Chapitre 669
TRADUCTIONS À L’ESSAI
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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LE CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 669 : Le capitaine ensorcelant
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S’il y a un début, il doit y avoir une fin.
Le plaisir de savourer un mets exquis. L’ivresse de se perdre dans la musique. Le désir que deux êtres éprouvent l’un pour le corps de l’autre.
Tout finit.
Enkrid leva l’avant-bras et essuya le sang qui lui coulait du nez. L’exaltation retomba. Il avait pris plus de plaisir au combat qu’à la victoire elle-même ; le calme revint donc naturellement. Comme il l’avait prévu dès le départ, Penna avait suffi.
« Je pensais que tu abandonnerais en cours de route. »
La bretteuse avait parlé. À genoux, elle avait relevé la tête.
Ceux qui s’étaient dissimulés pour observer la scène sentirent la tension retomber et sortirent de leurs cachettes pour se mêler aux spectateurs.
Un jeune enfant ouvrit de grands yeux et lança :
« Tu as gagné ? »
La bretteuse répondit à sa place.
« Oui. J’ai perdu. »
Dès le début, il n’y avait eu aucune intention meurtrière, aucune volonté de prendre une vie. Ce n’était pas un combat à mort, mais une épreuve de force.
On pouvait parler d’un rude entraînement au combat, et ce ne serait pas faux. Enkrid n’avait donc pas non plus manié son épée dans l’intention de l’achever.
« L’issue d’un combat ne dépend pas uniquement du talent. »
Il venait de le comprendre. À comparer la bretteuse qui lui faisait face et lui, l’avantage technique était de son côté.
Mais si ce combat avait été réel ?
« Elle n’a pas montré tout ce dont elle était capable. »
Bien sûr, lui non plus.
« Pourquoi tu n’es pas fatigué ? »
La bretteuse lui posa la question. Enkrid étudia encore un instant son visage, puis fouilla dans ses souvenirs.
« J’avais l’impression de t’avoir déjà vue quelque part. »
« Hein ? Tu me connais ? »
Un bref croisement, autrefois. S’il ne s’en était pas souvenu tout de suite, c’était parce que leur rencontre avait été trop courte. Si ce souvenir lui revenait à présent, c’était parce qu’elle lui avait laissé une impression.
Du temps avait passé, mais son apparence n’avait pas beaucoup changé. C’était sans doute pour cela que ce souvenir, enfoui tout au fond de sa mémoire, avait fini par remonter à la surface.
C’était le jour où Ger et Pit étaient morts, deux noms dont les contours s’étaient à présent estompés dans sa mémoire. À l’époque, il travaillait encore comme mercenaire. C’était aussi le jour où le surnom de « celui qui fait tuer ses camarades » s’était attaché à lui pour la première fois.
« La bretteuse qui a tué ces bandits. »
Elle s’était précipitée à son secours au moment exact où, grâce au sacrifice de Ger et Pit, il tenait encore à peine debout.
Avec le recul, ce surnom l’avait suivi étonnamment longtemps. Assez longtemps pour qu’il finisse par renoncer au métier de mercenaire et devienne guide à la place.
« À l’époque, je t’ai pris pour un homme déguisé en femme. »
Enkrid le lui dit. C’était probablement à cause de ses cheveux courts. Son plastron lui cachait la poitrine et son visage était couvert ; difficile, dans ces conditions, de faire la différence.
Ses cheveux étaient maintenant bien plus longs qu’à l’époque.
Leurs chemins s’étaient croisés pendant ses années de mercenaire, et voilà qu’ils se retrouvaient à nouveau face à face.
« Tiens. Je ne me souviens pas du tout de toi. »
La bretteuse le dit. Enkrid avait rencontré beaucoup de monde, mais il était rare de croiser un regard aussi dépourvu de filtre.
Elle était clairement impressionnée par son maniement de l’épée, mais son visage aurait tout aussi bien pu ne pas exister, tant elle n’y prêtait aucune attention.
« Nos chemins se sont croisés il y a longtemps. »
Enkrid rengaina son épée. Elle n’avait aucune envie de se battre, et c’était quelqu’un qui l’avait sauvé, volontairement ou non. Le résultat était là.
« Vraiment ? J’ai pourtant une bonne mémoire des visages. »
Dans sa façon de le dire, quelque chose rappelait vaguement Ragna, sans qu’Enkrid sache expliquer pourquoi.
« Pourquoi m’as-tu attaqué ? »
C’était arrivé depuis trop longtemps pour qu’il lui en tienne rigueur. Il se contenta donc de poser la question.
Il était certain qu’elle n’était pas venue pour le tuer.
« Te regarder m’a échauffé le sang. »
Elle sourit en le disant, sans rien dissimuler ni dans son sourire ni dans ses paroles.
Pour quelqu’un d’autre, cela aurait pu sembler incompréhensible. Demander si c’était vraiment la seule raison aurait été tout à fait naturel.
Enkrid comprit aussitôt. Quand le sang vous monte assez à la tête, il vous arrive de faire ce genre de choses.
« Complètement cinglée. »
Vengeance, qui était apparu à un moment donné et observait la scène depuis le côté, secoua la tête. Pour lui, s’échauffer le sang et charger quelqu’un relevait de la pure folie.
Il avait survécu jusqu’ici en traversant des champs de bataille où les épées et les flèches volaient dans tous les sens. Son premier réflexe était toujours de se dire qu’il était encore en vie en partie grâce à la chance. Un jour, Enkrid l’avait même porté sur son dos hors d’une tente en flammes, alors qu’il se morfondait lamentablement dans sa jalousie.
« Cette fois-là, c’est le capitaine Enkrid qui m’a sauvé. »
Enkrid jeta un regard à Vengeance pour lui faire savoir qu’il l’avait entendu.
On avait prévenu les forces de sécurité et leur commandant était venu en personne. En apprenant l’ampleur de l’incident, il avait dû accourir.
Vengeance fit signe aux archers qu’il avait postés. Les soldats qui avaient discrètement formé un périmètre abaissèrent leurs arbalètes.
Enkrid comme la bretteuse avaient remarqué les soldats qui se rassemblaient et les arbalétriers qui les encerclaient, mais ils n’y avaient pas prêté attention.
Vengeance et ses hommes savaient qu’ils ne pouvaient pas maîtriser ces deux-là. Mais ils ne pouvaient pas non plus rester les bras croisés ; c’était donc la réaction la plus naturelle.
Les forces de sécurité de la Garde-frontière n’étaient pas là pour arrêter les chevaliers. Elles étaient là pour gagner du temps.
La situation leur rappelait à quel point un chevalier pouvait être dangereux sur ce continent.
« Une catastrophe ambulante à elle seule. »
C’était ainsi que Vengeance voyait les chevaliers. Si cette chevalière avait manié son épée sans retenue, des dizaines de personnes, peut-être même plus d’une centaine, seraient mortes.
Ensuite, Enkrid aurait fait voler sa tête.
En temps normal, personne ne s’amuserait à envoyer un chevalier seul dans une ville pour y provoquer un massacre. Les chevaliers étaient trop rares pour cela.
Eux aussi étaient humains. Tirez suffisamment de flèches et l’une d’elles finira par atteindre sa cible. Corps d’acier ou non, cela n’arrête pas un carreau de baliste.
Audin y arriverait peut-être, mais un chevalier ordinaire, non.
On esquive quelques fois, puis encore quelques fois, mais on finit par mourir ou par être blessé. C’est pourquoi ce genre d’incident était peu fréquent. Vraiment rare.
Autrement dit, la femme disait la vérité. Elle était venue ici pour une autre raison, avait aperçu Enkrid et s’était échauffé le sang au point de le charger.
Enkrid repassait en mémoire l’élan qu’il avait ressenti en l’affrontant.
« Elle n’était pas maladroite. Ce n’est pas une imposture. »
Tout ce qu’il avait vécu jusqu’ici le lui avait appris.
Lorsqu’on empruntait le chemin de la discipline en direction de ce but qu’était le titre de chevalier, décider d’avance quelle était la bonne réponse ne produisait que des imposteurs. C’était exactement le genre d’imposteur que l’État sacré aurait fabriqué.
On ne pouvait pas laisser quelqu’un avancer sur sa voie avec la réponse déjà décidée. Un chevalier bâti sur une conviction mensongère et une Volonté fausse n’était pas un chevalier.
C’était son avis. Alors, qu’en était-il de la bretteuse devant lui ?
Cette femme avait suivi sa propre voie et était arrivée jusqu’ici. Il en était certain, car ils avaient croisé le fer.
« Puisque tu l’as maîtrisée, emmène-la avec toi, commandant. »
Vengeance avait parlé. Il semblait peu satisfait de la situation, mais il n’avait pas oublié ce qu’il avait à faire. Il avait du discernement et voyait bien que la femme n’était pas venue pour tuer.
Malgré tout, il se demanda s’il existait un moyen d’empêcher les chevaliers d’entrer en ville comme bon leur semblait. Ou au moins une façon de les maîtriser sur-le-champ lorsqu’ils se déchaînaient.
Tout en écoutant Vengeance, Enkrid posa une question. Il venait de se rappeler que cette femme cherchait quelqu’un un peu plus tôt.
« As-tu trouvé la personne que tu cherchais ? »
« Je crois bien. Il ne peut pas y avoir deux personnes aussi douées. »
Les Chevaliers fous de la Garde-frontière étaient devenus célèbres. Pas au même titre que les légendes d’autrefois, mais célèbres à leur manière. La femme avait suivi les rumeurs jusqu’ici, et elle ne posa la question que maintenant.
« Tu es bien Enkrid le Brise-Cœurs, n’est-ce pas ? »
Bon sang, Fell.
Enkrid estima que Fell était responsable d’environ la moitié de la propagation de ce surnom.
L’autre moitié revenait naturellement à Sinar.
« C’est bien lui. »
Vengeance répondit. Enkrid le regarda. On aurait presque dit une provocation.
« Ce n’est pas faux. »
Il marmonna ces mots.
« Et il y aurait aussi un Homme-bête ours qui déchiquette les hommes. »
D’après la rumeur, l’Homme-bête ours déchiquetait les manticores, les gens et, en gros, tout ce qui passait à sa portée.
« C’est exact. Même s’il n’est pas vraiment un Homme-bête. »
Vengeance répondit encore. Il restait sur ses gardes, mais cela ne l’empêchait pas de répondre. Il avait du discernement et voyait bien qu’elle n’était pas venue massacrer qui que ce soit.
« Et un barbare qui salive à la vue des nobles et leur fend le crâne. »
On aurait dit que la rumeur s’était chargée de quelques détails bien salaces en chemin. Les rumeurs avaient tendance à accumuler les embellissements. Quoi qu’il en soit, Enkrid rectifia :
« Il ne salive pas. »
« Ah bon ? Et il y a aussi le benjamin fou de sang, pas vrai ? Celui qui aimerait poignarder les gens dans le dos, à ce qu’on raconte. Et j’ai entendu parler d’une elfe porteuse de sang démoniaque. »
Plus précisément, une elfe qui détestait le sang démoniaque.
« Une sorcière qui cache sa vraie nature. »
C’était assez juste, même si ce n’était pas tout à fait ça.
Esther avait même fondé sa propre unité de magie. Elle ne faisait rien de particulier pour cacher sa nature. Pourtant, le surnom de Fleur Noire lui était resté.
« Et enfin, un fou qui tire son épée dès qu’on croise son regard. Les cheveux blonds, les yeux rouges ? »
C’était bien lui. Ragna Zaun, et la femme devait probablement porter un nom similaire. Enkrid comprit rapidement.
« Je m’appelle Grida Zaun. Je suis la sœur du fou blond. »
La femme se présenta. Enkrid n’en fut pas surpris.
Il avait entendu Ragna dire, à un moment donné, qu’il avait quitté sa famille sans permission.
Il ne l’avait pas écouté très attentivement. Ragna n’était pas du genre à expliquer les choses correctement, même quand on le lui demandait.
Son nom de famille était Zaun. Si l’on se fiait uniquement à leur maîtrise de l’épée, cette maison méritait d’être qualifiée de légendaire.
« Enkrid, de la Garde-frontière. »
Il se présenta et lui tendit la main. Grida la saisit et se remit debout.
« Tu n’es pas mauvais. Alors, que penses-tu de moi ? »
« …Dans quel sens tu demandes ? Non, ne réponds pas. »
Vengeance se tenait juste à côté d’eux, les oreilles dressées. Parmi les spectateurs se trouvait aussi une silhouette encapuchonnée qui ressemblait fort à une elfe.
« Dans quel sens ? En tant que femme. »
Ah.
« Irrésistible, vraiment. »
Quelqu’un marmonna ces mots. Pour la première fois depuis longtemps, un vieux surnom résonna dans la Garde-frontière.
« Le commandant irrésistible. »
« Le chevalier irrésistible. »
« L’Irrésistible. »
« Le collectionneur de cœurs. »
La moitié des gens qui parlaient semblaient simplement raconter n’importe quoi parce qu’ils s’amusaient. Enkrid savait que réagir aux rumeurs ne faisait que les propager davantage. Il savait aussi que cela amusait encore plus ceux qui les lançaient.
Il se contenta donc de mémoriser discrètement quelques visages et ne dit rien.
Boum.
Quelque part dans la foule, l’elfe laissa tomber la bouteille qu’elle tenait. Elle parut très surprise. Puis, sans même s’arrêter pour la ramasser, elle disparut dans la foule.
Enkrid la regarda s’éloigner, puis dit :
« Ragna sera au logement. »
« D’accord. Mais vraiment, tu n’es pas du tout intéressé ? »
« Pas du tout. »
« Oh. Tu l’as perdu dans un accident ? »
« Perdu quoi ? »
« Tu sais bien. »
La sœur de Ragna lui ressemblait à bien des égards. À commencer par son absence totale de souci pour les réactions des autres. Elle leva le bras et agita son poing suspendu.
« Il est là. »
Enkrid répondit plus vite qu’il ne l’aurait voulu.
« Oh, alors c’est peut-être une question de goût ? »
« Pas du tout. »
« Donc je n’ai simplement aucun charme. Voilà tout. »
Grida hocha la tête d’un air étrangement convaincu. Elle n’avait pas l’air blessée le moins du monde, et semblait encore moins s’en soucier.
Elle reprit :
« Alors, quand nous sommes-nous rencontrés ? »
Quelques instants plus tôt, ils s’étaient parlé par l’intermédiaire de leurs lames ; à présent, ils discutaient tout à fait normalement.
Enkrid préférait nettement cette conversation aux débats sur l’existence d’une certaine partie de son anatomie.
« C’était après l’attaque d’un camp. On avait attrapé quelques bandits et je t’ai vue à ce moment-là. Tu ne t’en souviens peut-être pas. Tout s’est passé très vite. »
« Ce genre de choses m’est arrivé plus d’une ou deux fois. »
« Tu as passé beaucoup de temps à te perdre en chemin ? »
Elle était la sœur de Ragna. C’était possible.
« Non, ce n’est pas ça. Pour être honnête, je me suis mise à vagabonder et j’ai trouvé des choses plus intéressantes que de chercher Ragna. Alors je faisais semblant de le chercher à moitié, tout en m’amusant. Puis d’autres membres de la famille sont arrivés. »
« C’est pour ça que tu n’étais pas seule tout à l’heure. »
« Exactement. À l’heure qu’il est, tout le monde doit déjà se jauger, et… enfin, s’il y en a qui se sont fait un peu mal, essaie de les comprendre. Ils sont tous du genre à ne pas tenir en place quand ils ont l’occasion de montrer ce qu’ils savent faire. »
On verrait bien qui s’était fait mal.
« C’est plutôt à moi de dire ça. »
Il répondit sans détour, puis s’éloigna, ignorant les cris qui le proclamaient irrésistible et le reste. Vengeance dispersa la foule et Enkrid pressa le pas. Lorsqu’il entra dans la caserne, l’agitation battait déjà son plein.
« Alors, te voilà de retour ? »
Rem fut le premier qu’il aperçut. À côté de lui se tenait un bretteur au visage renfrogné. Du sang séché formait une croûte au-dessus de son sourcil.
« Tu as perdu ? »
Grida posa la question à l’homme.
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