Chapitre 689
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 689 : Accueilli à bras ouverts
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« Où est Audin ? Il n’est pas arrivé avant nous ? »
demanda Magroon.
Enkrid se posait justement la même question. Il était donc logique qu’ils y aient pensé tous les deux.
Audin était le surnom d’Odinkar. Lui et Magroon étaient aussi proches que deux personnes pouvaient l’être. Le visage de Magroon s’assombrit légèrement.
« Vous êtes partis ensemble. Pourquoi tu me le demandes ? »
Y avait-il quelque chose à déceler dans l’expression ou le ton du chef de famille ?
La vérité ou le mensonge, par exemple, dans ce qu’il venait de dire.
Impossible.
Enkrid ne pensait pas que cet homme était comme un elfe, incapable de mentir.
Ce que disait le chef de famille n’était pas forcément la vérité.
Mais pouvait-on pour autant parler de mensonge ?
Non.
Rien ne transparaissait. C’était la réponse honnête. Rien ne transparaissait, et c’était précisément pour cela qu’il avait d’abord essayé de déceler quelque chose de caché dans les paroles du chef de famille.
Illisible de part en part ? C’était une première.
Pourquoi ?
Il repassa méthodiquement tout ce que son instinct et son intuition avaient saisi. Le processus fut bref. Il en avait désormais l’habitude.
Je ne ressens rien.
Ni inquiétude, ni méfiance, rien. Les paroles du chef de famille étaient totalement dépourvues d’émotion.
« Je vous ai envoyés chercher Ragna et vous voilà de retour après vous être bien amusés. »
« Oui, c’était assez divertissant à regarder. Alors Odinkar n’est pas arrivé. Tout va bien dans la famille ? »
« Comme tous les jours. Qu’est-ce qui changerait ? »
Enkrid avait l’impression d’entendre un orchestre jouer plusieurs mélodies à la fois. Une dissonance.
Rien ne cloche dans la famille.
Et pourtant, dehors, un sorcier leur avait barré la route, un mage les avait attaqués et ils avaient rencontré une rare Créature démoniaque. Grida avait dit que les Scalers eux-mêmes étaient une espèce que personne n’avait encore vue dans cette région.
« Et aucun problème avec les gens qui font la navette entre les villages ? »
La Maison Zaun entretenait des liens avec trois communautés : un village de chasseurs, un village de retraités et un village de courtiers. Les gens circulaient sans cesse entre ces villages et le domaine familial.
S’il y avait eu un problème, ils l’auraient forcément remarqué eux aussi.
« À force de relever des problèmes, tu me laisses entendre qu’il s’est passé quelque chose sur la route. Et le visage de Magroon s’est crispé à l’instant où il a appris qu’Audin n’était pas arrivé : ça devait être grave. Si c’est récent, le plus probable, c’est que quelques anciens des villages soient montés jusqu’ici. Heskal s’est chargé de les escorter. »
Le chef de famille semblait ne même pas voir Ragna, Enkrid et Ann. Sous le poids étrange qui l’écrasait, Ann n’arrivait pas à prononcer un seul mot, tandis qu’Enkrid observait la scène.
Ses paroles restent difficiles à déchiffrer.
Mais le sens de l’observation du chef de famille n’avait rien d’ordinaire. Un changement d’expression, quelques questions, et il avait déjà reconstitué la situation et adapté ses réponses en conséquence.
Et parmi les personnes présentes, il y en avait une qui ne prêtait aucune attention à tout cela et n’en faisait qu’à sa tête.
« Je suis venu prendre Ilchul. »
Ragna annonça son retour au bercail, lui qui avait longtemps vagabondé.
Le chef de famille répondit sans manifester ni surprise ni confusion.
« Tu connais la façon de le prendre. »
« Oui. C’est pour ça que je suis venu tant que tu es encore en vie. Ça me semblait plus significatif comme ça. »
Sans contexte, quiconque aurait entendu ces paroles aurait cru assister à la scène d’un fils reniant tous les devoirs qu’il avait envers son père. Une simple trahison filiale, ni plus ni moins.
Pourtant, dans la Maison Zaun, cela semblait parfaitement banal. Le chef de famille répliqua sans ciller.
« D’accord. Ça se tient. Tu as bien fait de venir. »
« Tu as bien fait de venir », était-ce vraiment la bonne réponse ?
La question traversa l’esprit d’Enkrid, mais ce n’était pas à lui d’intervenir. C’était une affaire de famille, une affaire domestique.
« Espèce de taré, c’était ça, ton but ? Qu’est-ce que tu disais être venu chercher, déjà ? »
Grida eut une réaction tout à fait normale. Magroon parut lui aussi stupéfait. Il marmonna : « Mais où est passé Audin, alors ? », puis se tourna vers Ragna.
C’était clairement le genre de déclaration qui méritait qu’on en reste bouche bée. Enkrid, qui ne connaissait pas les détails, garda le silence et continua d’observer le chef de famille.
L’homme se tenait devant le portail de la clôture et n’avait pas bougé le petit doigt.
Puis, à un moment donné, il porta la main à sa hanche, et Enkrid manqua ce bref mouvement.
Son attention avait été accaparée ailleurs, l’espace d’un instant.
Le chef de famille déplaça sa Volonté, tendant les muscles de sa main gauche comme s’il s’apprêtait à la bouger, et Enkrid le perçut par pur instinct.
Une perception née du Sixième Sens.
« Tes réflexes sont affûtés. »
Le chef de famille prononça ces mots en dégainant son épée. Pas le moindre geste raide. C’était comme un cheveu qui se soulevait dans la brise.
Son maniement de l’épée était si naturel qu’on ne pouvait s’empêcher de le regarder.
La lame quitta le fourreau sans un bruit et fila droit vers le front d’Enkrid.
Il aurait été raisonnable de tressaillir, mais Enkrid ne bougea pas.
Il réagit au moment précis où il jugea que la lame avait franchi la limite qu’il s’était fixée dans son esprit.
Cling.
Trois-Fer jaillit de son fourreau. Une vitesse qui lui valait le nom d’Éclair. Dans le même temps, il calcula des dizaines de trajectoires que pourrait emprunter l’épée du chef de famille.
Lire le mouvement et le suivre. De cette lame unique pouvaient surgir des centaines d’attaques.
Si j’essaie de tout calculer, je m’épuiserai avant lui.
Il passa instantanément à l’Épée qui bloque les vagues.
Trois-Fer trancha l’air comme un trait de lumière, mais ne rencontra que le vide.
Clac.
Le chef de famille avait déjà rengainé son épée. Enkrid fit pivoter la sienne et la glissa à son tour dans le fourreau.
Ting.
À part ce petit tintement, leurs gestes semblaient presque identiques, mais… J’ai perdu.
Enkrid savait qu’il avait été vaincu.
Le chef de famille n’avait pas tendu le bras jusqu’au bout ni abattu sa lame, alors qu’Enkrid, lui, avait frappé.
Et c’était exactement ce que son adversaire avait voulu.
Dans un véritable combat, le résultat aurait-il été différent ?
L’envie de combattre bouillonnait en lui. Certains se ratatinaient dès qu’ils rencontraient plus fort qu’eux, mais Enkrid avait grimpé jusque-là à la force des ongles, au milieu de gens qui le surpassaient à chaque tournant.
Même devenu chevalier, il ne s’était jamais enivré d’un sentiment d’invincibilité. Il se contentait d’y prendre plaisir, d’avancer et de continuer à rêver.
Il ne se laisserait donc pas impressionner.
« On se fait un petit duel ? »
Ragna n’était pas le seul ici à faire totalement abstraction de la situation.
Grida et Magroon, qui savaient tous deux ce qu’Enkrid voulait dire par « un petit duel », eurent brièvement la même envie : renvoyer ces fous d’où ils venaient, par-dessus le portail.
Quant au chef de famille, il retroussa un coin de la bouche en une expression qui ressemblait à un léger sourire.
Pourquoi seulement « ressemblait » à un sourire ? Parce qu’il n’y avait aucune émotion derrière.
« Tu nous as amené un ami intéressant, Ragna. »
« C’est le commandant de la brigade à laquelle j’appartiens. »
« La brigade à laquelle tu appartiens ? Tu n’en es pas le commandant, quelqu’un est au-dessus de toi ? »
En temps normal, cela aurait dû sonner comme une question surprise, mais les mots restaient dénués d’émotion.
Pour être plus précis, on dirait qu’on lui a retiré toute émotion. Quand même, il pourrait accepter ce duel, non ?
Une pensée impertinente et une observation mesurée se poursuivaient en parallèle.
« Bienvenue. Je ne refuserai pas un combat d’entraînement, mais vu ton état, tu n’es pas au mieux de ta forme. Tu ne devrais pas d’abord te reposer ? »
« Je suis au mieux de ma forme. »
répondit Enkrid.
« Espèce de taré, on fera ça plus tard. Il faut d’abord savoir où est passé Audin. »
dit Magroon, et Enkrid dut reconnaître qu’il avait raison. Cela dit, il ne pensait pas qu’il était arrivé quelque chose à Odinkar Zaun.
Le raisonnement était simple.
Était-il possible de retenir un chevalier de cette trempe sans faire de remous ?
Deuxièmement, Odinkar avait emprunté la même route qu’eux. S’il y avait eu un combat pour le tuer ou le maîtriser… Est-ce que ça ne laisserait vraiment aucune trace ?
Impossible. Aucun sort ni aucune sorcellerie ne pouvait remettre un arbre brisé en place et lui rendre son apparence intacte.
« Les sorts accompagnent le changement, mais ça ne veut pas dire qu’ils peuvent tout faire. Audin ferait des miracles mieux que moi. »
C’était quelque chose qu’Esther avait dit pendant un combat d’entraînement.
Alors comment Odinkar avait-il disparu ?
Il ne restait qu’une explication.
Il a disparu de son plein gré.
Enkrid avait tiré une conclusion logique à partir d’informations limitées.
Les autres étaient secoués par l’impossibilité de la chose, par les attaques successives, puis par le calme soudain dès leur entrée sur le territoire des Zaun. Mais, à y regarder objectivement, n’importe qui aurait pu suivre le même raisonnement.
« Entrez et racontez-moi ce qui s’est passé. Notre invité est le bienvenu, lui aussi. »
Le chef de famille prit la parole et se dirigea vers l’intérieur. Ses pas étaient remarquablement silencieux, presque inquiétants.
Il était plus massif qu’Enkrid, et pourtant ne faisait pas le moindre bruit.
Jaxon en serait stupéfait.
C’était la seule façon de le décrire : un corps qui se mouvait sans troubler l’air.
L’épée à sa ceinture ne cliquetait pas. Les semelles de ses bottes effleuraient à peine le sol.
L’affronter de face avait donné l’impression de se tenir devant une montagne.
De dos, on dirait une brise qu’on ne sent même pas passer.
Cette pensée lui vint naturellement tandis qu’Enkrid lui emboîtait le pas.
« Le chef de famille est fort, hein ? »
demanda-t-il en marchant. Grida se gratta la tête, visiblement agacé, et répondit :
« L’un dit qu’il est venu prendre Ilchul, l’autre sort de nulle part qu’il veut un duel. Regardez-moi ces deux-là. Vous êtes tous cinglés ? Et quoi, le chef de famille est fort ? Évidemment qu’il est fort. Même à trois contre un, je perdrais. »
Enkrid acquiesça légèrement.
Affronter trois Grida, ce serait un vrai combat. Autrement dit, il ne pourrait gagner qu’en cherchant à tuer.
En entraînement, on pouvait déterminer clairement les victoires et les défaites, mais c’était parce que Grida ne se souciait guère de gagner ou de perdre.
Magroon, lui, détestait perdre. Mais si quelqu’un avait demandé à Enkrid de miser de l’or sur un combat entre Magroon et Grida… Il aurait parié sur Grida.
Pour les avoir affrontés tous les deux, Enkrid savait qu’il y avait un écart évident entre eux. Cela expliquait sans doute pourquoi Magroon avait survécu à sa charge contre Rem, lui aussi.
Si Rem s’était vraiment senti menacé, sa hache aurait fendu le crâne de Magroon en deux.
« Un étranger ? »
« Ça faisait longtemps qu’on n’en avait pas vu. »
« Tu as vu Heskal ? Il avait promis de regarder mon escrime aujourd’hui, puis il est encore parti travailler. Quel radin ! »
Tout en avançant, Enkrid jeta des regards autour de lui et saisit des bribes de conversation.
Le village du clan était installé dans un bassin et n’était pas densément peuplé.
Moins de vingt personnes étaient visibles le long de leur chemin.
Une femme se distinguait. Elle portait une armure faite d’épaisses plaques de fer, séparées pour couvrir ses avant-bras, ses cuisses, son ventre et sa poitrine.
Plus grande que Teresa.
Leurs regards se croisèrent. La femme inclina la tête et lui adressa un grand sourire.
Les humains et les géants se ressemblaient dans l’ensemble, hormis leur taille, mais de près, on remarquait de subtiles différences.
Les géants avaient des traits plus grands et plus marqués, et dégageaient une force que les humains ne possédaient tout simplement pas.
De la même manière qu’un humain pouvait écraser une fourmi sous son pied sans y penser, un géant avait cette même impression face aux humains.
« Waouh. »
La femme lança ces mots. Grida remarqua où regardait Enkrid, leva la main pour la saluer, puis lui dit :
« Anahehra. La plus belle femme de notre famille, parmi les siens. »
Enkrid ne s’intéressait généralement pas à la beauté des gens, mais même selon les critères les plus ordinaires, les pommettes saillantes et les crocs proéminents ne passaient pas vraiment pour des canons de beauté.
Surtout, son cou semblait plus épais que la cuisse de la plupart des hommes.
Ses oreilles aplaties donnaient tout de même un certain charme à son visage.
« Une géante. »
Enkrid résuma ce que Grida lui avait dit et ce qu’il avait observé de lui-même.
« Tu comprends trop vite. C’est pas drôle de te taquiner. »
La rencontre avec le chef de famille semblait avoir permis à Grida de mettre une partie de ses inquiétudes de côté.
Comme si, quoi qu’il arrive, le chef de famille s’en chargerait.
On appelait l’endroit un village clanique, mais les bâtiments étaient espacés, chacun entouré d’une vaste étendue dégagée, et au centre se dressait une flèche qui aurait eu sa place dans un château.
Ce n’était pas vraiment un château, plutôt un manoir, mais la ressemblance était là.
Le chef de famille les conduisit vers ce bâtiment central.
En chemin, il écouta le récit de Grida et Magroon, puis répondit sans longue hésitation.
« Je pense qu’il a disparu de son plein gré. »
C’était peut-être facile à voir de l’extérieur, mais quand il s’agissait d’un proche, il était difficile de garder son objectivité.
Le chef de famille y parvenait sans effort.
« Mais pourquoi Odinkar ferait-il ça ? »
demanda Magroon en marchant aux côtés du chef de famille.
« Ça, je l’ignore. »
répondit-il sans détour.
« Notre invité semble avoir déjà compris. Pourquoi n’as-tu rien dit ? »
« J’allais le faire une fois à l’intérieur. Ou si quelqu’un me le demandait. »
Le chef de famille jeta brièvement un regard à Enkrid, mais celui-ci n’arrivait toujours pas à lire quoi que ce soit dans ses yeux.
Il a le tempérament idéal pour garder des secrets.
Enkrid le pensa tout en leur emboîtant le pas.
« Qui est arrivé ? »
Une femme blonde s’approcha tandis qu’ils atteignaient l’entrée du manoir et posa la question. Elle portait un tablier, mais l’œil exercé d’Enkrid remarqua qu’elle cachait deux épées courtes sous sa jupe.
Elle aussi avait manifestement des aptitudes hors du commun.
Sa démarche, à elle seule, et les muscles fins visibles sur ses avant-bras suffisaient à le comprendre.
« Notre invité. Et voici mon fils. »
« C’est aussi mon fils, alors je le reconnaîtrais. Tu as vraiment réussi à rentrer ? Je croyais que tu allais te perdre et errer pour toujours. »
La mère retrouva son fils après tout ce temps.
En réalité, pas même une fourmi de passage ne versait de larmes, et la femme qui semblait être la mère de Ragna accueillit son fils avec un sourire narquois.
« Retrouver mon chemin, c’est ma spécialité. »
Ragna lui rendit son salut.
« Bien sûr. »
Sa mère leva la main pour lui souhaiter la bienvenue.
Cling.
Une épée à la main. En fait, elle en tenait une dans chaque main ; on pouvait donc dire qu’elle l’accueillait les deux bras levés.
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