Chapitre 654
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSIONNE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 654 : L’entraînement et le combat véritable
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L’elfe qui s’était proposé comme guide avait beaucoup appris lorsqu’il était mercenaire pour la Guilde de l’Information. Par habitude, son regard balayait les environs et enregistrait tout ce sur quoi il se posait.
Il se posa sur le chevalier en armure noire, étendu au sol. Un visage familier.
Serpent Noir Elle ?
Ils s’étaient croisés une fois, brièvement, mais il n’avait pas oublié cette armure. Trop singulière pour qu’on l’oublie. Son regard accrocha le nom gravé avec soin sur la plaque noire. L’armure elle-même dégageait une énergie sinistre et menaçante, mais le nom inscrit dessus semblait empreint d’une tendresse presque palpable.
Olivia. Sofia.
Difficile de ne pas remarquer ce genre de détail. À la lumière de la scène, tout s’éclairait. L’elfe qu’Ermen avait choisi comme héritier était celui qui leur servait à présent de guide. Son regard ne cessait de se déplacer, déchiffrant les traces du combat.
Il les a tous vaincus à lui seul.
Même si tous les trois s’étaient ligués pour abattre Serpent Noir Elle, cela aurait déjà été impressionnant. Or, la scène devant lui racontait tout le contraire.
« Un Cultiste. Il se faisait appeler l’Apôtre de la Réincarnation, c’est bien ça ? »
Ruagarne posa la question comme s’il l’avait attendue. L’elfe acquiesça avec prudence et reporta son regard sur les lieux.
Cela expliquait la silhouette qui tenait le bâton cerclé de fer à son extrémité.
Un apôtre de la Secte de la Seconde Venue. Une menace pour le continent. Le porte-parole des démons.
Les noms ne manquaient pas pour désigner ce qu’Enkrid venait de tuer. Ce n’était pas un démon à proprement parler, mais il avait fait pire que la plupart d’entre eux.
L’elfe avait entendu dire que cet Apôtre avait, à lui seul, rasé une ville entière. Il avait aussi appris qu’il avait maudit des centaines de personnes pour les transformer en spectres.
Si on l’avait laissé agir à sa guise une décennie de plus, peut-être davantage, il aurait pu devenir une véritable légende.
Du moins, c’était ainsi que l’elfe voyait les choses.
« C’était du costaud, c’est sûr, mais rien d’insurmontable. »
Fell fanfaronna.
Maintenant qu’il avait reconstitué toute la scène, l’elfe ne put s’empêcher de rester stupéfait. Au point d’en oublier son sang-froid habituel.
Était-ce vraiment arrivé ?
« Vous avez tué un Apôtre ? »
« Même si c’était peut-être un imposteur. »
La question lui avait échappé sous le coup d’une véritable stupeur. Enkrid répondit d’un ton plat, et il le pensait sincèrement. L’elfe jugea qu’il disait vrai.
Vu de l’extérieur, c’était l’elfe qui avait perdu son calme, pas Enkrid. Les yeux de l’elfe s’étaient écarquillés tandis qu’Enkrid demeurait parfaitement impassible.
« Un imposteur ? »
Cela ne semblait pas très crédible.
Quand l’elfe insista, Ruagarne secoua la tête et interpella Enkrid.
« Enki. »
« Quoi ? »
« Quand tu seras rentré, fais un échange avec Rem. »
« Je l’aurais fait même sans que tu me le demandes. »
« Alors, tu comprendras. »
Comprendre quoi, exactement ? C’était difficile à dire. Et pourtant, il avait vaguement l’impression de le savoir.
« Si c’est un imposteur, celui qui a monté tout ça mérite qu’on le couronne aujourd’hui même comme le plus grand théâtre ambulant du continent. Sinon, ce sont des voleurs qui ont mis leur âme en gage pour réunir tout ça. Dans les deux cas, cette armure et le bâton que tenait l’Apôtre sont d’une rareté exceptionnelle. »
L’héritier choisi par Ermen avait beaucoup de qualités, mais aussi quelques défauts. Pour un elfe, il parlait vraiment beaucoup.
Il débita tout cela d’un seul souffle, puis se tourna vers Enkrid.
« Ah bon ? »
Enkrid hocha à peine la tête. L’elfe prit une grande inspiration, puis reprit d’un ton posé.
« Oui. Voilà le symbole de Serpent Noir Elle, et ce que tenait l’Apôtre est fait de métal magique. Tu sais ce que c’est, le métal magique ? Ah, ça me rappelle ma première année comme mercenaire à la Guilde de l’Information. À la réception, il y avait une femme qui s’appelait Emily. Elle était toujours brusque avec moi, alors j’ai d’abord cru qu’elle ne m’aimait pas. Oui, c’est ça, je ne m’étais pas encore adapté au monde des humains, alors je ne comprenais pas. Mon instinct me disait qu’elle m’appréciait, mais elle était d’une sécheresse absolue. Ça m’a beaucoup appris sur la façon dont les humains parlent et se comportent. En particulier sur certaines manières, euh, dans les situations privées. Je ne dis pas que j’ai eu un enfant métis, hein. Grâce à Emily, qui veillait sur moi, j’ai fini par partir pour ma première mission, et… »
Les elfes n’étaient pas bavards de nature. C’était un effet secondaire de leur adaptation au monde des humains.
Les elfes ne pouvaient pas mentir. Mais le travail de mercenaire pour la Guilde de l’Information exigeait souvent de fabriquer quelque chose qui s’en approchait.
Après s’être creusé la tête pendant des jours, l’elfe avait trouvé une solution : au lieu de mentir franchement, il noyait l’information importante sous un flot de paroles, jusqu’à embrouiller complètement son interlocuteur. C’était devenu une habitude.
Il ne voyait pas de raison particulière de corriger ce travers, qui avait donc perduré. Entre elfes, parler ainsi ne posait aucun problème : ils savaient écouter patiemment et repérer l’essentiel.
Enkrid aussi savait le repérer, mais cela ne rendait pas la chose agréable à écouter. Les préambules étaient beaucoup, beaucoup trop longs.
« En bref. »
Enkrid l’interrompit. L’elfe venait à peine d’en arriver à son deuxième rendez-vous avec Emily.
« Pardon ? »
L’elfe savait écouter. Après tout, c’était son idole qui venait de parler.
« Résume. »
« Ah, euh… »
L’elfe cligna des yeux, pris au dépourvu, puis comprit qu’il n’avait pas besoin de cacher quoi que ce soit, cette fois. Il résuma.
« Ça coûte cher. »
En le regardant, Enkrid se dit qu’il ressemblait moins à Ermen qu’à Kraiss.
Un Kraiss de la race elfique.
En ramenant tout à une seule phrase, on se retrouvait à parler de couronnes. Le monde impitoyable l’avait-il usé ?
La formule n’était pas tout à fait juste. L’elfe avait participé au commerce au nom des siens ; sa façon de penser s’était donc développée naturellement avec le temps.
Et ce n’était pas une mauvaise chose.
À présent qu’ils étaient partis sur le continent, apprendre à vivre aux côtés des humains et des autres races impliquait d’apprendre à communiquer plutôt que de se refermer sur soi. Et le premier terrain d’entente serait forcément le commerce.
Négocier des avantages mutuels constituait un point de départ plus concret que de parler d’emblée de respect et d’égards réciproques.
Cela dit, Enkrid n’avait pas réfléchi à tout cela en détail. Il se disait que Kraiss ou Abnair s’occuperaient des subtilités. Il se contenta donc de poser la question qui l’intéressait.
« Pourquoi est-ce si cher ? »
« Le bâton est fait d’un métal qui absorbe la puissance magique. À force d’en absorber, il se bonifie avec le temps ; certains l’appellent pour cela la pierre vivante. D’autres parlent de pierre philosophale. Je me reprends : ce n’est pas seulement cher. Un objet pareil pourrait valoir un petit château. »
Pas étonnant. À qui ferait-il le plus plaisir comme cadeau ? À Esther ? À Kraiss ?
Ces pensées lui traversant l’esprit, Enkrid hocha une fois la tête.
Ensuite, personne d’autre ne leur barra la route du retour.
La mort d’un Apôtre allait faire des vagues sur le continent, mais pas comme une averse. Plutôt comme une bruine.
L’Apôtre de la Réincarnation n’avait jamais été du genre à se battre en première ligne. Il préférait les opérations clandestines et les manigances discrètes. Il en avait toujours été ainsi.
Si Enkrid n’avait pas tout fait pour contrecarrer ses plans, l’Apôtre de la Réincarnation n’aurait jamais eu besoin d’intervenir en personne. À bien y penser, Enkrid avait déjà fait échouer un nombre incalculable de complots du Culte.
À petite échelle, il y avait eu la chute d’une Colonie de Gnolls. À grande échelle, la fin de la guerre civile de Naurillia.
En chemin, l’Apôtre des malédictions et l’Apôtre des arts interdits avaient eux aussi trouvé la mort.
Du point de vue de l’Apôtre de la Réincarnation, la situation était devenue impossible à ignorer.
Même en mettant de côté les autres affaires et en mobilisant toutes les ressources à sa disposition, il fallait régler ce problème. Objectivement, intervenir directement était logique. On pouvait même se demander pourquoi il avait attendu aussi longtemps, mais c’était la faute d’Enkrid.
Quoi qu’on lui fasse, il ne mourait pas. Les malédictions n’avaient aucune prise sur lui. Les arts interdits n’avaient pas réussi à le tuer. Tous les assassins célèbres envoyés à ses trousses étaient revenus sans leur propre tête.
À vrai dire, Enkrid était bel et bien mort d’innombrables fois, mais personne d’autre que lui ne pouvait le savoir.
« La pluie. »
Fell le signala devant eux. En effet, des gouttes se mirent à tomber. Ce n’était pas de la neige, mais de la pluie. Le ciel semblait annoncer la fin de l’hiver.
Quelques jours plus tard, après leur retour à la Garde-frontière, Ruagarne sentit avec une certitude absolue qu’Enkrid avait changé.
« … Qu’est-ce que tu as foutu, là-bas ? »
Rem était à terre. Le résultat d’un duel contre Enkrid. Celui-ci se tenait dans une posture légèrement embarrassée et lui retourna la question.
« Arrête de faire semblant. Attaque-moi pour de bon. Pas besoin de te retenir. »
« Très bien. Jouons nos vies, espèce de fou. »
Ce jour-là, Rem l’attaqua sérieusement.
* * *
Pour un entraînement plutôt qu’un combat à mort, difficile de faire mieux que l’Épée qui bloque les vagues.
Une technique bâtie sur des centaines et des centaines de séances d’entraînement. Rien que cela pouvait l’expliquer.
Un instant plus tôt, Rem avait déplacé ses appuis en un éclair, lancé sa hache vers la tête d’Enkrid et tenté de lui écraser le pied droit du sien.
L’idée était simple : si Enkrid reculait le pied pour esquiver la hache, le pied droit de Rem se poserait exactement à l’endroit où le sien se trouvait. Il prendrait ainsi l’avantage sur le plan du placement et pourrait enchaîner ses attaques sans laisser de répit.
C’était une attaque improvisée, impossible à anticiper avec le Jeu des nombres, et particulièrement rusée, car elle forçait l’adversaire à se défendre s’il tentait de l’esquiver.
Autrefois, Enkrid aurait compté sur son corps robuste : il aurait arrêté la hache avec son épée en se laissant écraser le pied, ou aurait reculé pour se battre en position défensive avant de tenter de s’en sortir. Cette fois, ce fut différent.
Enkrid leva le pied et repoussa celui de Rem, puis détourna la hache avec l’épée courte que lui avait donnée l’elfe.
Aucun de ces deux gestes simultanés ne manquait de force par rapport à ceux de Rem, et leur synchronisation était parfaite. Il fallait pour cela mener de front deux raisonnements distincts.
Rem fut surpris un bref instant de voir son attaque contrée. Mais ses mains et ses pieds, eux, ne s’arrêtèrent pas.
Clang.
Le choc entre la lame et la hache ne fut pas particulièrement sonore. Malgré tout, Rem sentit une menace au même instant.
La menace prit forme et s’abattit sur lui. Enkrid exploita le rebond provoqué par la déviation de la hache pour abattre droit devant lui son épée courte.
Rem n’avait aucune ouverture pour esquiver, ni aucun moyen de bloquer. Il attrapa donc le poignet d’Enkrid de sa main gauche.
Il crut avoir neutralisé la main qui tenait l’épée. Puis il sentit un impact sur son front.
Boum.
Un coup de tête. Jeu des nombres ou pas, Rem chancela en arrière. Sa vision blanchit. Par réflexe, il abattit sa hache devant lui, mais ne toucha évidemment rien. L’échange s’arrêta là. Enkrid ne poursuivit pas son attaque ; il se contenta de le regarder, le regard indéchiffrable.
Même en tenant compte du fait qu’il s’agissait d’un entraînement, où ils ne pouvaient pas y aller à fond, il venait de se produire quelque chose d’un peu inquiétant.
Il ne le dit pas à voix haute, mais le fait était évident.
J’ai perdu ?
Les pupilles de Rem se déplacèrent. Même face à ce salaud de Ragna, il ne s’était jamais fait malmener de la sorte.
S’il avait eu recours à la descente divine complète ou à la manifestation divine, il ne se serait pas laissé repousser ainsi. Et se faire avoir par un simple coup de tête ne comptait pas vraiment comme une défaite.
Mais c’était un entraînement. Selon ces critères, il avait perdu.
Après ce coup de tête, qu’est-ce qui se serait passé si Enkrid avait enchaîné de toutes ses forces ?
Discuter de ce qui ne s’était pas produit ne rimait peut-être à rien, mais…
J’aurais peut-être perdu.
Rem nuança légèrement sa pensée. En termes de probabilités, ses chances de perdre avoisinaient désormais les quatre-vingts pour cent.
Il avait été si surpris qu’il avait demandé à Enkrid ce qu’il avait fait là-bas, et celui-ci lui avait dit d’arrêter de faire semblant. Cette fois, Rem avait donc mis de véritables intentions dans ses coups de hache.
« Cette saloperie bloque tout comme un mur. »
Tout était dévié.
« Je l’ai appelée l’Épée qui bloque les vagues. »
« Ma hache frappe plus fort que n’importe quelle vague. »
« Ah oui ? »
Des mots anodins, mais leur ton n’avait plus rien de badin. La situation était à ce point sérieuse. Et pourtant, Rem ne parvenait pas à prendre le dessus. Au contraire, c’était lui qui reculait, imperceptiblement.
Ousque !
Une source qui ne tarissait jamais. C’était là la volonté d’Enkrid. Rem n’était pas du genre à flancher facilement, mais il savait qu’il ne pouvait pas gagner une guerre d’usure.
Même dans un vrai combat, et pas seulement à l’entraînement, je ne pourrais pas le battre.
Son talent inné le lui disait. Comment aurait-il pu ne pas être surpris ?
Et, en plus, Enkrid ne tenait même pas son arme principale, mais une simple lame courte.
Il voyait bien que c’était un trésor parmi les trésors. Mais l’arme en elle-même ne lui donnait pas un avantage écrasant.
Elle était courte, après tout. Rien que cela constituait un handicap.
« On recommence. »
Un nouvel échange bref s’ensuivit. Très bref, cette fois.
« Ça suffit. »
Sur ces mots, Rem fit pivoter son poignet et porta quatre coups de hache successifs en reculant.
Il avait récemment utilisé cette technique contre Ragna, dont la main s’était empêtrée en essayant de la bloquer.
En faisant circuler la puissance divine dans son corps par la descente divine, même ce petit mouvement gagnait une force brutale. Enkrid inclina son épée et intercepta toutes les trajectoires étranges et changeantes de la hache, les déviant une à une.
Clang, clang, clang, clang !
Les deux armes résonnèrent l’une contre l’autre comme des instruments jouant un rythme. Au terme de ces échanges d’entraînement,
Audin, qui était resté discrètement à l’écart à réciter des prières et des passages de la Guerre sainte, s’était levé sans qu’on sache quand et les observait.
De l’autre côté, Ragna faisait la sieste sous le soleil tiède, comme sous une couverture, mais il s’était lui aussi relevé, une main posée sur la poignée de son épée.
Jaxon s’était avancé jusqu’au bord du toit où il était perché. Le menton entre les mains, il avait les yeux brillants.
Tous les trois avaient vu la même chose. Ressenti la même chose.
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