Chapitre 680
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 680 : Une nuit d’éveil et d’intention meurtrière
= = =
« C’est parce que mon atelier a été un peu abîmé que je dois rester là à attendre que quelqu’un m’achète du pain ? Je ne peux pas envoyer ma fille se marier les mains vides. À moins que tu veuilles la prendre toi-même ? »
Cela s’était passé lorsqu’il avait ouvert la Porte du Sixième Sens. Même après avoir perdu son atelier, le cordonnier n’avait pas cessé de travailler.
Ce souvenir était resté gravé dans sa mémoire, car la scène l’avait marqué.
Ce n’était pas un spectacle grandiose, mais l’artisan avait montré son travail et Enkrid l’avait observé.
Il avait pris le cuir tanné, l’avait battu, cousu, puis y avait appliqué de la colle. Façonner la forme, la poser sur la forme à chaussure, la fixer solidement : tout s’enchaînait avec fluidité.
Qu’avait-il pensé en le regardant ?
Combien de temps faut-il faire ça pour acquérir une telle aisance ?
C’était bien ce qu’il avait pensé, avant de se dire qu’en maniant son épée sans relâche, il finirait lui aussi par atteindre un jour cette fluidité.
Comme toujours, il avait passé ses journées à réfléchir sans cesse à la manière de progresser.
Puis il se rappela Aetri frappant de son marteau.
Ces mains avaient-elles jamais hésité ?
Pas une seule fois. Qu’il aiguise une lame sur la pierre ou qu’il martèle du fer chauffé à blanc, les mains d’Aetri ne s’arrêtaient tout simplement jamais.
Quand on avait parcouru une route des centaines, voire des milliers de fois, on pouvait la retrouver les yeux fermés.
C’était ainsi qu’Aetri travaillait le métal.
Et Grenouille, qui s’était tenue à ses côtés ? Ses mains avaient-elles été maladroites, elle qui avait dit qu’elle se planterait des clous dans les paumes glissantes s’il le fallait pour fabriquer ses bijoux ?
Non. Pas du tout. Pas la moindre trace de maladresse.
Elle se levait avant l’aube, choisissait les outils adaptés à ses mains, faisait fondre l’argent, sertissait l’or, travaillait toutes sortes de métaux et s’activait à donner forme à ce qu’elle avait en tête.
Il n’y avait pas de place pour la maladresse quand on répétait chaque jour la même tâche, sans exception.
Même quand les erreurs s’accumulaient et que les échecs se succédaient, ses mains passaient naturellement à l’étape suivante.
Il n’avait pas tout vu, mais les gestes habiles parlaient d’eux-mêmes. Elle devait faire la même chose depuis très longtemps.
Clac !
Un jour, Jaxon s’était approché sans bruit et avait claqué des doigts. Le son avait fait brusquement tourner la tête d’Enkrid.
« Comment as-tu tourné la tête à l’instant ? Tu y as réfléchi d’abord ? Tu as entendu le bruit, déterminé d’où il venait, puis tu t’es retourné ? Ou tu as simplement réagi ? »
Jaxon lui avait dit qu’il ne pouvait pas être plus clair, mais à l’époque, Enkrid ne comprenait toujours pas.
Il en avait vaguement saisi l’idée, comprenant que manier la Volonté revenait à faire la même chose, mais ce n’était pas tout à fait ça. Plus exactement, il ne l’avait jamais ressenti dans son corps.
Le gigantesque marchand faisait connaître à tous ceux qui l’entouraient la valeur de ses marchandises avec autant de naturel que s’il respirait.
La femme qui faisait griller la viande séchée ajustait la chaleur et l’assaisonnement sans la moindre hésitation, sans même y penser.
Y avait-il eu la moindre hésitation dans tout cela ?
Aucune.
Il l’avait regardée faire griller de la viande séchée devant le Saint Homme en haillons et avait éprouvé quelque chose qui ressemblait à de l’admiration.
Une succession ininterrompue de gestes qui s’enchaînaient sans le moindre faux pas.
Le Saint Homme en haillons avait-il déjà gémi de douleur en utilisant son pouvoir divin ?
Pas une seule fois. C’était parfaitement naturel.
Il avait dit la même chose à propos de ce qu’il enseignait à Seiki. Laisser le pouvoir divin s’écouler librement et naturellement, le lancer dans tous les sens, jouer avec.
C’était ce que Seiki lui avait raconté.
« Je savais manier le pouvoir divin depuis toute petite. J’ai compris un peu plus tard que je pouvais vraiment le faire jaillir et l’utiliser. Les frères du capitaine sont comme moi. »
Audin l’avait dit lui aussi.
« On le fait, c’est tout. C’est l’action qui s’arrête, pas la capacité. »
Ragna le disait parfois à moitié endormi.
Tout comme j’ai gravé le geste de la taille dans mon corps à force de manier l’épée plus de dix mille fois, la Volonté fonctionne de la même façon. Par réflexe. C’est déjà comme ça que je m’en sers.
Alors il devait pouvoir faire ce qu’Aetri faisait. Il devait aussi pouvoir faire ce que faisait la femme qui grillait la viande séchée.
Pendant qu’ils travaillaient le métal et faisaient griller leur viande, lui avait manié son épée et fait circuler sa Volonté. Grâce à ce puits qui ne se tarissait jamais, il avait pu vivre ses journées plus intensément que presque n’importe qui.
Il l’avait utilisée encore et encore, sans fin. Il avait fait cela en revivant les mêmes journées, encore et encore.
Mais il avait cru que c’était impossible. Pourquoi ? La Volonté relevait de la volonté, alors il avait supposé qu’il fallait une intention consciente avant chaque action. C’était ce qu’il croyait.
« Pourquoi tu n’y arrives pas ? On dirait un blocage mental. Espèce de capitaine cinglé. La Volonté ne bouge que si tu fais appel à ta volonté ? La Volonté et la volonté, c’est la même chose ? Tu y crois vraiment ? »
La Volonté venait bien de la volonté, non ? Ou pas ? Si.
Mais Rem avait dit que la Volonté et la volonté n’étaient pas la même chose.
À l’époque, il ne l’avait pas compris non plus. Maintenant, c’était clair.
Il n’y avait pas eu de grand tournant. L’image de ces mains faisant griller la viande séchée lui était simplement revenue à l’esprit et, à partir de là, Enkrid avait découvert qu’il pouvait désormais manier sa Volonté et son épée naturellement.
Tout était parti d’une question : comment utiliser d’autres techniques d’épée que sa spécialité ? Et cette réponse-là lui était venue aussi.
Fais-en tes spécialités.
Si dégainer une épée devenait naturel, il n’y avait plus besoin de spécialités distinctes.
Il ignorait si tout le monde faisait ainsi, mais lui s’y prendrait de cette manière. Cela lui suffisait.
Non, Audin dessine un grand cercle, mais quand il le faut, il devient un poinçon acéré.
Un poinçon perce un cercle. Mais il se brise plus facilement.
La polyvalence.
Voilà ce qu’il fallait atteindre après être devenu chevalier supérieur.
Cercle ou poinçon, il fallait savoir choisir celui dont on avait besoin.
À y repenser, il voyait maintenant plus clairement quels monstres il avait rassemblés dans son unité.
Chaque fois que je les rattrapais, ils avaient déjà développé cette polyvalence et m’avaient de nouveau laissé derrière eux.
C’était lui qui avait provoqué leur évolution, même s’il ne pouvait pas le savoir à présent et n’en avait aucune envie.
Ce qu’il ressentait était simple : de la satisfaction. Être parmi ces gens-là lui suffisait.
Avoir de telles personnes juste à côté de lui, quelle chance il avait.
Il avait entendu Marcus parler un jour d’un ancien commandant de bataillon qui avait rassemblé les fortes têtes dans une seule escouade.
Un opportuniste qui ne se souciait que de sa propre sécurité, apparemment.
J’aimerais vraiment rencontrer cet homme.
Il commençait même à lui en être reconnaissant.
Ha.
Au milieu de ses réflexions, une idée nouvelle lui était venue et s’était déployée en lui.
Cela ne concernait pas seulement l’escrime.
La Volonté était-elle réservée aux chevaliers ? L’idée s’étira et s’agita dans un recoin de son esprit.
Les gens ordinaires utilisent eux aussi la Volonté naturellement.
Bien sûr, il n’était pas facile de s’en servir et, même quand quelqu’un l’utilisait, cela ne se voyait pas de l’extérieur. Mais ils l’utilisaient.
Ce n’était pas un doute. C’était une certitude.
Il l’avait vu de ses propres yeux. Ne l’avait-il pas remarqué chez eux, à l’instant ?
La femme qui faisait griller la viande séchée et Aetri qui martelait le fer utilisaient tous deux la Volonté sans en avoir conscience.
Ce qui voulait dire que toute personne parvenant au niveau où les autres la qualifiaient d’artisan, de maître dans son domaine, utilisait la Volonté.
Ou alors, si l’origine est la même, ne faudrait-il pas parler de pouvoir magique plutôt que de Volonté ?
À moins qu’il ne faille lui trouver un terme entièrement différent.
Une chose était certaine : la technique ne faisait pas tout.
Le nain qui était venu rendre visite à Aetri avait autrefois possédé un savoir-faire métallurgique supérieur à celui d’Aetri, mais il ne dégageait aucune dignité.
En pensant à la dignité, ses pensées dérivèrent aussi vers Crang.
Crang était un poinçon acéré et une étoile brillante. Il se distinguait partout où il allait. Même vêtu de haillons, il n’aurait pu cacher sa dignité.
La valeur que porte Crang, elle vient de l’intérieur.
Qu’est-ce qui se trouvait au cœur de cette valeur ?
Il crut comprendre pourquoi les paroles de Crang s’emparaient des gens. Sa dignité, son maintien et l’élan qu’il dégageait : tout cela était probablement l’œuvre de la Volonté.
Beaucoup de gens utilisent inconsciemment la Volonté, en petites quantités.
C’était le privilège de ceux qui s’étaient consacrés entièrement à leur travail, qui y avaient investi sans compter leur temps et leurs efforts.
Ou de ceux qui étaient simplement nés avec.
Au milieu de ses réflexions, une partie de ses sens s’éveilla et lui envoya un signal.
Enkrid sentit le vent. Puis il perçut une odeur. Elle lui parvint en premier. Ses narines frémirent et distinguèrent plusieurs senteurs.
La sueur de ses compagnons, qui avaient forcé l’allure pendant la marche. L’odeur chimique des remèdes d’Ann. La légère trace de sang qui flottait autour de Ragna. Le parfum de Grida. L’odeur de fer des armes de tous. Tout lui était familier.
Et, parmi tout cela, une odeur nettement différente lui piqua le nez. Une faible puanteur animale.
Après l’odeur vint le son.
Le vent agitait les broussailles épaisses autour d’eux. Un bruissement sec, dans lequel se mêlait un autre bruit.
Enfin, le toucher. Les poils fins de sa peau se dressèrent, et une vive alerte s’éveilla en lui. En un instant, Enkrid se mit à ressentir et à explorer tout ce qui l’entourait.
Cinq sens qui n’auraient pas dû se mêler, comme l’eau et l’huile, se fondirent en un sixième, élargissant la portée de sa perception.
Et alors, il la sentit. Une sensation glacée lui picota l’arrière du crâne.
Enkrid tourna la tête sur le côté et ajusta la position de l’épée Trois-Fer dans sa main. La pointe de la lame qu’il tenait de la main droite se leva. Ce léger mouvement fit réagir Ragna et les trois membres de la Maison Zaun.
Sans tenir compte de leur réaction, Enkrid se retourna et leva les yeux vers la gauche.
À quoi ressemblerait une intention meurtrière si l’on pouvait la voir de ses yeux ?
Son Sixième Sens aiguisé et la révélation qu’il venait d’avoir — la manière de manier naturellement la Volonté — fusionnèrent et lui donnèrent une forme.
Elle ressemblait à une petite aiguille pointue qui volait de loin et se plantait d’un coup dans une cible.
Ses sens exacerbés tournèrent la page vers un instant qui n’était pas encore arrivé.
Sur cette page, il vit une suie noire s’enfoncer dans la tête d’Ann.
Il ne pouvait pas identifier ce que c’était. Une seule chose était certaine : l’intention meurtrière.
L’épée Trois-Fer décrivit un arc fluide. Enkrid posa le pied gauche sur le côté, répartit son poids sur ses deux jambes et trancha d’un geste net, de bas en haut, en ligne droite.
Tout cela s’était produit dès qu’il avait senti l’intention meurtrière. De l’extérieur, on aurait cru qu’il levait la pointe de son épée avant de l’abattre en un seul mouvement continu.
Boum !
Le bruit de la chair qui se déchirait et éclatait.
Puis un cri, celui que seule une bête poussait à l’instant de mourir.
Enkrid vit du sang ruisseler au-dessus de la tête d’Ann. Il était noir comme de la suie.
« Ragna. »
Ragna réagit à son nom, lancé au milieu du mouvement. Il fut debout en un instant, dégaina sa grande épée et la balaya dans les airs en diagonale.
Il tendit les genoux et frappa au même instant, mais lorsque sa lame se mit en mouvement, tout le poids de son coup y était déjà engagé.
On aurait dit qu’il frappait dans le vide, mais l’instinct de Ragna avait décidé que quelque chose se trouvait là.
Un bruit de déchirure humide.
Puis un cri strident et hideux, le hurlement de la chair qui se déchire.
Enkrid identifia ce qu’il avait tranché : une Bête magique chauve-souris. Ses crocs, plusieurs fois plus longs que ceux d’une chauve-souris ordinaire, s’étiraient en aiguilles.
Elle avait été fendue en deux, répandant son sang et ses entrailles. Elle était déjà morte.
Il observa aussi ce que Ragna avait tranché.
Un Homme-ours. Ces créatures avaient à l’origine une forme de hibou, d’où leur nom de chasseurs nocturnes.
Quand elles voulaient vraiment se cacher, elles étaient presque impossibles à repérer.
Mais ne pas les avoir sentis avant qu’elles s’approchent autant, c’est autre chose.
Comme lorsque Jaxon s’approchait de lui exprès ? Même en admettant que les chauves-souris et les Hommes-ours soient doués pour masquer leur présence, c’était exagéré.
Grâce à ses sens, Enkrid perçut quelque chose qui dépassait l’intention meurtrière de la Créature démoniaque et de la Bête magique.
C’était grâce à la destruction du Feu ambulant et à son entraînement auprès d’Esther.
Il pouvait sentir un sortilège. Pas qu’il eût besoin de faire une comparaison, mais si Esther dégageait l’odeur de bois sec sous un ciel nocturne, ce qu’il percevait à présent était une odeur écrasante de douceur, comme des fruits broyés qu’on pressait. Même à ses propres oreilles, cela paraissait étrange : cette douceur était puissante, mais à peine perceptible.
Dense, mais impossible à déceler pour qui n’y prêtait pas déjà attention. Enkrid lui-même la percevait à peine.
Il sentit également que quelque chose clochait.
La Bête magique chauve-souris et l’Homme-ours avaient tous deux visé la même cible.
Pourquoi ?
Son regard se posa sur la femme aux taches de rousseur. Elle avait été surprise, elle avait eu peur, mais elle n’avait pas crié. Elle avait du cran.
Pourquoi s’en prennent-ils à Ann ?
Les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques étaient-elles capables d’une telle chose ? Ou était-ce une coïncidence ?
« Magroon. »
Avant même qu’Enkrid eût fini de prononcer son nom, Grida prit la parole et tourna la tête vers les ténèbres alentour.
« Audin, surveille le périmètre. Mais qu’est-ce que c’est que cette foutue Créature démoniaque ? »
Le groupe s’était rassemblé autour du feu de camp qui crépitait.
« Qu’est-ce qui se passe tout à coup ? » dit Magroon en s’approchant et en scrutant les environs.
Réagir de la sorte pour une simple Créature démoniaque pouvait sembler absurde, mais la surprise de l’instant précédent les avait tous mis sur leurs gardes.
Être chevalier ne rendait pas immunisé contre le poison et n’empêchait pas le sang de couler lorsqu’on était poignardé.
En outre, les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques étaient, par nature, dotées de capacités supérieures à celles des humains ordinaires.
Un homme ordinaire pouvait-il fendre une bûche à mains nues ?
Un Homme-ours pouvait fracasser un arbre à la seule force de ses bras, sans recul, tout en restant debout. Ses griffes étaient si dures, ses avant-bras si puissants.
Voilà pourquoi tout chevalier digne de ce nom réagissait avec une prudence excessive plutôt que de n’en montrer aucune. Ces trois-là ne faisaient pas exception. Enkrid non plus.
Son Sixième Sens était toujours hérissé comme une rangée d’épines acérées. L’odeur persistait, à la limite de son odorat, cette douceur dense qui menaçait de lui échapper.
Il suffisait d’un instant d’inattention pour qu’il oublie jusqu’à la présence de cette odeur.
Comme lorsqu’on plaquait un pétale de fleur séchée contre son nez pour en capter le parfum ténu. Il suffisait de l’éloigner un peu pour que l’odeur disparaisse.
« Les Créatures démoniaques de la région savent utiliser la magie ? »
Enkrid posa la question tout en gardant ses sens en alerte.
« De quoi tu parles ? On n’est même pas encore sur notre territoire. Ni sur celui de l’Empire, d’ailleurs. »
Ce n’était pas non plus le territoire de la Garde-frontière. Au nord-est de l’ancien domaine du comte Molsen, avant même d’atteindre la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil. Une terre sans maître, et c’était de là qu’était venue l’attaque.
Je ne sens aucune intention meurtrière.
Mais l’odeur était toujours là.
Où ?
Comment trouver un ennemi qu’on ne voit pas ?
Le regard d’Enkrid balaya les environs.
Se servir du terrain était la base de la tactique. Il tendit la main et tira du feu de camp un bâton enflammé. Il était brûlé à moins de la moitié, parfait pour servir de poignée. La flamme prit et bondit. Le vent souffla, dispersant des étincelles dans l’obscurité.
La lumière vacilla, et son ombre roula et ondula comme une vague.
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