Chapitre 686
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 686 : Un petit détour
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« Ce qu’ils font est vraiment puéril. »
C’était Ann. Elle leva la tête, le coin des lèvres retroussé en un sourire narquois. Une lueur dansait dans ses yeux.
La lumière oblique du soleil de l’après-midi baignait l’alchimiste. Le coin des lèvres toujours relevé en un rictus mauvais, elle prit la parole.
À vrai dire, ce n’était pas tant de la méchanceté qu’un masque qu’elle portait pour supporter l’hostilité dont elle était la cible.
« Ils pensaient vraiment que ça m’empêcherait de boire de l’eau ? Sérieusement ? »
Il n’y avait aucun ennemi devant elle, mais Ann parlait comme s’il y en avait un.
« Espèce de petit bâtard affamé de talent et de cervelle. Tu croyais qu’un tour pareil allait me terrasser ? Me faire battre en retraite ? »
Était-ce l’éclat de rage désespéré d’une personne faible et amère, ou le rugissement de quelqu’un qui avait déjà affermi sa résolution ?
Un rugissement, conclut Enkrid.
« Écoutez, capitaine. Quand je suis arrivée seule à la Garde-frontière, vous croyez que je comptais uniquement sur la chance ? »
Au début, il l’avait pensé. Elle-même avait dit qu’elle avait eu de la chance d’y parvenir.
Mais une fille incapable de manier une épée, sans groupe prêt à l’accueillir, avait traversé le continent pour atteindre la Garde-frontière, une ville dont le nom signifiait littéralement la cité-frontière.
Elle avait rejoint les confins du continent. À en croire les probabilités, ses chances d’y arriver étaient infimes.
Elle avait donc dû s’appuyer sur un moyen quelconque. Voilà l’Ann qu’il avait observée tout ce temps. Elle ne se présentait jamais les mains vides au terrain d’entraînement des Chevaliers fous. Même au beau milieu de ses recherches, elle gardait toujours à portée de main quelques réactifs, médicaments et petites pilules rondes à mâcher.
Enkrid dormait avec son épée à ses côtés. Peu importe que ce soit l’arme offerte par Aetri ou une autre, il gardait toujours une lame sur lui.
Pour moi, c’est une épée. Pour Ann, c’est ce sac.
Ann défit l’attache du sac qu’elle portait tantôt sur le côté, tantôt dans le dos, y plongea la main et en ressortit ce qu’elle trouva : une pilule bleue, plate et ronde, pas plus grosse que l’ongle de son auriculaire.
« Je suis alchimiste et guérisseuse. »
Elle le murmura comme une récitation. On aurait pu croire à un barde ambulant entonnant une chanson. Avec la bonne mélodie, cela en aurait vraiment été une : sa voix tombait juste, battement après battement.
Elle laissa tomber la pilule dans la gourde remplie d’eau contaminée. Avant même qu’une seconde ne s’écoule, une fumée bleue s’échappa du goulot et se dissipa.
Ann porta la gourde à ses lèvres et la vida d’un trait.
Personne ne tenta de l’en empêcher. Ce qu’elle faisait avait la même assurance que les coups d’épée de Ragna. La même résolution : même si cette voie est mauvaise, je continuerai jusqu’à ce qu’elle devienne la bonne. C’était exactement ce genre de coup.
Tous observèrent sa gorge bouger, captivés par son audace. Elle déglutit une fois, puis deux. L’eau descendait.
« Ahh. »
Ann baissa la gourde.
« On peut la boire. Quel petit tour maladroit. »
C’était entendu.
Enkrid hocha la tête et prit la gourde.
Il avala une gorgée. L’eau avait bon goût.
Pour rejoindre seule la Garde-frontière, Ann n’avait pas dû se contenter d’une pilule purificatrice d’eau. Elle avait aussi eu des médicaments pour masquer son odeur aux Créatures démoniaques, et d’autres pour endormir les gens.
« Il y en a trop pour les énumérer un par un. »
Ce fut sa dernière réponse sur le sujet. Enkrid n’insista pas en lui demandant qui le lui avait demandé.
Il avait vu ses mains trembler légèrement.
Être entourée de chevaliers pouvait-elle vraiment la soulager ?
Face à tant de malveillance et d’hostilité, Ann aurait du mal à se sentir rassurée.
Elle ne va pas rester là à tout encaisser sans rien dire.
Et si la personne responsable s’en prenait encore à elle, elle pourrait lui montrer qu’elle n’était pas à prendre à la légère.
L’ennemi avait toutefois prouvé une fois de plus qu’il ne s’agissait pas d’un fou ordinaire.
« Tout le monde, arrêtez-vous. »
Ils n’avaient même pas parcouru la moitié de la moitié d’une journée sur le sentier de montagne qu’une odeur âcre et acide assaillit les narines d’Enkrid.
« Un brouillard empoisonné ? On dirait une sorte de sortilège. »
Grida fixait le chemin devant eux.
« Oui, je le vois. »
Magroon lui répondit. Ragna, lui, observait la scène sans expression. L’ennemi voulait les retenir en otages, et cela irritait profondément Ragna.
Enkrid contempla le brouillard vert sombre qui leur barrait la route.
Puisqu’il l’avait repéré, inutile de perdre du temps à réfléchir.
« Y a-t-il un autre chemin ? »
« Oui. »
Magroon répondit aussitôt.
Enkrid jeta un regard à Ragna. Celui-ci tourna le dos à Ann.
« Monte. »
« D’accord. »
Ann semblait s’être déjà préparée et se laissa installer sur le dos de Ragna. Celui-ci lança son espadon à Enkrid, qui le rattrapa.
Comme l’épée se portait dans le dos, Ragna ne pouvait pas la garder avec Ann sur le sien.
« Accélère, Magroon. »
« Compris. »
Pas besoin d’en dire davantage. Le chemin qui n’aurait dû leur faire franchir que la colline toute proche s’étira plutôt sur le côté.
Magroon prit la tête et Grida s’écarta vers la droite en courant, à l’affût d’une autre attaque ou d’un piège.
Et, bien sûr, un autre tour les attendait. L’adversaire semblait ne choisir que les options les plus agaçantes.
« Je ne sais plus où nous sommes. »
Grida s’arrêta en plein chemin et le déclara. Ils se tenaient devant trois arbres aux feuilles dentelées, dont les troncs s’entremêlaient comme ceux de jumeaux siamois.
L’ascension s’était poursuivie sans interruption et les arbres s’étaient faits de plus en plus nombreux autour d’eux. Ils commençaient à comprendre qu’ils se trouvaient profondément dans la montagne.
Personne n’empruntait régulièrement ce chemin, si bien qu’aucun sentier n’y était clairement tracé. Mais avec Ragna portant Ann, le terrain restait praticable pour les autres. Magroon avait même ouvert la voie en tranchant les branches et les broussailles avec son épée.
Ils avançaient bien quand Grida s’immobilisa.
Enkrid se tourna vers le nord, puis s’arrêta.
C’est comme se perdre dans le désert.
Il leva les yeux vers le ciel. Impossible de s’orienter. Son instinct et son intuition ne lui étaient d’aucun secours non plus.
« De la sorcellerie. »
Enkrid prit la parole. Grida et Magroon acquiescèrent. Ragna pencha la tête.
« Vous ne savez plus où vous êtes ? Moi, ça va. »
Grida secoua lentement la tête.
« Petit frère, c’est de la sorcellerie. Quelque chose perturbe ton sens de l’orientation. Je sais que c’est difficile à comprendre, mais essaie quand même. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Magroon, on continue vers le nord, non ? »
« C’est ça. »
Magroon répondit, mais l’inquiétude se lisait clairement dans ses yeux. Rien d’étonnant : il avait entendu parler pendant des années des exploits et des légendes de Ragna. L’histoire de Ragna qui s’était perdu en regardant le soleil se lever l’avait profondément impressionné.
Un type pareil pouvait-il vraiment exister ?
Il s’était même brièvement perdu en allant les retrouver et n’était apparu qu’un mois plus tard, non ?
« C’est par là. Au nord. »
Ragna l’affirma avec une conviction absolue. Ann, accrochée à son dos, força sa voix lasse à sortir.
« Pour trouver le chemin, je vous en prie, laissez faire les autres. »
Le talent d’une alchimiste ne pouvait contrer la sorcellerie, et les sens d’un chevalier ne pouvaient pas non plus la percer. Ils étaient bel et bien pris au piège.
Voilà donc le véritable objectif du brouillard empoisonné.
Enkrid entrevit les pensées de l’individu derrière tout ça, mage, sorcier ou peu importe son titre.
Barrer le chemin avec un brouillard empoisonné.
Les pousser à risquer de le traverser ? Ann aurait probablement un antidote.
Ils l’éviteraient si possible.
La montagne était vaste. Les chemins pour la gravir ne manquaient pas.
Et ils avaient dans leurs rangs quatre chevaliers d’une mobilité exceptionnelle. S’ils avançaient assez vite, ils n’auraient pas à s’exposer au poison.
Ils ont prévu qu’on contournerait le brouillard.
Si leur itinéraire changeait, dans quelle direction Magroon, à la tête du groupe, les guiderait-il ?
Sur le chemin le plus rapide.
S’ils pouvaient le prévoir, un piège de sorcellerie préparé à l’avance les immobiliserait sur place. Enkrid en tira une autre conclusion.
Celui qui a préparé ça connaît bien les routes du coin.
Il connaissait comme sa poche les chemins entre Zaun et le reste du continent. C’était donc quelqu’un de la Maison Zaun.
« Les gens ne passent pas souvent par ici, pas vrai ? »
Enkrid acheva ses réflexions et posa la question.
« C’est même une question ? Personne à part les gens de Zaun n’aurait de raison de venir par ici. Je ne savais pas que le chemin du retour serait aussi pénible. »
Magroon ne jeta même pas un regard dans la direction indiquée par Ragna. Personne ne semblait vouloir suivre son idée.
Tous avaient perdu leurs repères, mais personne ne faisait confiance à Ragna.
Enkrid était le seul à penser autrement.
« Comment sais-tu que c’est le nord ? »
Ragna soutenait Ann d’une main par-dessous, et de l’autre, il tapota deux fois sa tempe avec l’index et le majeur gauches.
« À l’instinct. »
« Ouvre la marche. »
Tous dévisagèrent Enkrid, l’air totalement alarmé.
« Vous êtes sérieux ? »
« Hé, on abandonne déjà ? »
Magroon et Grida prirent la parole à tour de rôle. Même Ann, toujours perchée sur le dos de Ragna, avait le regard troublé.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez été empoisonnés ? »
Enkrid ne leur servit pas d’excuse rassurante pour dissiper leurs inquiétudes.
« Si on avance et qu’on se rend compte qu’on s’est trompés, on s’arrêtera pour retrouver notre chemin. Ou vous préférez rester plantés là ? Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que la sorcellerie se dissipe ? »
C’était précisément ce que souhaitait la personne à l’origine du piège : qu’ils s’arrêtent. Il fallait donc faire l’inverse.
Et puis, n’avait-il pas déjà erré dans le désert avant de revenir, après avoir demandé à tous ceux qu’il pouvait comment s’orienter ?
Comment se diriger, en somme.
« Il faut regarder les étoiles pour trouver sa direction. »
Ragna avait dit cela, puis ajouté qu’en l’absence d’étoiles visibles, il se fiait à son instinct.
Jaxon avait dit qu’il se guidait grâce aux sons et aux odeurs. En l’entendant, Rem avait parlé des guides du désert, qui suivaient ce qu’ils appelaient les chemins du vent.
Ragna n’est pas un guide de ce genre.
Mais quand il le fallait, il savait retrouver son chemin. Il l’avait prouvé à Nauril.
Enkrid faisait confiance à ce sens de l’orientation propre à Ragna.
« Je savais que vous me feriez confiance, capitaine. Rendez-moi mon épée. »
Ragna tendit la main. Il déposa Ann à terre et récupéra son espadon.
Ann posa les mains sur ses cuisses tremblantes et regarda Enkrid comme si elle lui demandait s’il comptait vraiment faire ça. Ragna, lui, s’engagea sur le chemin à sa manière.
Magroon et Grida rebroussaient chemin chaque fois qu’un arbre ou un passage obstrué se dressait devant eux.
Ragna, lui, ne savait pas faire demi-tour.
Dès que son instinct lui confirma que le nord se trouvait par là, il fonça droit devant.
« Il y a une falaise par là, espèce de cinglé ! »
Le cri de Grida ne lui fit ni chaud ni froid. Ragna l’ignora avec entrain, balança son espadon contre les quelques arbres qui lui barraient le passage et les abattit.
Crac !
Tranchés et brisés, les grands troncs s’écroulèrent sur les arbres plus petits, les fauchant et les écrasant dans leur chute.
Quelques-uns, sans la moindre honte, dévoilèrent leurs racines pâles, jusque-là enfouies dans la terre.
« Le nord, c’est par là. »
Il abattit des arbres et continua tout droit. Un rocher lui barrait la route ? Il le franchissait d’un bond. Un arbre ? Il le tranchait. Lorsqu’il atteignit enfin le bord d’un à-pic, Ragna se mit simplement à glisser le long de la pente, sans se soucier de la rudesse de la descente.
« On passe par là ? »
Ann posa la question. Son visage semblait avoir été trempé dans une teinture bleue.
« Monte. »
Cette fois, comme Ragna ouvrait le chemin, Enkrid porta Ann sur son dos.
« J’ai l’impression que ma détermination s’effrite de l’intérieur. »
Ann prononça ces mots d’un ton grave, sur son dos.
On aurait dit qu’elle regrettait tout.
« Tant qu’on sort de la portée de la sorcellerie, peu importe que ce soit le nord ou non. »
Enkrid lui répondit à voix basse.
L’ennemi voulait leur faire perdre du temps ici. Il fallait donc faire le contraire.
Ragna descendit sans difficulté la pente abrupte, en s’aidant de son corps. À intervalles réguliers, il plantait son espadon dans la paroi rocheuse. C’étaient des chevaliers. Ils n’allaient pas tomber ou dégringoler pour si peu. Cela allait sans dire.
« C’est vraiment le bon chemin ? »
Grida marmonna.
On lui avait appris, en tant que guide, que dans une situation pareille, il fallait s’arrêter sur place et vérifier soigneusement sa direction.
Avec ces cinglés, c’était exclu.
Ragna ouvrit la voie à sa manière brutale et, quand le soleil descendit bas, que les couleurs se dissipèrent peu à peu autour d’eux, englouties par l’obscurité, ils finirent par sortir de la zone couverte par la sorcellerie.
Ils avaient dévalé toute la falaise, gravi ensuite un autre escarpement plus bas, abattu plus de vingt arbres, puis escaladé un petit sommet rocheux avant d’en sortir.
Bien sûr, ce n’était pas le nord.
Ils avaient débouché à l’ouest. La route ferait désormais un détour supplémentaire, mais leur exploit n’en était pas moins remarquable.
N’importe qui d’autre aurait perdu le sens de l’orientation et tourné en rond, complètement perdu.
Même des chevaliers auraient eu besoin de plus de temps, mais la détermination brutale de Ragna leur avait épargné des heures perdues.
« D’une certaine façon, je dois reconnaître que c’est impressionnant. »
Grida le dit avec une admiration sans fard. Ragna hocha la tête comme si c’était évident. À sa manière de regarder autour de lui, on aurait dit qu’il n’avait toujours aucune idée d’où il se trouvait.
Magroon prenait un instant pour retrouver ses repères.
« Notre destination initiale, c’était le village des chasseurs, c’est ça ? »
Enkrid se tourna vers Magroon pour poser la question.
Zaun entretenait plusieurs villages dans les environs. Celui des chasseurs en faisait partie, avec un village de retraités et un village de courtiers, soit trois en tout.
Leur destination était le village des chasseurs, situé quelque part au sud. Ce n’était pas le chemin le plus rapide pour rejoindre Zaun, mais il se trouvait naturellement sur leur route.
« C’est ça. »
Magroon répondit et Enkrid enchaîna sans hésiter.
« Il existe un chemin qui mène directement à Zaun ? »
S’il était le mage ou le sorcier, il aurait placé des pièges similaires sur les chemins à venir, autant qu’il en aurait eu les moyens.
S’il avait eu tout le temps nécessaire pour se préparer, des dizaines de pièges pouvaient les attendre.
Alors, quelle raison avaient-ils de suivre cette route ?
À voir la sorcellerie et le brouillard empoisonné, rien n’indiquait qu’Odinkar était passé par là.
Si Odinkar était passé en premier, le brouillard et la sorcellerie se seraient déjà déclenchés. Il n’en resterait que des traces.
Rien n’est parfait en ce monde. La sorcellerie et les sortilèges ne font pas exception.
Une fois déclenchés, ils s’évanouissaient après un certain temps. Ils ne servaient qu’une fois.
Le brouillard empoisonné comme la sorcellerie qui brouillait leur sens de l’orientation étaient chargés d’une véritable puissance. Ce n’étaient pas des effets qu’on pouvait maintenir indéfiniment.
Par conséquent…
« Changeons de route. »
En modifiant leur itinéraire, ils sortiraient du champ de prévision de l’ennemi. Telle était sa conclusion.
À ces mots, Magroon regarda Ann.
« La route sera assez rude pour la transporter. »
Il ne s’inquiétait pas pour celui qui la porterait, mais pour la capacité de celle qu’on porterait à tenir le coup.
Ann répondit elle-même.
« Je peux prendre une pilule et dormir pendant le trajet, et Ragna peut m’attacher solidement à son dos. »
Sa détermination à aller jusqu’au bout n’avait pas faibli.
« Elle dit qu’elle peut le faire. »
Enkrid haussa les épaules. Une fois la question réglée, leur destination et leur route changèrent légèrement.
Ragna cessa de scruter les environs et prit enfin la parole.
« On a fait un petit détour. »
Putain, si ça, c’était un petit détour, en faisant un détour encore plus grand, ils finiraient non pas à Zaun, mais tout au sud, à Rihinshtetten.
Magroon faillit lâcher un juron, mais se retint.
Au moins, ils s’en étaient sortis.
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