Chapitre 658
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 658 : Un sermon
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Ce qu’Enkrid avait montré s’apparentait à une défense absolue. Il avait bâti un mur parfait à partir de sa vitesse de réaction, de son art de l’épée et d’une perspective dominante qui embrassait tout d’un seul regard.
Mais sa façon de penser, surtout, était d’un tout autre ordre. Il ne voyait pas des points, mais des lignes, et au-delà des lignes, des plans. Il ne regardait pas chaque arbre séparément, mais la forêt tout entière, lisant le corps de son adversaire avant même de réagir. Et malgré tout cela, anticiper ses décisions prises en une fraction de seconde n’avait rien de facile.
En combat réel, à échanger de vrais coups, le résultat aurait peut-être été différent. Mais personne ne pouvait le savoir pour le moment.
Il a sacrément bien combiné tout ça.
Voilà ce que Rem en pensait.
Voir Enkrid mettre en pratique ce qu’il lui avait enseigné fit naître en Rem une lueur de fierté.
Après tout, prendre la meilleure décision dans le plus bref délai était l’une de ses propres spécialités.
Cela ne voulait pas dire pour autant qu’il allait laisser l’autre gagner.
Pour déterminer lequel d’entre eux était le meilleur en combat réel, l’un des deux devrait mourir ou être grièvement blessé. Une victoire obtenue ainsi n’aurait aucun sens.
Ça veut donc dire que j’ai perdu.
Il lui fallait gagner dans le cadre d’un entraînement. Rem s’y attela. Il retourna le problème dans tous les sens, l’examina sous chaque angle et s’acharna à le résoudre.
Ousque était déjà à lui, de toute façon.
Rem connaissait déjà l’immensité de la Volonté que portait Enkrid. Et il était revenu avec des compétences qui avaient énormément progressé. Voilà pourquoi il se pavanait comme ça.
Pourquoi est-ce qu’il revient toujours différent après chaque voyage ?
Y avait-il une marmite de miel cachée quelque part sur le continent ? Bien sûr que non. Rem était allé lui-même dans l’Ouest, et il n’y avait rien de tel là-bas.
S’entraîner tous les jours. Recommencer la même chose jour après jour.
Rien d’autre que de répéter les exercices jusqu’à l’ennui. Voilà tout ce qu’Enkrid avait jamais fait.
Rem faisait pareil, même si, ces derniers temps, ses heures d’entraînement avaient pris une tournure presque sauvage.
Même dans l’Ouest, quand il avait découvert pour la première fois le plaisir véritable de se dépenser physiquement, il ne s’était jamais poussé aussi loin. Ce n’était plus une question de plaisir. Avoir un objectif suffisait à faire naître la motivation.
Je ne veux pas perdre.
L’orgueil le brûlait, mais l’esprit de compétition brûlait plus fort encore. Il ne voulait pas tuer l’homme ; seule la soif de victoire embrasait son cœur.
Rien que la victoire.
Au cours des deux semaines qui suivirent, il trouva la réponse, en réservant du temps pour manger, dormir et tout le reste.
Que je gagne à la hache ou comme ça.
Des sauts en arrière répétés pour améliorer sa mobilité. Une méthode qu’il avait mise au point récemment en s’entraînant avec Ragna.
S’il avait fallu lui donner un nom, on aurait pu parler d’une manifestation divine partielle, mais ce n’était pas vraiment nécessaire.
Utiliser naturellement ce dont on avait besoin au moment où l’on en avait besoin. Rien de plus.
Rem fit exactement cela.
Il prit ses distances et lança une rafale de projectiles à grande vitesse. Cela ne lui coûtait pas grand-chose en sorcellerie. Il en insufflait un peu dans chaque tir, sans excès.
Pas besoin de se consumer de l’intérieur pour combattre ainsi. Avec cette méthode, Rem pouvait reprendre une tactique presque identique à celle qu’Enkrid avait employée avec Ousque.
À ceci près que, de son côté, il n’y avait que l’attaque, sans la moindre défense.
Les projectiles qui arrivaient formaient une vague. Tant qu’elle continuait de déferler, Enkrid n’avait d’autre choix que de bloquer.
À elle seule, cette attaque clouait Enkrid sur place.
Vroum. Bang. Vrouuum. Bang.
Deux frondes, aux rythmes différents, déchiraient l’air en suivant des trajectoires sans cesse changeantes. Pourtant, Enkrid bloquait, encore et encore.
Clang. Clang. Clang.
Chaque parade résonnait comme une explosion. La fumée s’élevait, et les projectiles ricochant s’écrasaient contre les baraquements qui bordaient un côté du terrain d’entraînement.
Même déviées, les balles pouvaient fracasser le crâne d’un combattant assez doué.
Heureusement, personne dans les environs n’était du genre à mourir pour si peu.
Enfin, presque personne. Ann, la guérisseuse et alchimiste, était venue récupérer des feuilles de Dryade. La jeune fille aux cheveux roux et couverte de taches de rousseur venait d’entrer quand un projectile fila droit vers sa poitrine.
Si on l’avait laissé faire, il l’aurait tuée. Quelqu’un s’interposa et l’arrêta.
Clang.
Ragna planta son espadon dans le sol, le fit pivoter et dévia le projectile avec le plat de la lame. La balle avait déjà perdu la moitié de sa force lors du premier rebond ; le bruit fut donc moins assourdissant que lorsque Enkrid en bloquait une. Malgré tout, tout se passa en un instant. L’espace devant Ann était vide, puis un dos massif lui boucha entièrement la vue.
« Mauvais timing », dit Ragna d’un ton neutre.
Ann finit par comprendre ce qui venait de se passer et répondit : « … On dirait bien. »
Elle avait les yeux écarquillés. À part Ann, tous les autres présents — Ruagarne, Teresa, Ropord et Fell — savaient esquiver ou bloquer, et s’en sortaient donc sans problème. Seuls les baraquements et les structures installées autour du terrain d’entraînement prenaient cher.
Il fallut trois projectiles pour qu’un mur assez haut se mette à gronder avant de s’effondrer. Le rempart de terre compactée, de pierres et de mortier s’écroula, soulevant un nuage de poussière.
À travers la poussière qui montait, Enkrid bloquait les projectiles les uns après les autres, les yeux illuminés d’une lueur bleue.
Il concentrait sa Volonté dans son regard. Dès qu’une ouverture se présenterait, il réduirait la distance. Son moyen de gagner consistait à ramener un combat à moyenne ou longue portée au corps à corps, à portée d’épée et de hache. C’était ainsi qu’on neutralisait une fronde.
Rem connaissait naturellement des dizaines de façons de faire exploser un projectile ou de le tirer sur quelqu’un qui s’approchait. Mais pour les utiliser, il fallait être prêt à tuer l’autre.
Si les chevaliers interdisaient les combats d’entraînement entre eux une fois parvenus à ce niveau, ce n’était pas sans raison. Deux chevaliers qui s’affrontaient réellement étaient emportés par leur volonté de vaincre ; à moins qu’un écart de puissance évident ne les sépare, il était presque impossible de s’arrêter avant de tuer son adversaire.
Et même lorsqu’un tel écart existait, les blessures graves restaient monnaie courante.
Les yeux gris de Rem s’illuminèrent à leur tour. La sorcellerie parcourut tout son corps. Les projectiles à grande vitesse qu’il tenait semblaient chacun renfermer une parcelle de cette lumière.
Il s’agissait d’une technique qu’il avait préparée avec l’intention à moitié formée de mettre hors de combat cet enfoiré qui manquait de sens de l’orientation, si la situation dégénérait suffisamment.
Les techniques n’avaient pas besoin d’un nom. Mais lorsqu’une voie nouvelle s’ouvrait, une voie qui n’existait pas auparavant, elle méritait d’en recevoir un.
Limiter la manifestation divine à ses mains et à ses bras, puis laisser un léger mouvement du poignet porter la force d’un géant : cela n’avait pas besoin de nom. C’était une variante de quelque chose qu’il maîtrisait déjà. Il pouvait s’en servir sans réfléchir. Mais ce qu’il faisait à présent était différent.
Reste.
La sorcellerie s’amassa dans le projectile qu’il s’apprêtait à lancer. Une nouvelle structure prit forme à l’intérieur. Ce n’était pas la création d’un talisman, ni tout à fait une manifestation divine.
Autrefois, un chevalier nommé Aker avait fait de l’art de maintenir sa Volonté dans son arme sa spécialité. Rem faisait de même, mais avec de la sorcellerie.
Et non pas dans une arme qu’il tenait en main, mais dans un projectile qui l’avait déjà quittée.
Persistance. Rémanence.
Reste. Demeure. Ne pars pas.
Rencontre et explose.
Un projectile chargé de sorcellerie explosive.
Dans le registre de l’instinct pur, Enkrid vit une bête féroce se ruer sur lui.
Jusqu’alors, chaque balle qu’il avait bloquée ressemblait à de la grêle. Celle qui fonçait sur lui à présent semblait animée d’une volonté propre.
S’il avait dû décrire cette sensation, c’était comme si on avait comprimé un animal vivant avant de le lui jeter dessus. Enkrid ne balaya pas cette impression d’un revers de main.
D’un seul mouvement, il abaissa sa posture et déplaça son centre de gravité. Ce n’était pas une position pour avancer, mais pour rediriger. Il orienta la force vers le bas et l’arrière, puis leva Penna dans un coup diagonal ascendant.
Le projectile, dense comme une pierre mais vivant, heurta Penna.
Le combat jusque-là avait déjà suffi à montrer pourquoi on qualifiait la violence d’un chevalier de catastrophe. Mais là, on dépassait même cela.
Un éclair jaillit et, en son centre, le monde se fendit dans un fracas assourdissant.
Boum.
L’onde de choc balaya tout sur son passage. Ragna, qui semblait à peine incommodé, saisit Ann par l’épaule, la plaça derrière lui et leva son espadon de l’autre main. Trois coups, du haut vers le bas.
Fouum. Fouum. Fouum.
Trois frappes tranchèrent l’onde de choc.
N’importe quel chevalier aurait trouvé cela extraordinaire, mais personne ici n’avait le loisir de s’émerveiller. Rem avait perdu la tête et venait peut-être de tuer le chef d’escouade. C’était la seule chose qui comptait pour l’instant.
« T’as vraiment pété un câble ? »
C’était la voix de Jaxon. Rem sentit le fauve approcher derrière lui et n’y prêta pas attention.
Il y avait de l’intention meurtrière dans l’air, mais à ce niveau, c’était le genre de chose qui se manifestait dès que l’homme était simplement agacé.
Ragna fixait sans expression le centre de l’explosion.
« Père céleste, l’heure est-elle venue pour notre frère barbare de marcher à tes côtés ? »
Audin murmura ces mots à voix basse, comme s’il priait.
« Il est mort ? » demanda Ropord, stupéfait.
Fell secoua la tête.
Ils avaient parcouru ensemble la cité des Elfes et le Labyrinthe. Ils avaient vu l’homme tuer un démon. Sur le chemin du retour, ils l’avaient vu abattre des Cultistes.
Ce chef d’escouade cinglé n’allait pas mourir si facilement.
On ne pouvait pas dire cela à la légère quand on savait combien de fois il était mort en essayant de tuer le démon appelé Tueur unique. Pourtant, le jugement de Fell se révéla juste.
« C’est ça, pour toi, un combat d’entraînement ? »
La voix d’Enkrid était plate, sans rien de remarquable. Son bras droit pendait le long de son corps ; il était peut-être cassé, ou bien ses muscles avaient lâché.
À un moment, il avait changé Penna de main. Au moins, l’épée était intacte. C’était déjà ça.
Le trésor de l’elfe avait émis une douce lueur lorsque la sorcellerie explosive l’avait frappé.
Rem regarda Enkrid et ricana.
« Une objection ? »
Évidemment, Enkrid était toujours le même. Le même que lorsqu’il était devenu chevalier. Le même que récemment, quand il avait brièvement pris l’avantage sur eux tous. Enkrid ne changeait pas.
« Encore une ? »
Le chef d’escouade cinglé posa la question avec un large sourire. Un sourire qui ne lui venait que lorsqu’il était trop heureux pour se contenir.
« Vous êtes tous complètement fous. Tous, sans exception. »
Ann marmonna ces mots en le regardant, mais, pour Enkrid, c’était simplement l’ordre naturel des choses.
C’était trop amusant. Que se serait-il passé s’il n’avait pas réussi à dévier ce projectile ? Y aurait-il laissé un bras ?
Mais il l’avait bloqué. Rem le lui avait lancé parce qu’il pensait qu’Enkrid en était capable, et Enkrid avait été à la hauteur.
Incroyable.
Il le pensa sans le dire. Un frisson lui remonta des pieds jusqu’au sommet du crâne. Plus il repassait ce moment dans sa tête, plus il en était ravi.
Et si j’avais modifié l’angle de déviation ? Mais ce dernier projectile n’était pas seulement une pierre, pas vrai ? Ça veut dire qu’il n’en a probablement pas beaucoup. Esquiver quelque chose lancé à cette vitesse est presque impossible. Tu évites le premier de justesse, et la prochaine attaque te touche. Rem est du genre à en lancer deux de suite. Il faudrait les bloquer l’un après l’autre et tenir bon. Mais comment ?
Il n’avait pas encore de réponse satisfaisante. Pourtant, il avait vaguement aperçu quelque chose qui recouvrait le projectile lancé par Rem. Quelque chose de nouveau. Un endroit que Rem avait atteint, mais pas lui.
Comment ne pas s’en réjouir ?
Kraiss serait-il aussi heureux en tombant sur une montagne de pièces d’or ?
Enkrid se dit qu’à cet instant, il était encore plus heureux que Kraiss ne l’aurait été.
Pour l’instant, il s’agissait d’un entraînement, pas d’un combat à mort.
Il pouvait donc prendre son temps pour y réfléchir et répéter les mouvements. À vrai dire, il n’avait de toute façon pas encore trouvé de réponse.
L’intuition lui reviendrait. Il savait désormais comment l’attendre. En attendant, il ferait tout ce qu’il pouvait.
« Les étoiles devraient bien se voir ce soir, mes frères. »
Audin s’adressa ainsi aux deux hommes. Ses paroles interrompirent automatiquement le fil de pensée qu’Enkrid repassait dans sa tête.
Il suivit le regard d’Audin et observa ce que son entraînement avec Rem avait réellement provoqué.
Grondement. Boum.
Un pan du mur des baraquements venait de s’effondrer, remplacé par un tas de décombres au sol.
C’était le côté où se trouvait la chambre d’Audin. La moitié des baraquements s’était écroulée et, par un heureux hasard, la chambre d’Audin se trouvait précisément dans la partie détruite, faisant d’elle, au sens propre, le meilleur endroit du coin pour contempler les étoiles.
« On dirait bien. Ta chambre est devenue un emplacement de choix. »
Enkrid lui répondit. Audin se contenta de sourire et murmura : « Seigneur. »
Ces deux syllabes semblaient chargées d’une profonde émotion.
Enkrid détourna le regard, tenta de lever le bras droit, abandonna et déclara : « Je ne peux rien faire avec ce bras pour l’instant. Il faut que je le repose. »
Son bras refusait tout simplement de bouger. C’était une conséquence raisonnable après avoir bloqué de force un projectile aussi brutal.
« Tu appelles ça parler ? Si tu veux vraiment mourir, je t’en remets une. »
En regardant de plus près, Enkrid n’était pas le seul blessé. Deux doigts de Rem étaient cassés.
Il avait encaissé à mains nues quelque chose qui s’apparentait à une manifestation divine ou à de la sorcellerie de manifestation divine. D’une certaine façon, c’était exactement le résultat auquel on pouvait s’attendre.
La technique n’était pas encore parfaite. Mais fallait-il qu’une technique le soit ? Non. Rem le savait parfaitement, et c’était pour cela qu’il l’avait utilisée sans hésiter.
À force de s’en servir, elle deviendrait familière. La voie qu’elle devait suivre pour progresser finirait par se révéler.
Quoi qu’il en soit, j’ai encore du travail.
Rem le pensa en son for intérieur, mais son visage n’en laissa rien paraître.
Il ramassa ses frondes, saisit le manche de sa hache et le redressa entre ses mains, puis prit la parole d’un air soudain plus sérieux, assez fort pour que tout le monde l’entende clairement.
« Dans l’Ouest, il y a un mot : urkiora. Dans notre langue, ça signifie à peu près “Ciel crépusculaire”, c’est-à-dire l’aube qui précède le lever du soleil. Vous n’en êtes tous qu’à l’aube. Alors faites un petit effort de plus, c’est tout. Ne vous découragez pas. Ça va aller. Faites des efforts. Des efforts, booon sang. Et alors, si vous n’arrivez pas à battre le capitaine Enki ? C’est juste votre limite, voilà tout. Ciel crépusculaire. L’aube. Bien sûr, parfois, l’aube ne se transforme jamais en matin, mais je suis là, alors tout va bien. »
Un sermon. Rem était tellement exalté que la lueur dans ses yeux paraissait plus vive que pendant tout le combat. Ses yeux gris débordaient d’une vitalité qu’on ne leur avait jamais connue. Il était plein de vie.
Naturellement, les visages de tous ceux qui l’écoutaient prirent une expression exactement inverse.
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