Chapitre 655
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 655 : Qu’est-ce que ça fait ?
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« Tu n’avais pas dit que tu allais voir les elfes ? »
demanda Jaxon. Comme toujours lorsqu’une chose le surprenait, il le tutoya. Même depuis le toit, sa voix portait, nette et tranchante. Elle avait une telle force. Une flamme froide, si l’on devait lui donner un nom.
Froide, mais chargée de chaleur. Un ton de défi. Ses yeux brûlaient tandis que sa voix restait parfaitement égale.
« J’y suis allé, et j’ai trouvé un démon. »
Quoi que Jaxon dise, Enkrid le prenait avec calme. Peut-être était-il un peu perplexe.
« Et alors ? »
demanda de nouveau Jaxon.
« … Je l’ai taillé en pièces et tué. »
En temps normal, il ne l’aurait pas formulé ainsi. Maintenant qu’il avait mis de l’ordre dans ses pensées, il pouvait raconter les choses plus en détail. Il n’avait plus besoin de parler comme ces fous. Après tout, il avait réussi à structurer sa pensée.
Mais ce genre de choses se disait dans le calme, pas devant des gens qui affûtaient leurs ardeurs comme des lames.
Alors les mêmes mots qu’il avait lancés à Ermen lui échappèrent, par vieille habitude.
Cela dit, personne ici n’aurait rien à redire.
« Pas faux. »
acquiesça Ragna en se levant. Il fit quelques pas, l’épée à la main, puis la dégaina.
Tching.
Un tintement si pur qu’il en était presque douloureux. Ragna lança son fourreau sur le côté de la main gauche, saisit la poignée à deux mains et prit la parole.
« Pousse-toi, chiot dégonflé. À mon tour. »
Il avait dû mettre la main sur une belle épée pendant l’absence d’Enkrid. La lame brillait doucement, presque de la couleur du ciel.
Elle était forgée en acier valérien et en fer forgé nuairien, avec un mélange d’argent pur.
Une lame épaisse, une lame longue. C’était depuis toujours la marque de fabrique de Ragna, comme l’était le vieux fer le plus dur.
On disait Ragna génial, doté d’un talent béni par les cieux eux-mêmes ; à présent, même ses yeux s’embrasaient. Il ne cherchait pas à le cacher.
Enkrid l’observa en silence. Ragna parla.
« Si tu ne bloques pas, tu mourras. »
À force de s’entraîner à l’épée, on pouvait perdre un bras ou une jambe. C’était ainsi que Ragna avait appris.
Il parlait sérieusement, mais le coin de sa bouche se releva. L’impatience, le plaisir, l’excitation : tout lui échappait, voilà pourquoi.
Un regard au visage et à la posture de Ragna suffit à Enkrid pour le comprendre.
C’était en partie instinctif ; en partie, il avait toujours su déceler ce genre d’émotions. Et ces derniers temps, côtoyer des elfes pour qui la maîtrise de ses émotions était une évidence avait aiguisé sa perception de ce qui se cachait sous la surface des autres.
Quoi qu’il en soit, Ragna parlait, la voix pleine d’attente.
« Toi aussi, tu vas y aller mollo ? »
demanda Enkrid, le visage impassible. Ragna répondit avec son épée.
Aucune préparation, aucun mouvement préalable. L’instant d’avant, il se tenait immobile ; l’instant d’après, sa lame avait jailli comme une chose tranchée qu’on aurait lancée.
Clang !
Enkrid leva Penna à la verticale et détourna le coup avec le plat de la lame, puis bondit de côté comme s’il avait été propulsé.
Boum !
L’air se déchira. La deuxième attaque de Ragna, déjà amorcée, fendit l’espace où Enkrid se trouvait un instant plus tôt.
De l’estoc initial à la taille qui suivit, aucune attaque n’avait été retenue. Pourtant, vu de l’extérieur, Enkrid semblait esquiver sans effort.
Il prédisait et réagissait. Lorsqu’une ouverture se présentait en pleine séquence, il recalculait aussitôt ; si cela ne suffisait pas, il arrêtait le coup par la force. Quand une attaque déjouait ses prévisions, sa technique et ses muscles prenaient le relais. Il y eut quelques instants où il parut se débattre désespérément, mais, dans l’ensemble, tout semblait se dérouler exactement comme il le voulait.
Il adaptait sa tactique en temps réel.
À condition de suivre chaque variable et de rester entièrement concentré sur l’instant où le combat se jouait vraiment, on pouvait accomplir quelque chose de semblable.
Mais était-ce seulement possible ?
Levez les yeux, et vous ne voyez plus vos pieds. Enkrid, lui, voyait les deux à la fois.
Il faisait paraître inévitables les coups qui semblaient dus au hasard ou à la chance. Comme s’il observait le combat de très haut.
En temps normal, une telle chose ne se produisait tout simplement pas. Mais puisqu’ils en étaient témoins, il ne leur restait rien à dire.
Rem sut comment cela finirait avant même que les deux hommes ne se soient vraiment lancés.
Avant le retour d’Enkrid, il s’était battu dix fois contre Ragna, et les dix combats s’étaient terminés par un match nul. Impossible de dire qui l’emporterait. Et si lui-même avait été poussé aussi loin, Ragna subirait le même sort.
L’Épée qui bloque les vagues n’avait pas de contre parfait. Peu importe ce qu’on lui opposait, elle tenait bon. Ragna ne la briserait pas non plus ; une fois cela compris, le combat tournerait à une épreuve d’endurance.
Ousque.
Quand ce moment viendrait, sa Volonté inépuisable accueillerait le salaud qui ne savait pas retrouver son chemin.
Combattre Enkrid donnait à Rem l’impression de s’enfoncer dans un marécage. Son instinct était redoutable, là-dessus, aucun doute.
Quand Enkrid réfléchissait de façon stratégique, il s’imaginait saisir son adversaire par la cheville et le tirer lentement dans l’eau, jusqu’à ce qu’elle lui passe au-dessus de la tête.
Une fois rendu là, le champ de bataille lui appartiendrait tout entier. Voilà ce qu’il cherchait à faire.
Si Rem le voyait, Ragna le ressentait.
Je vais perdre.
Son génie compressa le raisonnement et en tira directement la conclusion. S’il continuait ainsi, il perdrait. Dès qu’il se fit à cette idée, il changea de posture.
Il avait montré cette technique quelques fois à Rem. C’était le début d’une attaque presque impossible à contrer.
Tous les muscles de son corps se tendirent, et il concentra chaque parcelle de Volonté en un unique coup vertical.
Le mouvement lui-même n’était qu’une simple taille du Style de l’épée lourde, mais, pour celui qui lui faisait face, il n’avait rien de simple.
Une épée semblable au tonnerre, à un éclair lancé par un dieu.
On aurait pu dire que Ragna avait pris ce qu’il avait vu faire à Enkrid, concentré toute sa force dans un seul coup, puis l’avait reforgé à sa manière.
Ragna, lui, dirait simplement qu’il frappait fort.
Il écarta les jambes et leva les deux bras au-dessus de sa tête. Tout se déroula en un temps incroyablement court. La préparation était presque inexistante. C’était ce qui rendait le coup si difficile à bloquer. En plein combat, le champ de vision se rétrécissait : c’était ainsi.
Dans un combat où la moindre entaille pouvait coûter la vie, même le guerrier le plus aguerri finissait, à un moment donné, par ne penser qu’à l’étape suivante.
C’était pour cela que la Vision du futur, la technique des chevaliers, s’appelait l’œil qui voit un pas en avant.
Quelle que soit la finesse de perception d’un chevalier, il y avait des instants impossibles à prévoir. Et même en les prévoyant, on réagissait trop tard. Si Enkrid tentait de fuir, Ragna le poursuivrait pour frapper. Ses pieds étaient bien plus rapides qu’ils n’en avaient l’air.
C’était vrai même face à quelqu’un qui avait grandi à courir à travers les vastes plaines de l’ouest.
Reculer ne suffisait pas à échapper à cette épée. Rem avait réussi à la contrer en se rapprochant juste avant l’impact, réduisant de moitié la force du coup. Une manœuvre complètement, terriblement dangereuse à tenter dans un combat d’entraînement.
Ils avaient tous deux failli mourir. Après cela, ils avaient cessé de s’entraîner ensemble. Un autre échange, et l’un d’eux y resterait ; ils le savaient tous les deux.
À présent, cette même épée s’abattait sur Enkrid.
Pour tous ceux qui regardaient, il n’y avait pas la moindre ouverture.
« Oh. »
murmura Audin. À l’instant où Ragna rassembla son élan et prit sa posture, Enkrid fit un grand pas en arrière.
Impossible de dire si Ragna avait pris sa posture en premier ou si Enkrid avait reculé en premier. Les deux gestes s’étaient produits au même moment.
Bien sûr, même à cette distance, Ragna aurait pu le poursuivre et frapper.
Sa taille intégrait la technique d’épée enchaînée d’Aoara.
Mais la perte de puissance due à la distance était bien réelle. Enkrid avait placé juste assez de terrain entre eux.
Un déplacement tactique.
Lire la forme que prendrait un combat avant qu’elle ne se dessine. Cela rappelait le style d’épée appelé la Toile d’Aker, mais allait encore plus loin.
La Toile d’Aker acculait l’adversaire et le maintenait au sol. Ce qu’Enkrid montrait à présent, c’était la capacité de tout arrêter, quoi qu’il arrive.
Est-ce que ses pensées vont plus vite ?
Non. Il faisait tourner deux raisonnements en parallèle. Si Rem l’avait remarqué, Jaxon l’aurait remarqué aussi, tout comme Ragna et Audin.
Tous avaient les yeux brillants.
Ragna frappa au terme de son mouvement, et Enkrid balaya l’air horizontalement avec sa lame courte pour lui faire face.
Deux morceaux de fer chargés de Volonté s’entrechoquèrent et fendirent l’air.
Boum !
Comme si quelqu’un avait comprimé l’air avant de le faire exploser. Le tonnerre du ciel rencontrait un volcan en éruption.
Une ligne couleur de ciel et une ligne bleu pâle comme le clair de lune se rencontrèrent, puis se séparèrent.
S’engager à fond dans un choc frontal les aurait tous deux désavantagés ; ils ne firent donc que se frôler en biais.
Ils s’entraînaient, et chacun recula d’un pas.
Enkrid et Ragna se croisèrent, l’un partant à gauche, l’autre à droite, et la distance entre eux s’agrandit.
C’était terminé. Ragna avait dépensé presque toute sa Volonté. Il lui fallait du temps pour récupérer. Pas à Enkrid.
« Tu veux continuer ? »
Enkrid leva Penna devant son visage et posa la question.
Ragna plongea un instant son regard dans les yeux bleus d’Enkrid, puis baissa son épée et alla se placer à côté de Rem.
Voir Rem et Ragna debout côte à côte avait quelque chose de presque comique. Quiconque savait à quel point leurs rapports s’étaient envenimés pendant l’absence d’Enkrid aurait trouvé la scène déroutante.
« À vous, les deux frères rabougris. »
lança Audin en s’avançant. Ses yeux brûlaient comme ceux des autres. La joie, l’excitation et l’impatience se lisaient sur son visage. Avait-il toujours été comme ça ? Ou avait-il changé au contact d’Enkrid ?
Quoi qu’il en soit, ça n’avait plus beaucoup d’importance.
Chacun d’eux avait en lui une flamme de compétition. On aurait dit des fous qui ne demandaient qu’à se battre, peu importe contre qui.
Une lumière dorée émanait du corps entier d’Audin. Elle dérivait sur sa peau comme du sable, coulait vers le bas, effleurait le bout de ses pieds, puis remontait le long de ses mollets. Ce sable doré qui le recouvrait de la tête aux pieds était la marque du pouvoir divin qu’Audin portait en lui.
« C’est toute ma force, pour l’instant. »
Il bougea en prononçant ces mots. Une lumière jaillit de son poing serré.
L’éclat se rassembla en un seul point et fila vers le visage d’Enkrid.
Le mouvement était un coup de poing, pivotant sur le pied gauche et porté par une torsion des hanches. Mais, renforcé par le pouvoir divin d’Audin et par le corps solide qu’il avait forgé au fil des ans, il se transforma en une lance de lumière.
Bang !
Enkrid le bloqua. Mais la lance de lumière ne s’arrêta pas là. Elle se dispersa et s’abattit sur lui comme une pluie d’étoiles. Poings, pieds et parfois doigts tendus pour agripper visaient différentes parties de son corps. Enkrid bloqua, bloqua encore et continua de bouger les pieds.
Le combat ressemblait à Audin qui déversait toute sa force vers l’avant. L’un cherchait à réduire la distance, l’autre l’en empêchait.
Quand Audin parvint enfin à forcer le passage, Enkrid lâcha Penna, saisit son bras, le tordit et lui envoya le genou dans la mâchoire.
Paf !
Audin arrêta le coup avec la paume, mais ne put empêcher Enkrid de reculer et de ramasser Penna. Chaque mouvement s’enchaînait au suivant sans la moindre rupture.
Du moment où il lâcha son épée à celui où il la reprit, tout semblait calculé. Le hasard et la chance s’immisçaient toujours dans un combat, et pourtant, il donnait à chaque instant l’apparence de l’inévitable. Quand il se trompait dans ses prévisions, il agissait comme si cette erreur avait toujours été comprise dans ses calculs.
Il séparait ses pensées, accélérait l’une d’elles et calculait tout à la fois. C’était ainsi qu’il se battait.
Je ne peux pas le vaincre.
Rem entrevit encore une fois l’avenir. Audin arriverait à la même conclusion.
Le pouvoir divin d’Audin était leur meilleur atout, mais ses limites étaient évidentes.
En regardant depuis le côté, Rem sentit sa hache vibrer faiblement. L’Arme héritée, qui possédait sa propre volonté, lui transmit quelque chose.
Je sais. Mais il ne cherche à tuer personne, alors inutile d’intervenir. C’est… enfin, c’est un jeu.
La hache disait qu’elle pouvait tous les tuer. Rem ne le voulait tout simplement pas. Elle l’avait mal compris.
Avoir très envie de gagner et vouloir tuer, ce n’était pas la même chose.
S’il libérait la Sorcellerie contenue dans la hache, il trouverait peut-être une solution. Mais il n’en avait pas envie. Même après avoir perdu, Rem ne se sentait pas mal. Au contraire, il se sentait bien, comme purifié. Audin semblait éprouver la même chose.
« J’ai perdu. »
Des trois, Audin fut le seul à le dire à voix haute. Puis il demanda, tandis que la sueur lui ruisselait du visage :
« Qu’est-ce que ça fait ? »
À bien y regarder, Enkrid avait lui aussi tout donné. Il était trempé de sueur, de la tête aux pieds.
Ragna et Rem aussi.
La question d’Audin renfermait bien des choses.
Tous repensèrent à l’Enkrid qu’ils avaient rencontré lorsqu’il avait rejoint l’escouade en tant que chef.
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