Chapitre 679
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 679 : Enkrid sait perdre
= = =
« Pourquoi est-ce que ça m’agace ? »
Rem marmonna en regardant le groupe s’éloigner. À côté de lui, Audin laissa échapper un petit rire.
« Il a peut-être eu une sorte de révélation. »
Il parlait de Ragna. Le changement chez lui était assez évident.
« Ou alors il a simplement perdu la tête. »
« C’est possible aussi. »
Rem jeta un regard de côté à Audin. La veille de leur départ, il avait vu Enkrid s’entraîner avec lui. Plus précisément, Enkrid avait débarqué de nulle part pour le lui demander.
« J’aimerais faire un tour avant de partir. »
Partir le lendemain, mais demander à s’entraîner dès aujourd’hui ? Rien de plus normal pour Enkrid.
Rem s’était installé pour regarder sans inquiétude, et Enkrid avait perdu. Et pas qu’un peu : il s’était fait battre à plate couture, avec un enthousiasme remarquable.
Audin avait compris le but du combat à mi-parcours et lui avait demandé : « Tu as appris quelque chose ? »
« Un peu. »
Aux yeux de Rem, Enkrid était le genre d’homme qui, même à l’article de la mort, trouverait le moyen d’apprendre encore un truc à l’épée avant de passer l’arme à gauche.
C’était une pensée en passant, mais elle était juste. Enkrid était mort encore et encore, revivant cette journée et se frayant un chemin jusqu’à sa position actuelle.
« Tu as parlé de bloquer avec une vague et de frapper avec la lumière, c’est ça ? »
« Ouais. »
« Dans ce cas, tu mettras aussi ta spécialité en pleine lumière. »
« Probablement. »
« D’un point de vue stratégique, c’est stupide. Mais je suis sûr que tu sais déjà que ça ne veut pas dire que c’est une erreur. »
Rem était du même avis. Il ne s’en mêla toutefois pas. Le dévot homme-bête ours avait déjà dit tout ce qu’il y avait à dire.
Enkrid avait acquiescé, la peau autour des yeux tuméfiée d’un bleu sombre. Un coup mal placé aurait pu lui faire éclater un globe oculaire, mais il avait développé le Corps d’acier.
Quand il avait manié l’épée, il n’avait pas atteint le niveau supérieur du système qu’il avait lui-même bâti. Mais quand il avait encaissé un coup, si.
Il en était arrivé au point où sa Volonté s’élevait d’elle-même pour protéger son corps, sans qu’il ait à y penser.
Comment avait-il réussi à accomplir cette seule chose ?
Parce qu’il avait encaissé un nombre incalculable de coups.
Voilà la conclusion de Rem. On l’avait frappé tant de fois que son corps avait fini par canaliser sa Volonté instinctivement pour encaisser les coups. En toute logique, il aurait dû être capable de faire de même en maniant l’épée.
Pour Rem, Audin, Jaxon et Ragna, c’était précisément son incapacité à le faire qui était étrange.
Si l’on pouvait ouvrir une porte de la main gauche, on pouvait aussi l’ouvrir de la droite.
Et pourtant, il n’y arrivait pas.
Il était devenu chevalier et, par moments, surpassait même ceux qui l’entouraient. Le voir progresser à pas de tortue aurait dû être le genre de chose qui rendait fou. Mais, honnêtement, ça ne mettait pas Rem si en colère que ça.
Il avait accepté depuis longtemps qu’Enkrid suivait une voie différente de celle des autres.
« Il reviendra plus fort. »
Rem écarta cette pensée et la formula à voix haute. Lentement, mais sûrement. C’était tout Enkrid.
« Oui. Je le sais. »
Audin acquiesça.
« Et ce foutu gars qui n’a aucun sens de l’orientation est peut-être en train de se préparer à mourir là-bas. Je ferais mieux d’avoir une prière funèbre sous la main. »
Rem plaisantait à moitié, mais il était aussi sérieux. Son instinct était effrayamment sûr.
Ragna avait changé parce qu’il savait qu’il était malade.
« Ça n’ira sûrement pas jusque-là. »
Audin connaissait le talent de Ragna. Lui-même avait été qualifié de plus doué parmi les Apôtres de la guerre, mais même à cette aune, Ragna avait quelque chose de particulier. Sa façon de saisir les principes au terme d’un bref instant de concentration, puis d’aller de l’avant, était presque impossible à imiter. Non qu’Audin l’envie pour autant.
Audin se connaissait bien. Il savait ce qu’il possédait et comment en tirer parti.
Il ne connaissait qu’une seule façon d’avancer : continuer sans relâche. Alors, aujourd’hui encore, il ferait exactement cela.
Et le commandant qui avait suivi ses enseignements ferait de même.
* * *
Enkrid et les autres quittèrent la ville et partirent dans une direction approximative.
Dès le premier jour, le temps fut au beau fixe. Rien d’étonnant à cela. Au nord de la Garde-frontière, les précipitations diminuaient fortement à l’arrivée du printemps. La pluie se faisait rare. L’été apporterait son lot d’orages violents, mais pour l’instant, les journées chaudes et calmes s’étiraient les unes après les autres.
Il y avait parfois de petites averses printanières, mais les véritables déluges étaient rares.
Certains disaient qu’un printemps particulièrement sec annonçait des orages d’été d’autant plus violents, mais il faudrait attendre pour le savoir.
« Filez à bride abattue vers ce qu’on pourrait appeler le flanc droit de la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil. Enfin, pas vraiment. On appelle cette partie le flanc. Suivez-le à cheval, et vous pourrez la traverser par là. »
Au départ, le seul remue-ménage avait consisté à empêcher Ragna de prendre la tête.
« Si tu nous guides, on va finir par faire le tour du continent. »
Enkrid lui rappela la réalité.
« Hé, Sena, c’est ça ? Fais-le tenir en place. »
Grida donna un coup de coude à Ann.
« C’est Ann. J’en ai assez de répéter mon nom. Tu me l’as demandé plus de cinq fois, maintenant. »
« Oh, pardon. Je t’appellerai Taches de rousseur, alors. »
« C’est pire. »
Ann ne se formalisa pas et attrapa Ragna par le bras pour l’entraîner avec elle.
« Contente-toi de suivre le rythme de mon cheval. Je n’ai pas l’habitude. »
À la voir monter, elle semblait avoir dépassé le stade de l’habitude pour atteindre celui de l’expertise, mais Ragna ne fit pas de difficulté.
« De toute façon, ce n’est pas le moment de s’attarder sur des détails. »
Cet échange eut lieu juste après qu’ils eurent quitté la ville. Aussitôt après, Magroon lança son cheval au galop.
« Hria, hrya ! Hryat ! »
Odinkar et Grida suivirent son allure, et Enkrid fit de même. Nul besoin de préciser que Ragna et Ann leur emboîtèrent le pas.
Ils n’étaient pas pressés et n’avaient aucune mission urgente, mais ils forcèrent l’allure dès le départ.
« À quoi bon perdre du temps sur la route ? On ne pourra chevaucher que dix jours tout au plus. D’ici là, autant galoper encore et encore. »
C’était le raisonnement de Magroon. Ils détestaient perdre leur temps en chemin.
Ils préféraient chevaucher à vive allure toute la journée, puis manier l’épée une fois de plus le soir.
Pour Enkrid, c’était tout à fait satisfaisant. Pour Ann, le programme tenait plutôt de l’enfer.
« Vous avez tous perdu la tête ? »
Et pourtant, Ann suivait sans se plaindre. Elle l’avait dit elle-même : elle voulait identifier rapidement la maladie.
Plus précisément, elle allait là-bas pour la tuer.
Elle avait cette détermination. On aurait dit qu’elle avait décidé de combattre cette maladie et de l’emporter.
« J’ai simplement pris une décision, un jour. Tant qu’il y aura une maladie qui fait souffrir ou qui tue quelqu’un, je serai là. »
Elle l’avait dit à Ragna, à voix basse. Enkrid l’avait parfaitement entendue.
Quoi qu’il en soit, ils chevauchèrent jour après jour et se reposèrent la nuit. Au fil du temps, Enkrid se replia sur lui-même et mit de l’ordre dans ses pensées.
Il lui arrivait, quand il laissait tout le reste de côté pour simplement avancer, de sentir son esprit s’accélérer.
Il laissa Ann s’occuper de Ragna. Magroon se chargea de l’itinéraire. Grida géra seule le campement.
Une fois débarrassé des petites préoccupations, il ne lui resta plus qu’à réfléchir à ce qu’Audin lui avait montré.
Il n’avait pas consacré ce temps avant le départ à un combat d’entraînement inutile.
Enkrid avait instinctivement senti ses propres lacunes et s’était servi de ce combat contre Audin pour les confirmer.
*Tout le monde trouve trop facilement comment contrer ma spécialité.*
Pour le moment, cela n’arrivait que pendant les entraînements, mais si ça continuait, cela finirait par peser sur les vrais combats.
Il pouvait perdre des batailles qu’il aurait dû gagner.
Rem, Ragna, Audin, Jaxon. Tous avaient percé sa défense en vague, et Grida avait démonté ses calculs.
L’épée d’Odinkar prenait la même direction, et même discuter avec Magroon lui avait laissé cette impression.
« Tu es un peu prévisible, tu sais. »
Grida le lui avait dit. Son sens de l’observation était exceptionnel.
Ruagarne lui aurait-elle dit la même chose si elle avait été là ?
Sans même parler de ses compétences, cette Grenouille avait un regard d’un autre genre.
Ruagarne était partie avec Teresa et Sinar pour une sorte d’entraînement spécial dont elles avaient besoin. Enkrid ne l’avait pas revue avant son départ.
Il retourna la question dans tous les sens.
Par-dessus ses autres pensées, Enkrid repassa dans son esprit le dernier échange de son combat contre Audin.
Audin avait privilégié un style où il révélait des failles dans son armure divine ; même en dehors de ces moments, il laissait délibérément des ouvertures avant de les refermer. Ce n’était pas par manque de technique.
*C’est de la ruse.*
Il montrait des ouvertures exprès. Il laissait paraître des faiblesses exprès.
Il faisait même de cette ruse un outil de plus. Dès que quelqu’un croyait Audin lent d’esprit, il se retrouvait incapable de le vaincre.
C’était le plus fort de l’unité, un calculateur aiguisé, un technicien remarquable, et il n’hésitait pas à tromper ses adversaires.
Avoir une spécialité exceptionnelle signifiait-il qu’on ne pouvait se battre qu’en s’appuyant dessus ?
Et Jamal, des Chevaliers du Roi d’Azpen ?
Il n’avait dévoilé ses véritables méthodes qu’à la fin.
Il ne s’agissait pas de maîtriser avant tout l’escrime trompeuse, mais de savoir se servir de tout ce qu’on avait.
Oara l’avait un jour regardé et l’avait qualifié de dispersé. Elle lui avait dit de faire le tri.
Avait-il été trop avide, à vouloir tout garder plutôt que de faire le tri ? S’était-il engagé sur la mauvaise voie ?
Enkrid était humain, lui aussi.
Parfois, un certain malaise l’envahissait.
Une sensation aiguë lui parcourait la peau. Un pressentiment désagréable accélérait les battements de son cœur. Mais seulement un instant.
S’il avait laissé ce malaise l’arrêter, il se serait contenté depuis longtemps de son meilleur niveau possible.
Quand on ressent un malaise, que faut-il faire ?
Manier l’épée. Il le savait grâce à des années d’expérience.
De toute façon, il ne pouvait rien faire d’autre.
C’était pour cela qu’il mettait de l’ordre dans ses pensées durant la journée, puis maniait seul l’épée le soir.
Vu de l’extérieur, cela devait sembler abrutissamment monotone.
« Les efforts d’aujourd’hui te sauveront la vie demain. »
C’était Ragna qui parlait, lui qui était passé du statut de bon à rien à celui d’incarnation même de la diligence. Bien entendu, tous ceux qui l’entendirent le dévisagèrent.
« Je sais. »
Seul Enkrid lui répondit à voix basse, puis reprit ses moulinets d’épée.
Magroon l’observa, perplexe.
*Mourir demain ?*
C’était peut-être le cas de Magroon. La malédiction fonctionnait ainsi. Elle se déclarait tôt et vous rongeait lentement. La sienne avait progressé plus vite que la plupart. C’était pour cela qu’il avait des choses à laisser derrière lui. On pouvait dire que toute sa vie avait été consacrée à cette tâche.
Une vie passée à marquer la Maison Zaun de son empreinte.
Voilà ce qu’était Magroon Zaun.
Et pourtant, jamais Magroon n’avait suivi un programme aussi brutal. Enkrid était comme ça depuis leur départ de la ville.
Chaque jour, les mêmes efforts intenses et acharnés, à un rythme que Magroon lui-même n’aurait pas essayé de tenir. Ce que cet homme faisait sans ciller dépassait l’entendement de Magroon. Impossible de ne pas trouver cela étrange.
« Magroon, ça te dit un tour ? »
Le soir, Enkrid venait le trouver. Magroon savait qu’il lui serait difficile de gagner en matière de technique. Il le savait déjà. Même en donnant tout, il ne franchirait pas cet obstacle.
Rem avait quelque chose de particulier, mais en combat d’entraînement pur, celui-là le dépassait.
Magroon parlait durement, mais reconnaissait vite les qualités des autres. C’était l’une de ses plus grandes forces ; elle lui avait permis de développer son œil pour décortiquer les techniques et d’en apprendre de nouvelles plus vite que les autres.
Magroon était réputé pour son don naturel d’assimilation.
*Mais celui-là est lent.*
Il avait vu défiler bon nombre de génies. Quand on grandissait dans la Maison Zaun, difficile d’y échapper.
Aucun n’avait eu un talent aussi médiocre que l’homme en face de lui. Et pourtant, cet homme était bien plus remarquable. Magroon en était convaincu.
« Quand tu veux. »
Clang.
Les épées s’entrechoquèrent et le combat commença. Après un bref échange, Magroon l’emporta. C’était la première raison pour laquelle Enkrid lui semblait remarquable.
« J’ai perdu. »
Enkrid sait perdre.
« Ouais. »
Magroon acquiesça. Enkrid lui demanda alors : « Tu as quelque chose à me conseiller ? »
« Quelques trucs. »
Magroon lui fit part de ce qu’il avait observé et ressenti, d’un ton posé et sans émotion. Enkrid posa des questions, réfléchit à ses réponses, puis hocha la tête.
Quoi qu’on en dise, c’était indéniable : savoir perdre, et l’attitude qu’Enkrid montrait à cet instant, voilà de véritables qualités, quel que soit son niveau.
Ouvrir son cœur et garder les yeux grands ouverts.
Il demandait de l’aide à quelqu’un de moins fort que lui pour apprendre la moindre chose. Il ne s’humiliait pas, ne flattait pas et ne cherchait pas à se faire bien voir.
Il était simplement sincère. Il écoutait attentivement, posait ses questions comme il fallait, cherchait à comprendre.
Était-il normal d’avoir ce genre d’échange avec quelqu’un de plus faible que soi ?
Pas facile. Vraiment pas facile. Il n’avait jamais vu ça dans la Maison Zaun.
D’ordinaire, celui qui était allé plus loin tendait la main à celui qui n’y était pas encore arrivé. C’était l’ordre habituel.
Dans la Maison Zaun, où la compétition était la norme, c’était encore plus marqué.
Mais Enkrid agissait ainsi. Il savait perdre. Il prêtait l’oreille à ses propres lacunes, les reconnaissait et les acceptait.
Comment ne pas trouver ça étrange ?
Magroon n’était pas le seul à le penser. Odinkar aussi. Quant à Grida, inutile d’en parler.
Ragna s’en prenait à Enkrid avec une férocité délibérée.
« Si tu caches ta spécialité à moitié et que tu t’y prends maladroitement, tu n’iras pas plus loin. Tu le sais, non ? Si ce n’est pas le cas, on recommence. Encore ! »
Ragna brûlait d’une ardeur nouvelle.
Si Sinar l’avait observé, elle aurait appelé cela l’Igniculus, l’instant où l’étincelle prend.
Enkrid ne perdit pas une seule seconde de ce voyage.
Il s’entraîna sans relâche pendant qu’ils chevauchaient. Et comme il n’y avait ici ni routes sûres ni postes de contrôle, les Créatures démoniaques ou les Bêtes magiques qu’ils croisaient de temps à autre faisaient de bons partenaires d’entraînement et de bons sacrifices.
Observer les autres combattre, c’était étudier ; mettre en pratique ce qu’il avait appris en se battant lui-même était tout aussi utile.
C’est ainsi que les choses se passèrent tandis que leur chevauchée touchait à sa fin.
Technique, savoir-faire, capacités physiques, sens tactique, planification stratégique, jugement et raisonnement, réaction aux circonstances, détermination, audace.
Enkrid savait que tout devait s’assembler pour que quoi que ce soit ait de l’importance.
S’assembler.
Que devait-il faire pour y parvenir ?
Des dizaines d’images et de souvenirs traversèrent son esprit. Sa pensée s’ouvrit en grand, entre le rappel et la réflexion. La recherche de réponses dans ses anciens souvenirs se condensa, et il parvint à une conclusion d’un seul coup, atteignant le terme de sa réflexion.
Les mains qui faisaient griller la viande séchée.
L’image remonta d’un recoin paisible de sa bibliothèque de souvenirs, timide et à demi dissimulée.
De ce même souvenir timide surgirent les coups de marteau d’Aetri, les mains de la Grenouille qui travaillaient à côté d’elle, le Géant devenu un marchand compétent, le propriétaire de la boutique préparant de la marmelade, l’artisan cousant des chaussures.
= = =
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>