela se passait-il maintenant ? Il n’avait aucune envie de poser la question, ni de se plaindre.
C’était justement pour ça qu’il n’avait jamais pu supporter cet homme : il lui prenait toujours des envies comme celle-là.
Comme toujours.
Enkrid était un taré qui vivait chaque journée comme s’il risquait de mourir le lendemain. C’était la façon de voir la vie qu’il avait le plus apprise à son contact.
Aujourd’hui, ne pas perdre une seule seconde, quelles que soient les circonstances.
C’était la vie qu’il poursuivait désormais.
Qu’est-ce que je veux ?
Il l’ignorait. Il n’arrivait pas à trouver la réponse. Mais ne pas la connaître signifiait-il qu’il devait rester planté là ?
« Si tu ne sais pas, avance sans savoir. Fais ce que tu peux, là, tout de suite. »
Enkrid disait toujours ça. Pas toujours avec des mots, mais par ses actes, par son attitude. Ragna avait retenu la leçon et lui répondit :
« Voyons si on peut rendre cette cuve rouge. »
Enkrid répliqua :
« Avec ton sang. »
Ragna le contredit d’un air impassible.
« Non. »
* * *
La séance de toilette, bruyante et chaotique, prit fin.
Quoi qu’il en soit, ils en sortirent propres. Après avoir secoué la poussière de leurs vêtements et les avoir mis de côté, ils trouvèrent des habits propres déposés devant eux par un serviteur.
« Je vous ai dit de vous laver tous les deux. Qu’est-ce que vous avez fabriqué là-dedans ? »
Grida s’essuyait les cheveux mouillés à deux mains en posant la question. De son point de vue, c’était parfaitement naturel.
Une mèche de Ragna avait été nettement coupée sur son front, et une ecchymose bleutée s’épanouissait sur la joue d’Enkrid, victime d’un coup mal placé.
« Nous avons discuté. »
« On a joué dans l’eau. »
Leurs réponses divergeaient, mais cela ne valait pas la peine de pousser plus loin.
Enkrid donna cette réponse vague et vérifia ce qu’il allait enfiler : un pantalon gris à l’extérieur tissé serré et à la doublure douce, ainsi qu’une chemise beige bien rigide.
Il jeta le reste sur son épaule, séparément : ses gantelets, son gambison et un gilet vert clair confectionné par une artisane dryade du peuple elfe. Il garda sur lui sa ceinture d’épée et ses armes.
Il ne s’en séparait jamais, alors Grida n’en dit rien.
Dans la Maison Zaun, porter une épée était tout à fait ordinaire et personne n’y trouvait à redire. Ils étaient des invités ; il allait de soi qu’ils soient armés.
Même les cuisiniers portaient ici une paire d’épées.
Ann s’était changée et portait une sorte de robe ample à large encolure, avec une petite sacoche à la hanche.
Ses cheveux mouillés ne pouvaient pas être attachés ; elle les secoua donc pour les laisser retomber sur ses épaules. Elle y passa les doigts quelques fois, puis expira lentement.
Elle était venue avec son propre objectif. Il lui faudrait aborder le sujet au dîner, et cela la rendait nerveuse.
« Allons-y. »
Grida guida de nouveau le groupe. En marchant vers la salle à manger, ils furent accueillis par une odeur savoureuse, légèrement aigre.
Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas pris un vrai repas, et Enkrid en sentit l’attrait. Puis ils entrèrent, et il pencha la tête.
Parmi les convives assis autour de la grande table ovale, un visage lui était familier. Il ne l’avait pas vu depuis si longtemps que son nom lui avait échappé, mais il était certain de reconnaître ce visage.
Il fouilla dans sa mémoire et retrouva le nom.
« Ray ? »
L’autre le reconnut aussi. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise, puis ses sourcils se froncèrent.
« … Je ne vous ai jamais donné mon nom. Enkrid, de la Garde-frontière. »
Sa surprise avait été manifeste l’espace d’un instant, mais cette remarque si déconcertante lui avait arraché une réponse spontanée.
Des yeux bruns, un visage d’apparence ordinaire ; quelqu’un était venu un jour à la Garde-frontière avec une rapière et avait proposé à Enkrid de l’accompagner.
Il se rappelait ses yeux étroits et perçants. Ils pouvaient paraître menaçants à eux seuls, et pourtant, dans l’ensemble, son visage avait quelque chose de doux. Un drôle de type.
À mesure que le visage lui revenait, le reste suivit : de longs bras et une épée rapide.
« Salut. »
Enkrid leva nonchalamment la main droite en guise de salut.
« Je ne crois pas qu’on ait jamais été assez proches pour ça. »
Du point de vue de l’autre, parler de retrouvailles était déjà exagéré. Qu’Enkrid se souvienne de lui était donc déjà remarquable.
« Ah bon ? J’ai la mémoire qui flanche. »
Il le dit sincèrement, et l’autre remua les lèvres quelques fois avant de répondre.
« Je comprends. Ça arrive à tout le monde d’oublier. »
Cet homme avait déjà entendu parler d’Enkrid ; la seule surprise, c’était de le croiser ici.
Qu’est-ce qu’il vient faire ici, de tous les endroits possibles ?
La question lui vint à l’esprit, mais il savait désormais ce qu’Enkrid avait accompli depuis qu’il était devenu chevalier.
J’imaginais que la moitié de tout ça était exagérée.
Rien ne semblait exagéré, et c’était bien ce qui le troublait. Mais que pouvait-il bien y faire ?
Le monde ne tourne pas toujours comme on s’y attend.
Il était fier de savoir anticiper et déduire ce qui l’attendait, mais ne prétendait pas être prophète.
Ça reste surprenant.
À bien y regarder, ce n’était pas non plus un chevalier ordinaire. Son niveau semblait plutôt élevé. Pas qu’il puisse le mesurer avec précision ; c’était là la limite de son regard.
« Bon, tout le monde est là. À table. »
Le chef de famille prit la parole.
Alors le fils parti depuis longtemps a ramené des invités.
L’homme assis à une extrémité de la table promena son regard sur Ragna.
C’était bien l’enfant des Zaun, n’est-ce pas ?
Même à l’époque, son talent exceptionnel sautait aux yeux.
Il a suivi son fils jusqu’ici.
Il ignorait leur objectif, mais pouvait deviner dans les grandes lignes comment les choses s’étaient déroulées. Ce n’était qu’une supposition, toutefois, et diverses pensées lui traversèrent l’esprit.
Le monde a parfois des détours que nul ne peut prévoir entièrement.
Il n’aurait jamais imaginé se retrouver ici en face de quelqu’un qu’il avait observé autrefois, jeune homme débordant de rêves et de romantisme, persuadé qu’il serait bientôt écrasé et englouti par l’échec.
« Vous vous connaissez ? »
La mère de Ragna se leva pour accueillir les invités et posa la question.
« Il est passé par la ville un jour, y a séjourné quelque temps et a essayé de me convaincre de partir avec lui », répondit Enkrid sans s’étendre.
« C’est son métier. »
Alexandra le dit sans s’en soucier et leur indiqua les places. Le chef de famille s’assit le premier.
Puis vint l’homme aux yeux étroits qu’Enkrid n’avait pas vu depuis si longtemps. Ragna prit place juste en face du chef de famille, Ann s’assit à côté de lui et Enkrid à côté d’elle. Grida s’installa près d’Alexandra. Magroon était introuvable.
En s’asseyant, Enkrid demanda : « Quel est exactement ce métier ? »
Il n’avait aucune raison de le cacher ici, aussi l’homme répondit-il franchement.
« Je suis recruteur de talents pour l’Empire. »
« Un recruteur ? »
« Mon travail consiste à parcourir le continent et à faire des offres spéciales aux personnes dotées de capacités exceptionnelles. »
Enkrid se rappela le jour où cet homme lui avait proposé de l’accompagner.
Le recruteur de l’Empire prit les devants pour dissiper tout malentendu.
« À l’époque, je ne vous proposais pas un poste dans le combat. Je voulais faire de vous mon successeur potentiel dans mon propre domaine. J’avais remarqué votre intelligence et votre aisance avec les gens. »
Il savait trouver exactement les mots que l’autre avait besoin d’entendre avant même qu’il ne les demande ; c’était probablement pour cela que l’Empire lui avait confié ce poste.
Il expliqua à Enkrid ce qui avait pu piquer sa curiosité et laissa transparaître une part de sincérité.
Préciser que cela n’avait rien à voir avec son potentiel visait à éviter toute interprétation erronée, mais Enkrid n’avait rien espéré au départ. C’était simplement ce que c’était.
Il savait depuis longtemps que son talent ne valait pas grand-chose. Le jour où, après avoir tenu une épée depuis peu, un enfant prodige lui avait percé le ventre. Ce jour-là.
« Drôle de coïncidence. Mangeons. »
Le chef de famille fit cette proposition, et personne ne s’embarrassa de cérémonie.
Enkrid commença par une cuisse de dinde bien rôtie et mordit dedans à pleines dents. À côté de lui, Grida saupoudrait un morceau de viande cuite d’un assaisonnement en poudre.
En savourant le jus et le goût riche de la dinde, Enkrid observa ce qu’elle mangeait et l’imita.
Il ignorait s’il s’agissait d’une coutume du Nord ou de la Maison Zaun, mais on saupoudrait l’agneau.
La poudre mélangeait plusieurs épices et offrait à la fois des notes piquantes, douces et acides.
Pas mal.
Le repas était copieux et faisait la part belle à la viande. Ce n’était pas étonnant.
On lui avait dit que les membres de la famille Zaun passaient leurs journées à manier l’épée et s’entraînaient sans relâche.
Il l’avait constaté en arrivant.
Des bâtiments de pierre servant d’habitations, chacun doté d’un terrain d’entraînement privé à l’avant, et une vaste esplanade devant la forteresse.
On dirait qu’ils s’y retrouvent parfois pour s’entraîner ensemble.
Quelques personnes étaient effectivement passées avec des épées émoussées, dont le tranchant avait été supprimé.
Pas étonnant qu’ils préfèrent tous les repas riches en viande. Malgré tout, la table ne négligeait pas l’équilibre : çà et là, on trouvait des salades d’œufs écrasés, des légumes verts arrosés d’huile d’olive et de vinaigre, ainsi que du fromage.
« Ce n’est pas de l’alcool, mais ça décoiffe. »
Ragna lui tendit une boisson jaune. Enkrid renversa la tête et vida la coupe de cuivre. L’acidité piquante lui monta d’abord au nez, puis lui emplit la tête ; la saveur des fruits des montagnes se répandit ensuite sur son palais.
« Du vinaigre de framboises sauvages fermentées, dilué puis vieilli. C’est rare. »
La boisson était préparée uniquement avec des framboises sauvages jaunes qui poussaient dans les environs, au sommet des falaises.
« Vous disiez avoir une proposition importante, et pourtant vous avez amené des étrangers. »
Le recruteur, qui picorait son repas, prit la parole.
« Ils peuvent entendre ce qui se dira. »
Le chef de famille répondit aussitôt, puis prit une serviette pour essuyer l’assaisonnement au coin de sa bouche.
« Vous en êtes certain ? »
« Bien sûr. »
Le recruteur garda le silence un instant, puis ouvrit la bouche.
« Ce que je vais vous dire est une proposition de Sa Majesté, le grand empereur de l’Empire. Devenez duc du Bouclier, Tempête Zaun. »
Enkrid n’en connaissait pas tout le contexte et se contenta d’écouter. Le mot « empereur » avait été prononcé, mais il n’en fut pas surpris.
Il s’y attendait depuis le début. Avant même que l’épéiste à la rapière ne révèle qu’il était recruteur pour l’Empire, Enkrid avait déjà deviné qu’il venait soit de la grande puissance du Sud, soit de l’Empire du Nord.
S’il ne venait d’aucun des deux, il n’aurait pas eu le poids nécessaire pour faire une telle offre.
Les recruteurs du Nord et du Sud doivent sillonner le continent central depuis longtemps.
Ils avaient probablement attiré de nombreux talents dans leurs rangs.
Il n’y avait donc pas de quoi s’étonner. Quiconque prêtait attention à la situation du continent aurait pu le prévoir.
Ce qui était étrange, c’était autre chose : une odeur émanait de cet homme, une odeur qui n’était pas là auparavant.
Curieux.
C’était l’odeur des sorciers.
Pas une senteur douce et prononcée, plutôt une vague trace. Et ceux qui les avaient attaqués à plusieurs reprises sur la route étaient tous des sorciers.
Il n’avait pas encore réussi à en parler correctement au chef de famille. Mais c’était bien ce qui s’était passé.
Alors le chef de famille répondit :
« Non. »
Ferme. Sans appel. Pourtant, il n’y avait aucune émotion dans sa voix, ce qui la rendait presque désinvolte. Mais il ne l’était pas.
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