Chapitre 644
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 644 : Jusqu’au repos éternel
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« J’étais trop épuisé. »
Deux jours de suite à épuiser son corps et son esprit. Il était loin de son état habituel.
« Dans des conditions normales, je l’aurais bloqué sans difficulté. »
Ce n’était pas de la négligence. Et il ne cherchait pas non plus à se trouver des excuses.
C’était le genre de bilan qu’il faisait par habitude. Si la même situation se présentait à nouveau, que devrait-il faire ? Ou mieux encore, comment pourrait-il l’éviter tout à fait ?
La seconde question relevait de la façon de penser de Ruagarne. Comme toutes les Grenouilles ne raisonnaient pas ainsi, il avait donné ce nom à cette approche.
C’était une méthode d’entraînement et une philosophie du combat élaborées par un individu, pas par toute une espèce.
La pensée scindée qu’il avait acquise cette fois dépendait de ce qu’il y mettait, et l’approche du combat de Ruagarne avait occupé l’un de ces créneaux.
Enkrid retourna l’idée dans son esprit et poussa plus loin sa réflexion.
« Le combat commence par la conquête d’une position. »
Un endroit à l’abri du soleil direct. Un endroit où l’éblouissement ne vous aveuglait pas. Un endroit où le vent soufflait en direction de l’ennemi.
Il fallait saisir le moindre avantage.
Le problème n’avait rien de compliqué ; la réponse lui vint donc rapidement.
Si la seconde question relevait de la réflexion tactique, la première touchait à quelque chose de plus profondément ancré en Enkrid : sa disposition à chercher patiemment, à faire du temps et de la réflexion méthodique des armes.
De ce bref bilan, il tira une conclusion qui s’en approchait.
« Il me reste encore à endurcir mon corps et mon esprit. »
Faire circuler la Volonté dans tout le corps rendait la chair résistante. C’était ce qu’on appelait l’Endurance.
« Donner un nom à la technique. »
Faire circuler la Volonté, endurer les chocs et la douleur, jusqu’à ce que la peau ressemble à celle d’un géant. Le Corps d’acier.
« La Volonté renforce le corps. »
Celui qui avait inventé l’Endurance ou le Corps d’acier avait probablement cherché à reproduire la peau d’un géant. Après l’avoir endurcie, il avait sans doute voulu renforcer les organes, les muscles et les tendons.
Alors, seule la Volonté comptait-elle ?
Non. Avant que le renforcement puisse avoir un effet, il fallait déjà partir d’une base solide. Un corps robuste et un esprit fort dès le départ : voilà le fondement.
L’entraînement répétitif pouvait y parvenir.
Il avait déjà dépassé le niveau d’un chevalier ordinaire, mais si le désir était une flamme, celui d’Enkrid brûlait assez fort pour embraser une montagne.
Ce qui le ramenait toujours à la même conclusion, en deux mots.
« Entraîne-toi. »
Il ne restait que ces deux mots. Il ressentait une envie de se jeter dans l’entraînement et la préparation physique comme jamais auparavant.
Il avait tué un démon. Dans de telles circonstances, n’importe qui aurait pu s’asseoir et savourer sa satisfaction. Il n’en ressentait pas la moindre trace.
Dans un paysage mental, le monde des rêves, le Passeur lut ce qui se trouvait dans le cœur d’Enkrid.
La rivière en crue s’était immobilisée. Le Passeur l’observa en silence, puis prit la parole.
« Même maintenant, tu ne penses qu’à l’entraînement et à la préparation physique ? »
« Ah. »
Enkrid releva la tête comme s’il venait seulement de remarquer le Passeur. Il n’en fit toutefois pas toute une histoire.
« Cesse de faire semblant de venir de me voir, mortel. »
« Ah. »
Enkrid acquiesça doucement.
« Je sais que tu m’as vu et remarqué depuis longtemps, puis que tu m’as ignoré, perdu dans tes pensées. Tu crois que je ne peux pas lire tes pensées et tes intentions, ici ? »
« Ahh. »
Enkrid n’avait rien à répondre ; il se contenta donc d’exclamations. Il ne cherchait pas à être agaçant.
Heureusement, le Passeur ne s’emporta pas et ne s’agita pas.
« Bon. C’est bien toi, ça. J’ai quelque chose d’important à te dire. La lame qui t’a frappé portait en elle la volonté d’un démon. »
« Je vois. »
Il hocha la tête sans vraiment comprendre. D’habitude, le Passeur s’arrêtait là. Il ne donnait pas d’explication supplémentaire.
« Si tu cèdes à cette volonté, oui. Nous pourrions assister à la naissance d’un nouveau démon. »
Mais le Passeur semblait presque d’humeur à l’aider, alors Enkrid posa une question.
« C’est une sorte de malédiction ? »
« Une malédiction ? Tu crois qu’une chose pareille oserait t’atteindre ? »
Les yeux du Passeur s’illuminèrent. Une lueur violette en jaillit réellement.
« Aucune malédiction n’a autant de culot. »
À entendre le Passeur le répéter, Enkrid comprit certaines choses.
La lame du démon avait bel et bien été maudite, et le Passeur s’en était occupé.
« Je devrais te remercier ? »
« Inutile. »
Ni l’un ni l’autre ne raisonnaient dans les limites ordinaires ; ils se renvoyaient donc des conclusions concises et condensées.
Enkrid soutint le regard du Passeur. Au-delà de sa peau grise et rugueuse, il remarqua ses yeux perçants et l’arête acérée de son nez.
Étrangement, il ressemblait au guerrier au bouclier qu’il avait vu autrefois en rêve. Avec des cheveux dorés et des yeux bleus, la ressemblance aurait été troublante ; on aurait presque pu les prendre pour des jumeaux.
« Tu as toujours eu cette apparence ? »
« Alors, tu regardes vraiment mon visage, maintenant. »
« Il est juste visible. »
Était-ce parce qu’il s’était rapproché de l’existence du Passeur, ou bien était-ce le Passeur lui-même qui en était responsable ?
Enkrid n’avait aucun moyen de le savoir. Cela semblait être une coïncidence, ou peut-être le Passeur avait-il légèrement baissé sa garde.
Il ne tirerait rien à poser la question.
« Pourquoi m’avoir aidé ? »
Le Passeur semblait être le même que celui qu’il avait vu auparavant, et l’avertissement contre le Feu ambulant venait aussi de lui. Enkrid lui posa donc la question.
« Si tu t’étais retrouvé coincé dans une journée pareille, t’observer aurait cessé d’être intéressant. »
Le Passeur répondit. Quelque chose qui ressemblait à un sourire passa sur son visage. Seuls les coins de sa bouche se tordirent ; l’expression avait donc l’air étrange plutôt que chaleureuse.
Après cette grimace singulière et fugace, le Passeur poursuivit :
« Si tu ne veux pas mourir, continue de te débattre. Tu n’as pas envie de revivre une journée pareille, n’est-ce pas ? Je l’ai laissée ouverte exprès au lieu de la bloquer. Je me suis dit que ça pourrait aussi m’amuser. »
Quelque chose rampait lentement vers eux, dans le dos du Passeur, tandis qu’il parlait.
Ses paroles étaient acérées. Il ne dissimulait pas sa malveillance.
Enkrid observa silencieusement le Passeur jusqu’à ce qu’il ait fini de dire ce qu’il avait à dire.
« Si elle t’avale ne serait-ce qu’une fois, c’est terminé. »
Il ne parvenait pas à comprendre ces mots. On ne peut pas comprendre ce qu’on n’a jamais vécu.
Enkrid cligna une fois des yeux. La rivière, le Passeur, la lampe : tout disparut. À leur place se tenait un démon.
Pas le démon tel qu’il était à présent. Il voyait ce qu’il avait été avant que quiconque ne l’appelle démon.
Personne ne le lui avait dit, pourtant il savait que c’était bien lui.
Le démon qui avait convoité la chair et le sang des elfes.
À l’origine, il avait été un elfe. Un elfe qui, après avoir appris à absorber l’énergie vitale, avait voulu s’élever plus haut. Ivre de désir, il avait été prêt à devenir un démon s’il le fallait pour atteindre son but.
L’émotion tranchait comme une lame et s’enfonçait sans pitié. Qui, sinon Enkrid, pouvait comprendre ce désir désespéré et cette faim ?
« Regarde-moi ! »
Le souvenir l’envahit. La volonté de l’elfe avança comme du brouillard et s’insinua en lui.
« Contemple toute ma vie ! »
Quelle était la raison profonde qui avait poussé l’elfe à devenir un démon ?
Sa volonté commença à s’obscurcir. Les couleurs changèrent, se brouillèrent. C’était ce que voulait le démon.
Enkrid jeta un coup d’œil à ce que le démon lui montrait, puis le laissa défiler. Ce n’était donc pas si difficile.
Laisser couler les paroles du Passeur tout en réfléchissant à des méthodes d’entraînement, ou ignorer l’histoire de vie qu’un elfe devenu démon cherchait à lui imposer, ce n’était pas si différent.
Le démon entra en rage. Il devait l’attirer à lui.
« Ça ne marche pas. Accepte ma volonté. Je te donnerai un pouvoir au-delà de tout ce que tu peux imaginer. Je ferai grandir ta Volonté ! »
Enkrid n’avait jamais eu l’impression de manquer de Volonté.
« J’endurcirai ton corps ! Je te permettrai de dépasser les limites d’un corps humain ! »
Audin avait dit que tout ce qui ne relevait pas de manger, boire et faire de l’exercice était une mauvaise approche.
Les drogues pouvaient bâtir un corps, mais les muscles ainsi gagnés devenaient creux et flétrissaient une fois les effets dissipés.
Quand il s’agissait de muscles et de préparation physique, Audin ne cédait pas d’un pouce. Même les Chevaliers fous le respectaient sur ce point.
Même Rem, quand Enkrid voulait se muscler grâce à l’entraînement, s’en remettait entièrement à Audin.
« Vous progressez jour après jour, monsieur. C’est cela, l’entraînement. »
Les mots d’Audin.
Exactement. Il les avait acceptés, il y avait cru. C’était pour cette raison qu’il avait porté ces fichues pierres, encaissé des coups de poing en pleine figure et travaillé l’Endurance jusqu’à ce que le Corps d’acier l’enveloppe.
Les propositions du démon tombèrent donc dans l’oreille d’un sourd.
Le démon changea de tactique. Dans le paysage mental, une masse de suie noire, carbonisée, se mit à suinter et parla dans une hâte désespérée. Elle projeta sa volonté et lui transmit son message.
« Je te donnerai un charme qui te permettra d’attirer qui tu veux. »
Il n’en avait vraiment pas besoin.
« … Bon sang. »
Le démon répéta son nom un nombre incalculable de fois, mais Enkrid le laissa entrer par une oreille et ressortir par l’autre.
Il savait écouter ; il savait donc aussi ignorer.
Calmement, sans drame, Enkrid effaça jusqu’à l’existence de l’elfe devenu démon.
La parenté elfique refusait même de donner un nom au démon, pour ne pas lui accorder la moindre parcelle de pouvoir.
C’était ainsi qu’elle traitait le démon.
Enkrid alla encore plus loin.
Il l’effaça complètement. Le démon avait essayé de s’attarder en affirmant sa présence par la peur, mais Enkrid n’était pas du genre à se laisser impressionner par ça.
« Humain dément. »
Ce fut le dernier cri du démon. Enkrid le laissa lui aussi passer et l’oublia aussitôt. Il sentit la lumière pénétrer en lui, à l’opposé des ténèbres, puis ouvrit les yeux.
« J’ai bien dormi. »
Il se réveilla de son rêve. Tous ses muscles lui faisaient encore vaguement mal. Rien à voir avec une traversée du désert, mais il avait un peu la gorge sèche.
Alors qu’il se redressait, une réponse lui parvint.
« Qu’est-ce que tu racontes, “bien dormi” ? »
C’était Ruagarne. Sa vision était encore trouble. Après quelques clignements d’yeux, il y vit de nouveau clair.
« J’ai fait un rêve dont je ne me souviens même pas. »
Si le démon mort avait entendu ça, il aurait maudit non seulement les parents d’Enkrid, mais aussi tous ses ancêtres.
« Tu parles de rêves à un moment pareil. »
C’était Fell. Enkrid regarda le plafond inconnu. Il ressemblait à celui d’une des chambres du village des elfes. Une odeur d’herbe lui chatouillait les narines, et le plafond était tressé de branches entrelacées.
Une odeur âcre et piquante se mêlait à celle-ci et lui irritait les narines.
« Le héros a ouvert les yeux. »
C’était Bran. Ce n’est qu’alors que la pièce autour de lui prit forme. Des dizaines de paires d’yeux silencieux et immobiles le fixaient. Leur présence rendait la pièce étouffante. Des elfes la remplissaient d’un mur à l’autre, tous debout.
« Qu’est-ce que vous faites tous là ? »
Enkrid posa la question, légèrement surpris. On aurait cru une scène de cauchemar.
« Nous avons simplement rassemblé ceux qui avaient proposé de mettre leur énergie vitale en commun pour vous aider si quelque chose tournait mal. Ils sont nombreux, n’est-ce pas ? »
Sinar répondit. Elle était assise sur une chaise placée au chevet du lit, ses yeux verts paisibles. Sa voix était toujours aussi froide, empreinte d’une émotion contenue, avec une chaleur qui transparaissait à peine.
Pour Enkrid, ce genre de chose faisait partie du quotidien.
« Vous avez dormi dix jours. »
Fell ajouta cette précision.
« Pas étonnant que je me sente plus léger. »
« Vous savez que vous avez failli mourir ? »
« Non. »
Enkrid avait oublié le démon qui s’était déchaîné dans son rêve. Pas seulement en paroles : il l’avait réellement et complètement chassé de sa mémoire.
Il écouta quelqu’un lui raconter brièvement ce qui s’était passé ensuite.
Ses yeux avaient rougi, du sang en avait coulé, son nez avait saigné et des veines s’étaient gonflées sur tout son corps.
Il avait brûlé de fièvre et ses lèvres s’étaient apparemment fendillées sous l’effet de la sécheresse. On en voyait encore des traces : du sang séché y adhérait et le gênait.
C’était étrange, pourtant. Pour quelqu’un qui se réveillait dans un tel état, il n’avait pas particulièrement soif.
« Sinar ne l’a pas quitté pendant des jours et lui a donné de l’eau. »
Bran prononça ces mots. À côté de lui, Sinar inclina une gourde de bois et but une longue gorgée.
Elle garda un instant l’eau dans sa bouche, sourit légèrement, et donna l’impression de lui montrer exactement comment elle lui avait fait boire. Puis elle avala.
En réalité, elle s’était servie d’un tube de feuille spécialement façonné, mais Enkrid ne pouvait pas le savoir.
Les elfes réunis ici se comptaient par dizaines.
Il aperçut l’elfe qui l’avait guidé autrefois, mais son nom lui échappa.
Cette dernière période s’était éternisée, et tuer le démon lui avait coûté toutes ses forces. Il n’avait pas eu le loisir de retenir quoi que ce soit.
Il avait même failli oublier les chemins du Labyrinthe.
« Ah, vous, là-bas… Jormen ? »
Enkrid interpella l’elfe responsable du conseil.
« Qui ça ? Je m’appelle Ermen. »
Pour l’elfe, il n’avait fallu que quelques jours pour oublier son nom, mais Ermen ne manifesta aucun mécontentement. Elle le corrigea simplement et regarda Enkrid avec une grande chaleur.
Il suffisait de percevoir l’atmosphère qu’elle dégageait pour le comprendre, sans même qu’elle ait besoin de le dire.
Il avait maintenant une idée générale de la situation et pouvait aussi sentir que son corps n’allait pas si mal.
À ces mots, Sinar se leva.
Les elfes qui l’entouraient s’écartèrent en ordre, sans se presser.
Sinar Kirheis. La Sorcière dorée de la Garde-frontière, et ici une elfe que l’on jugeait à l’aune de la reine elle-même.
Elle recula de quelques pas pour qu’Enkrid puisse bien la voir, puis posa un genou à terre. Elle inclina la tête et prit la parole.
« Je m’exprime au nom de tous les elfes. Je vous remercie, Enkrid de la Garde-frontière. Et en présence de tous les chefs des familles elfes réunis ici, ainsi que de votre Grenouille et de vos écuyers, qui en seront témoins, je vous le dis. »
« Qui est traité d’écuyer ? » marmonna Fell.
À part cela, aucun son ne dépassa le volume nécessaire.
Personne ne pouvait dire si tout avait été convenu à l’avance ou si tous s’étaient simplement attendus à ce que Sinar le fasse.
Tout le monde se tut.
À peine réveillé, Enkrid ne comprenait pas ce qui se passait, mais la solennité du moment lui cloua le bec.
Sinar sourit. Ce n’était pas le sourire de la Sorcière dorée, mais plutôt celui d’un ange d’or. Ses yeux parfaitement symétriques, illuminés par ce sourire, son nez droit, puis, en dessous, ses lèvres roses qui s’entrouvrirent.
« À partir de maintenant et jusqu’au repos éternel, chaque fois que vous le souhaiterez, quand vous le voudrez… je m’entraînerai au combat avec vous. »
Enkrid remarqua que Sinar s’était interrompue à un endroit étrange avant de terminer sa phrase, mais il n’y prêta pas attention.
Les paroles de Sinar reprenaient la formule de la cérémonie de mariage des elfes.
La formule originale disait :
« À partir de maintenant et jusqu’au repos éternel, je resterai à vos côtés. »
Elle l’avait modifiée.
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