Chapitre 659
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 659 : L’ordre dont il avait rêvé et qu’il avait souhaité
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La main de Ragna tressaillit sous le sermon de Rem et remonta vers la poignée de son épée, mais il ne la dégaina pas. Abattre un homme blessé n’était pas une victoire : c’était comme perdre.
Plus tard.
Il pourrait tuer Rem une fois celui-ci rétabli. Ragna prit sur lui.
Jaxon se demanda un instant s’il ne ferait pas mieux de trancher la gorge de l’homme avant la tombée de la nuit plutôt que d’attendre l’aube.
Un coup de stylet dans le plexus ferait l’affaire — celui de Carmen, enduit de poison — ou, à défaut, une belle entaille à la cheville. Bien sûr, il ne faisait qu’y penser. Il ne le tuerait pas pour de vrai. Et s’il glissait plutôt quelque chose dans sa nourriture ? Il existait une drogue qui provoquait une diarrhée impossible à arrêter.
Non, le poison ne ferait rien à cet enfoiré d’estomac.
Les Occidentaux avaient des tripes d’acier, et Rem était pire que la plupart. Sans même parler de ça, il refuserait tout bonnement de manger s’il sentait qu’on avait mélangé quelque chose à sa nourriture ; il avait de fortes chances de le repérer à l’odeur. Préparer un produit inodore demanderait beaucoup trop d’efforts, et consacrer autant de travail à un barbare lui semblait du gaspillage.
« Seigneur. »
Audin invoqua son dieu sans la moindre trace d’amusement. Cette fois, le mot était chargé d’une colère pure. Le Dieu de la Guerre était peut-être sur le point de se manifester en personne.
Une lumière dorée parcourut tout le corps d’Audin, remontant par petites vagues de ses chevilles jusqu’à ses pectoraux, avant de s’évanouir.
Les textes de la guerre sainte enseignaient qu’il fallait pardonner même au pécheur qui avait reçu son châtiment, et à celui qui avait fauté par pure incapacité.
C’était clairement le deuxième cas. Audin résolut de pardonner à Rem, qui n’avait tout simplement rien dans le crâne.
Rem avait l’air satisfait. Il avait fait ce qu’il voulait. Son sermon terminé, il reprit son ton habituel.
« Hé, maintenant, le capitaine vaut la peine qu’on s’entraîne avec lui. Hé, connard sans sens de l’orientation, à partir de maintenant, appelle-le vice-capitaine. Grand gaillard, arrête de dire “frère” et appelle-le juste “frérot”. Et toi, le chat sauvage, essaie simplement de ne pas te faire voir. »
« Il n’y a pas de vice-capitaine. »
Enkrid commença par rejeter la partie la plus problématique.
« Ah, c’est ça ? Bon, comme tu veux. »
Rem sourit et hocha la tête, comme si cela lui était égal.
Les trois s’étaient déjà retenus une fois ; ils laissèrent donc passer les paroles de Rem. Ils l’avaient vu de leurs propres yeux et savaient quelle force il venait de déployer. Et Rem n’avait été que le premier. Chacun d’eux avait aussi gardé quelque chose en réserve.
« On dirait que tous les remèdes à base de feuilles de Dryade vont finir par te servir à toi. »
Ann arriva après ce qui avait pu être un entraînement, une bagarre ou une catastrophe naturelle, et entreprit d’appliquer divers remèdes sur le corps d’Enkrid tout en parlant.
Jaxon se tenait à proximité et lui posait des questions. Contre toute attente, il s’y connaissait plutôt bien en médecine ; ils trouvèrent donc quantité de sujets de conversation.
Pendant qu’on le soignait, Enkrid les observa et se dit qu’ils n’avaient pas l’air particulièrement en froid.
Il s’adressa à Jaxon, qui se montrait plus chaleureux que prévu.
« Ta copine ne se fâche pas ? »
C’était une plaisanterie lancée au hasard, sous-entendant qu’il se montrait un peu trop familier avec Ann. Sans doute un effet secondaire de tout ce temps passé auprès des elfes. Jaxon le fixa un instant d’un air absent, puis répondit :
« Un poignard empoisonné suffirait. Approche-toi avant qu’elle puisse se servir de son escrime. »
Enkrid se tut un instant. Il se rappela un événement survenu environ deux jours plus tôt, lorsque Jaxon était arrivé par-derrière pour lui tapoter le dos.
Sur le moment, il n’y avait pas prêté grande attention et s’était contenté d’être légèrement surpris. Mais, en entendant les paroles de Jaxon, tout s’éclaira.
À l’époque, je n’étais pas inattentif. Même si un poignard ou une flèche m’était arrivé dessus de nulle part, j’aurais réagi. J’entendais même Œil-de-Travers renifler à bonne distance.
Œil-de-Travers était resté dans les parages environ deux jours après avoir vérifié qu’Enkrid était de retour, puis il était parti quand bon lui avait semblé.
Comme si cela suffisait amplement entre amis, il ne s’était pas précipité vers lui et n’avait pas cherché à lui témoigner davantage d’affection.
Tout ce qui se passait dans les environs restait à portée de ses sens, y compris les allées et venues d’Œil-de-Travers.
Si cela avait compté, ou si son instinct l’avait alerté, il l’aurait su. Et pourtant, Jaxon avait échappé à chaque fil de cette toile sensorielle avant de lui tapoter le dos.
Il avait exposé son dos.
Et si Jaxon avait tenu un poignard empoisonné à cet instant ?
« C’était le moment, hein ? »
« C’était le moment. »
Des mots que seuls eux deux comprenaient.
« De quoi vous parlez ? » demanda Ann, mais aucun des deux ne prit la peine de lui expliquer. Il y avait tout simplement trop de choses impossibles à mettre en mots, comme les attaques silencieuses et la façon dont Jaxon s’était faufilé dans le réseau de vigilance qu’Enkrid avait déployé autour de lui.
Ann n’insista pas. Elle doutait de comprendre, même si on lui expliquait, et, pour être honnête, cela ne l’intéressait pas tant que ça.
Ce qui l’intéressait, c’était de préparer des remèdes, de composer des traitements pour toutes les maladies et Ragna. Voilà tout.
En entendant Jaxon, Enkrid y repensa.
Rem utilisait une fronde et préparait quelque chose qui exploserait même si on le bloquait. Jaxon disait qu’il pouvait prendre le dos.
C’était une approche différente de son entraînement avec Rem, mais tout aussi intéressante.
Cela lui rappela ce jeu d’enfant où l’on s’attachait une longue bande de tissu dans le dos avant de se poursuivre pour attraper la queue de l’autre.
Ne laisse personne te prendre dans le dos.
S’entraîner contre Jaxon de la manière habituelle ne servirait à rien. Le seul moyen de l’emporter était de le battre sur le terrain de la perception.
Avec Rem, il s’agissait d’encaisser tout ce qu’il lui lançait. Tous deux semblaient dire la même chose, simplement de façons différentes. C’était ce qu’Enkrid en comprenait.
Pas encore attrapé.
Aucun des deux ne l’avait dit clairement, mais les intentions n’avaient pas besoin de mots pour se faire sentir.
C’étaient deux hommes qui avaient franchi une limite et continué d’avancer.
Combien de temps s’était écoulé depuis qu’il les avait dépassés ? Et voilà qu’ils avaient déjà renversé la situation.
Rem avait dit qu’il n’était que le début. Ensuite viendrait Ragna. Dès que le corps d’Enkrid fut remis, il retourna affronter Ragna.
Pour résumer, Ragna était déterminé à démanteler l’escrime qu’Enkrid avait tant travaillé à construire.
Fiuu.
S’entraîner avec Ragna, c’était tout l’inverse de l’entraînement avec Rem. Rien de spectaculaire : Enkrid ne parvenait même pas à faire s’entrechoquer leurs lames.
« Qu’est-ce que ça fait ? »
demanda Ragna. Une exaltation nouvelle brillait dans ses yeux rouges. Il s’amusait.
Il s’était arrêté au beau milieu d’un coup, gardant la pose, mais il n’y avait aucune ouverture. Un geste en apparence banal recelait quelque chose d’extraordinaire.
Ça se voyait aussi.
« Comment tu as fait ça ? »
« J’y ai mis un peu de force. »
Présentée ainsi, l’explication manquait presque de respect à Ermen, l’elfe. C’était vraiment censé expliquer quelque chose ?
« Il suffit vraiment d’y mettre un peu de force ? »
« Oui. »
Ragna le dit comme si c’était évident, et Enkrid était secrètement d’accord avec lui.
S’il n’y avait rien d’autre à faire que d’y mettre de la force, alors il fallait y mettre de la force. Que faire d’autre ?
Ragna avait momentanément doublé la portée de son épée, créant le long du fil une lame d’énergie vitale semblable à celle des elfes, puis l’avait projetée en avant. Enkrid avait senti au fond de lui que bloquer le coup signifiait mourir et avait tout juste réussi à l’esquiver à temps.
Autrement dit, ce n’était pas une technique faite pour l’entraînement.
« C’est vraiment censé être un entraînement ? »
demanda Enkrid.
« Ça te dérange ? »
lui renvoya Ragna.
Rem comme Ragna, tous deux avaient laissé libre cours à leur folie. Ils n’étaient pas venus pour respecter les règles d’un entraînement. Ils étaient venus armés des seules méthodes qu’ils estimaient capables de le vaincre.
Pas de règles. Rien de convenu. Juste la volonté d’avancer et la soif de progresser.
Comment aurait-il pu ne pas aimer ça ?
« Non. »
Enkrid répondit simplement. Sans s’en rendre compte, il avait un sourire aux lèvres.
Bien sûr que ça ne le dérangeait pas. L’épée de Ragna était impossible à bloquer et presque impossible à esquiver. On aurait dit une épée capable de trancher l’Épée qui bloque les vagues.
Je dois comprendre ce qu’il a enroulé autour de cette lame avant de songer à l’arrêter.
Ragna lui-même ne semblait pas savoir exactement ce qu’il avait fait, ni comment. Pour le découvrir, il faudrait creuser, poser des questions et le pousser à s’expliquer.
Établir le système.
Ce n’était pas encore achevé. D’une certaine façon, il s’agissait plutôt du début. Non, c’était le début. Il ne faisait que commencer, ce qui lui laissait encore énormément à accomplir.
Enfin, Audin s’avança avec une solution qu’il avait trouvée seul. Il s’était contenté de reprendre l’approche d’Enkrid.
« C’est une méthode pour se protéger d’un déluge. »
Les détails différaient peut-être un peu, mais Audin avait utilisé une technique qui consistait à bloquer et encaisser chaque coup de l’Épée qui bloque les vagues en s’appuyant sur sa seule endurance. Lorsque le Jeu des nombres l’avait mis en difficulté à mi-parcours, il avait compensé avec son corps ; quant à la plaque de fer de son armure sacrée, elle était assez solide pour résister à Penna.
Au même instant, Audin avait fait appel à la puissance divine sous une forme semblable à celle des deux autres. La lumière dorée s’était rassemblée et épaissie, prenant l’aspect d’un cuir dense.
Comprimée et superposée.
La Volonté était une force informe. Suffisait-il vraiment de le vouloir pour la rassembler et la comprimer ?
Un doute surgit. Une question, aussi. Mais sa pensée bifurqua presque aussitôt.
Si l’on croit une chose impossible, rien n’arrivera.
Si l’on croit qu’elle est possible, tout peut arriver.
Aker, un chevalier d’une époque révolue, avait insufflé sa Volonté dans une épée et façonné quelque chose de proche d’une Épée démoniaque. Ce qu’il y avait placé était une part de sa propre volonté ; cette part était devenue une conscience qui exprimait ses intentions depuis l’intérieur de la lame. C’était son Transfert qui avait rendu la chose possible.
La Volonté, la Sorcellerie, la puissance divine : tout cela peut changer de forme.
L’Endurance consistait à résister, mais, poussée assez loin, elle devenait le Corps d’acier. La Volonté s’était transformée et durcie jusqu’à devenir un bouclier pour le corps.
« On dit qu’il existe un stade où elle ne s’assèche pas et ne s’épuise jamais : c’est ce qu’on appelle Ousque. Et on dit qu’il existe un stade où la nature même de ce que l’on possède est différente : c’est ce qu’on appelait Induless. Une langue ancienne. »
Les paroles que Ruagarne avait prononcées un jour revinrent à Enkrid. Elle lui avait transmis ce qui s’était perpétué de génération en génération et, à présent qu’il était parvenu jusque-là, il pouvait enfin les méditer et bâtir quelque chose de nouveau à partir de ces mots.
Ousque, c’est un puits qui ne se tarit jamais. Cela désigne la quantité de Volonté. Et Induless, c’est…
Non pas la quantité, mais la qualité. Une forme de Volonté d’une nature différente. Et comment la cultiver ?
Lorsqu’il songeait à la manière de la saisir et d’apprendre à la maîtriser, le chemin devant lui lui semblait infiniment lointain.
Il croyait presque entendre le Batelier quelque part, ricaner et se moquer de lui.
« Et quand est-ce que tu vas maîtriser ça ? En mourant encore des milliers de fois, comme avant ? Épuise-toi, brise-toi. Tu seras fichu et condamné à rester bloqué aujourd’hui pour toujours. »
Les railleries du Batelier ne faisaient aucun effet à Enkrid. Comme toujours, elles ne faisaient que l’aiguillonner.
Induless.
Il possédait Ousque et avait même su lui donner forme dans son escrime. Mais Induless était un domaine qu’il ne connaissait pas du tout.
Boum.
Son cœur battit. La joie l’envahit et il eut envie de partir en courant quelque part. L’émotion le traversa comme un courant électrique. L’excitation et l’impatience lui donnaient envie de bouger, de faire quelque chose de son corps.
« … Tu comptes vraiment dormir dehors, à la belle étoile ? Pourquoi démolis-tu une caserne en parfait état ? Je n’arrive sincèrement pas à suivre ta logique. Pas que j’en aie besoin, alors je vais laisser tomber. On la reconstruira, un peu plus grande cette fois. En attendant, tu vivras sous une tente. C’est assez confortable, non ? »
Kraiss disait quelque chose à côté de lui, mais ses paroles ne lui parvenaient pas vraiment.
« Tu m’écoutes ? On dirait que non. Oui, c’est bien ça. Qu’est-ce qui te met dans cet état, cette fois ? »
Kraiss renonça à se faire entendre et s’éloigna. Il y avait des autorisations à demander et du travail à organiser, mais dans un état pareil, l’homme n’écouterait pas un mot.
Enkrid resta sur place et exécuta trois cents coups verticaux. Répéter des exercices simples tout en laissant vagabonder ses pensées était une vieille habitude.
Il retourna le problème dans tous les sens, le médita. Au milieu de ce processus, tandis qu’il contemplait une nouvelle destination et rêvait de l’atteindre, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la joie.
À la tombée du soir, Enkrid avait suffisamment apaisé son excitation pour regarder son unité et lui dire ce qu’il pensait vraiment.
« Je le pense sincèrement. Vous êtes tous complètement cinglés. »
Il avait l’impression d’imiter Crang, parlant avec plus de franchise que d’habitude. Il pensait chaque mot.
Et chacun des membres de son unité se hérissa.
« … Je ne veux vraiment pas entendre ça de votre bouche, capitaine. Je le pense. »
Rem ne s’emporta pas, mais il le dit avec plus de sérieux qu’Enkrid ne lui en avait jamais entendu.
« Va-t’en, Esprit maléfique. Seigneur, chasse le démon qui a pris racine dans la tête de cet homme. »
Audin pria. Il appela même Teresa pour qu’elle vienne chanter un hymne à ses côtés.
Teresa acquiesça et se joignit aussitôt à lui, prêtant sa voix à leurs efforts pour chasser ce qui s’était emparé d’Enkrid.
« À qui s’adresse exactement cette prière ? Ann aurait-elle mis quelque chose dans le remède ? »
Jaxon observa l’enthousiasme et la joie qui transparaissaient dans les yeux d’Enkrid et fit cette remarque.
Il fallait forcément qu’il y ait du poison là-dedans. Sinon, son comportement soudain n’avait aucun sens.
Cela dit, en y réfléchissant, cet homme avait toujours été comme ça. Son niveau avait toujours fait des bonds sans prévenir, et il avait toujours fait des choses qui tenaient de la folie.
Rien de nouveau. Ce qui était désagréable, c’était simplement d’être mis dans le même sac que le barbare et les autres.
Jaxon déplaça ses pieds avec une aisance exercée et recula, poussant Ropord devant lui.
« Pas moi. Je suis parfaitement sain d’esprit. »
Ropord le nia, et Fell marmonna sur le côté qu’il était peut-être doué, au fond, de devenir fou.
Ropord l’entendit et répliqua : « D’accord, alors tu es un génie. Tu es déjà complètement cinglé. »
Les deux hommes se fusillèrent du regard.
Esther, sous sa forme de panthère, était assise sur le toit, le menton posé sur ses pattes, et observait la scène. Ruagarne se tenait près d’une tente dressée à côté de la caserne démolie et faisait rôtir des chenilles sur une brochette en bois.
Une fois grillées, elles avaient un goût plus sucré que le miel ; elle ne comptait donc pas partager. De toute façon, personne ne lui en aurait demandé.
Elle faisait rôtir les chenilles une par une, qui crépitaient sur la brochette, quand elle s’interrompit et gonfla les joues en souriant.
« Était-ce vraiment nécessaire de le dire tout haut ? »
Bien sûr que non. Naturellement, personne ne lui prêta attention.
La vérité était toujours amère, mais si l’on ne formulait jamais les choses amères, on pouvait les garder cachées.
« Tu me traites de fou ? Je ne crois pas, non. Bon, j’admets que personne ne savait ce qu’il faisait quand j’ai demandé un entraînement. Alors peut-être. »
La dernière remarque de Ragna déclencha une nouvelle vague de chaos.
« Quoi ? Tu veux mourir ? Le capitaine, c’est un bras, mais toi, t’es une tête. Espèce de connard sans sens de l’orientation. »
« Je trancherai ça avant que ça ne s’approche. »
« Tu veux essayer ? »
« Vas-y. »
Rem et Ragna se jetèrent l’un sur l’autre.
« Arrêtez de parler de talent. Si tu te fixes une limite avant même de commencer à courir, tu n’iras jamais plus loin. »
« Ah, moi, j’ai un talent sans limites, alors ça ne me concerne pas. Mais toi, c’est différent, hein ? C’est pour ça que tu t’énerves ? Ça va, je comprends. Je ne te tapoterai pas dans le dos, mais je fermerai les yeux. Je ne dirai pas un mot aux recrues dont tu t’occupes. »
Fell prononça ces mots en mimant le geste de se fermer la bouche avec une fermeture éclair. Ropord tressaillit en le voyant.
Depuis quand cet enfoiré avait-il autant de répondant ? Il avait changé, sa façon de provoquer les gens. Avant, il était à peu près au même niveau que lui, mais plus maintenant.
« Tu veux mourir ? »
Ropord riposta.
« Hein ? La plupart des gens dans ce monde ne veulent pas mourir, mais il s’avère que tu fais exception ? »
Fell s’en tira avec brio.
Pas de doute, il avait progressé. Pourquoi ? Son voyage avec Enkrid. Quelque chose qu’il avait appris en chemin, au retour.
À cette pensée, Ropord lança à Enkrid un regard où perçait une légère rancœur, puis s’en débarrassa aussitôt.
Au début, il s’était demandé pourquoi Enkrid enseignait à Fell à part. Mais, en y réfléchissant, qu’est-ce que ça pouvait bien faire ?
Il n’avait qu’à rattraper son retard lui-même.
Ruagarne finit ses chenilles et les mangea. Jaxon se mit à sculpter un morceau de bois qu’il avait trouvé quelque part.
Râpe, râpe : de fines boucles d’écorce tombèrent sous la lame.
En observant tout cela, Enkrid sourit en silence. Une pensée lui vint.
Il aimait vraiment cet endroit. Cet instant. Ces gens.
Aucun d’eux ne se moquait du rêve d’un autre et, s’ils estimaient leur niveau insuffisant, ils se mettaient à s’entraîner. C’était tout naturel. Pas de jalousie, pas de tentatives pour l’emporter par des moyens douteux.
Pour eux, c’était une évidence.
Était-ce vraiment si évident ? Combien de temps avait-il erré avant de trouver ça ?
Combien de gens l’avaient envié, maudit et raillé ?
La pensée lui vint d’elle-même. L’ordre de chevaliers dont Enkrid avait rêvé et qu’il avait souhaité était juste là.
Et alors…
« Que penseriez-vous de suivre la voie du Chevalier sacré ? Il faut bien croire en un dieu, après tout. »
Quand on le lui demanda le lendemain, il put secouer la tête avec une ferme résolution.
« Et vous, qui êtes-vous ? »
« On pourrait dire que c’est mon père adoptif. Mon frère. »
Un visiteur était arrivé à la Garde-frontière pendant qu’Enkrid se trouvait dans la cité des elfes.
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