Chapitre 639
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 639 : Voilà pourquoi il y avait deux épées
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Le Tueur unique des démons prit ses distances. Deux pas exactement, ni trop longs ni trop courts. À peu près une demi-respiration, si l’on voulait donner une mesure.
Cela dit, une fois le combat engagé, il n’y aurait pas le moindre répit pour respirer ; « une demi-respiration » n’était donc pas tout à fait juste.
Enkrid ne chercha pas à réduire l’écart. Il ne poursuivit pas son adversaire.
À la place, il profita du temps qu’on lui avait accordé.
Des questions et des réponses. Il réinterpréta ce que son intuition avait déjà saisi. Il puisa dans sa bibliothèque d’expériences tout ce qu’exigeait la situation.
Cela semblait faire beaucoup et, en effet, il fallait du temps. Mais sa pensée accélérée s’occupait de tout à la fois.
Commençons par le commencement.
Ai-je besoin de repos, là, tout de suite ?
Une question pour faire le point sur son état. Pratique quand il avait besoin de se regarder objectivement.
Je ferais mieux de me reposer.
Il n’avait pas bien dormi ; il ne pouvait donc pas prétendre être au meilleur de sa forme. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il devait se reposer sur-le-champ.
Ça ira.
Évaluation terminée. Et maintenant ?
« Examine la situation avant de te battre. Ne fonce pas tête baissée comme un fou. »
Les paroles de Kraiss. Enkrid n’en avait retenu que ce qu’il voulait et ce dont il avait besoin.
Observe bien les alentours avant d’engager le combat.
Ce n’était pas exactement ce que Kraiss avait voulu dire, mais du moment qu’il en avait saisi l’essentiel, quelle importance ?
L’important, c’était que ça lui serve.
Ne pas négliger l’environnement. Ruagarne le lui avait toujours répété. Il s’en était déjà occupé avant l’apparition du Tueur unique des démons.
Sol de pierre dure, air pesant, pression propre à la Terre Maudite, cadavres de Créatures démoniaques, sang noir accumulé d’un côté, espace dégagé sans aucune autre construction. Une immense salle de pierre taillée dans la roche : voilà le décor. Les seules complications, ce sont…
Sinar et le groupe d’elfes, la Grenouille et un humain.
Il ne pouvait pas s’en servir comme de projectiles et, si le Tueur unique des démons décidait de s’en prendre à eux, ils deviendraient des personnes à protéger.
Pas le moindre avantage à l’horizon.
En effet. Il n’avait que des désavantages. Et c’était peut-être précisément pour cette raison que la situation était si plaisante.
Enkrid eut un petit rire involontaire. Un sourire s’esquissa de lui-même.
Quiconque l’aurait observé l’aurait pris pour un fou, mais en examinant son propre état d’esprit, Enkrid trouvait cela parfaitement naturel.
Pour quelqu’un d’obsédé par le combat et l’idée de devenir plus fort, une telle occasion ne pouvait que faire plaisir.
« Ne livre pas une bataille que tu ne peux pas gagner avant d’avoir réuni les conditions nécessaires à ta victoire. »
Les paroles d’Abnair.
Assure-toi d’avoir l’avantage avant de combattre.
L’idée était de créer des conditions favorables. Ce n’était pas possible pour le moment. Il devait donc au moins réduire les désavantages.
Abnair avait ajouté quelque chose.
« Oui. Si ce n’est pas possible, alors fais ce que tu peux. Rassemble le moindre avantage que tu peux arracher à la situation, puis bats-toi. »
Il avait dit cela après qu’Enkrid l’eut harcelé de scénarios extrêmes.
Ses pensées continuaient de défiler. Des manœuvres audacieuses, d’autres prudentes.
Il puisa dans sa bibliothèque d’expériences ce dont il avait besoin à cet instant.
Le provoquer pour le déstabiliser serait idéal, mais…
Il n’y avait aucune réaction émotionnelle sur laquelle s’appuyer. Le démon semblait encore plus dénué de sentiments que le Passeur. Le provoquer ne servirait à rien.
Le démon se mit en mouvement. Son corps luisant d’orange glissa près du sol, ses pieds se déplaçant tandis que ses bras-lames pendaient mollement.
Quelqu’un qui n’y connaissait rien aurait pu croire à des gestes inutiles, mais Enkrid en percevait le dessein.
Si l’on devait donner forme à un vent meurtrier, uniquement destiné à souffler la flamme d’une vie, il ressemblerait à cela.
Regarder plus en profondeur. Étudier l’adversaire de plus près. Le décrire en des termes plus simples et plus précis.
Une lame parfaitement aiguisée.
Pourquoi cette impression ? À cause de ce que portait le démon.
Il portait une intention meurtrière aveugle. Aveugle, c’est-à-dire sans but. Rien d’autre ne comptait pour lui que l’acte de tuer.
Une masse d’intentions meurtrières. Un outil autonome, rempli du seul désir de tuer.
Enkrid définissait son adversaire. En le définissant, il prédisait ce qu’il ferait.
Il tranchera, transpercera et tuera tout ce qui se trouvera sur son chemin.
Peu importe qui se dresserait devant lui.
Le définir lui permettait de lire ses intentions. Et en se remémorant l’expérience adéquate, Enkrid comprit ce qu’il devait faire.
Boum.
Enkrid fit quelque chose qui semblait inutile. Il leva le pied et frappa le sol. L’impact fendit la pierre autour du point de contact, dessinant une toile d’araignée, et un nuage de poussière s’éleva comme de la poudre.
« Regarde-moi, misérable. »
Il prononça ces mots et exécuta le Faux Coup. Il projeta sa Volonté et une fausse intention meurtrière, un esprit combatif comprimé que même un démon ne pouvait ignorer.
Pour cela, il abaissa légèrement la pointe de son épée d’acier argenté et la dirigea vers son adversaire.
Par ses mots, ses gestes et son élan, le message était toujours le même.
Regarde-moi. Dirige ton intention meurtrière vers moi. Concentre-toi sur moi.
Le démon obtempéra. Il se laissa happer par cette intention.
Son intention meurtrière s’aiguisa jusqu’à devenir une aiguille et prit Enkrid pour cible unique. Celui-ci la percevait au-delà des cinq sens ordinaires, dans le domaine d’un sixième.
C’était comme une flèche encochée sur un arc tendu, pointée droit entre ses yeux.
Le coin des lèvres d’Enkrid se releva. Un sourire né du plaisir pur qui parcourait tout son corps, sans la moindre ombre.
Un avantage favorable.
Faire en sorte que l’ennemi ne s’en prenne qu’à lui.
Cela suffisait à compenser les désavantages.
Il pouvait se battre tout en protégeant ceux qui avaient besoin de l’être.
Il était heureux que son stratagème ait fonctionné, mais tout aussi heureux que le démon l’ait jugé digne d’être affronté.
Un adversaire aussi puissant ne pouvait se permettre de l’ignorer. Il avait l’impression que tout le temps et les efforts investis commençaient enfin à porter leurs fruits.
Une vague de joie le submergea.
Elle dépassa le stade de la joie. Son esprit était presque sur le point de s’y noyer.
Bam.
Le bruit retentit au moment où le démon plia les genoux. Il prit appui sur le sol et abattit sa lame. La lourdeur de l’air n’empêcha pas son tranchant de fondre sur la tête d’Enkrid. Celui-ci le sentit et riposta.
Clang.
Il crut entendre le son avant même que les lames ne se touchent. La Volonté parcourut tout son corps, et une intuition qu’il ne possédait pas auparavant lui permit d’entrevoir l’avenir une demi-seconde à l’avance.
La première épée du démon fendit l’air depuis la droite. Puis la gauche jaillit à toute vitesse, se refermant vers un point unique.
Enkrid fit pivoter sa cheville gauche vers l’extérieur d’un demi-tour, une torsion impossible pour une personne ordinaire. Son articulation dépassa son amplitude habituelle, donnant au mouvement un aspect légèrement anormal, mais Enkrid conserva son équilibre.
Son corps se plia alors de côté, oscilla et évita la lame. Comme un drapeau pris dans le vent.
Il ne se contenta pas d’esquiver. Dans le même mouvement, il tendit la main gauche. Spark se dressa et fonça vers la gorge du démon.
Clang.
Parée.
Entre eux, les épées brûlaient d’intentions meurtrières et d’hostilité. L’attaque et la défense se succédaient sans pause.
Clac, clac, clac, clang.
Les lames se croisaient dans les airs et faisaient jaillir des étincelles. L’épée d’acier argenté et Spark affrontaient les deux épées orange du Tueur unique des démons. Elles se heurtaient, se séparaient, puis se rejoignaient encore, comme deux amants que liait une histoire trop longue.
La pensée accélérée martelait l’esprit d’Enkrid.
Aucune ouverture.
Il ne parvenait pas à deviner facilement les intentions du démon. Celui-ci ne réfléchissait pas avant d’agir : il se mouvait selon un jugement instantané, ce qui le rendait difficile à lire. Le Jeu des nombres pouvait lui faire gagner du terrain, mais même l’égratigner s’avérait ardu.
Et c’était réciproque. Enkrid n’avait pas encore été blessé non plus.
Vu de l’extérieur, leur affrontement aurait ressemblé à une acrobatie. De l’intérieur, il n’y avait même pas de place pour respirer.
Les articulations qui dépassaient leur amplitude naturelle, les coups d’estoc lancés par la seule force des bras tandis que le reste du corps se retirait, tout se déroulait sans la moindre pause.
Ah.
Le démon n’était pas un chevalier. Pourtant, il se battait comme tel.
Comment ne pas y prendre plaisir ?
Clac, clang.
Après cent quatre-vingt-sept échanges. Cela paraît long à l’écrit, mais le temps réellement écoulé était bref.
Enkrid passa à l’action. Ce fut au moment où le Tueur unique des démons croisa les pieds, balaya l’horizontale avec son épée gauche et lança la droite sur un rythme décalé.
Le même rythme double que celui du Style de Vallen. Enkrid connaissait cette combinaison.
Il feignit de l’affronter de face, puis brisa le rythme imposé par le démon.
Tout commença par sa main gauche. Il fit mine de parer avec Spark, puis la lâcha, paralysant le jugement du démon un bref instant.
Une folie pure. Le bon sens avait été jeté par la fenêtre.
Qui aurait l’idée de lâcher son épée pour attraper à main nue une lame lancée contre lui ?
Un démon entièrement voué au meurtre ferait toujours des choix rationnels. C’était ainsi que fonctionnait son esprit.
Et c’était justement pour cela qu’une folie pareille pouvait réussir.
Voilà la réponse qu’avait trouvée sa pensée accélérée.
Pas une réponse parfaite, mais pas une mauvaise non plus.
Elle n’était pas parfaite, car la réflexion du démon ne s’interrompit pas réellement.
Enkrid saisit la lame à main nue et la retint. Mais son gantelet de tissu racla le tranchant dans un bruit de déchirement, et le démon, poussant de toutes ses forces, lui enfonça la lame dans le ventre.
Au dernier moment, Enkrid tordit la taille et empêcha l’arme de transpercer ses organes.
Puis son épée d’acier argenté heurta la lame que le démon balançait à l’horizontale, dévia au-delà et lui entailla la gorge.
Clang, tchac, crac.
Tout se passa en un instant.
À peu près à égalité.
L’issue d’un nouveau duel pouvait basculer d’un côté comme de l’autre. C’était précisément pour cela qu’il avait décidé que l’avantage reviendrait à celui qui forcerait le premier un échange décisif.
Un avantage favorable.
Une fois encore, il l’avait obtenu.
En choisissant le moment de forcer l’échange, il avait imposé son intention le premier.
Il savait qu’à forces à peu près égales, si le démon devait répartir ses efforts entre ses deux bras, il ne pourrait pas arrêter de toute sa puissance l’épée d’acier argenté.
Étrangement, alors que son ventre s’ouvrait et que la gorge du démon se déchirait, Enkrid se dit qu’il ne devrait jamais combattre avec une épée dans chaque main contre un ennemi vraiment puissant.
Le démon devant lui en était la preuve.
Et s’il n’avait eu qu’un bras en forme de lame, au lieu des deux ?
Il aurait perdu. À bien y réfléchir, dire qu’ils étaient à peu près à égalité était généreux. Le démon était probablement un cran au-dessus de lui.
Quoi qu’il en soit, une victoire restait une victoire.
« Ce n’est pas fini. »
Sinar lança ces mots comme un cri. Sa voix ne monta pas, mais elle était assez tranchante pour percer le vacarme et transmettre l’urgence qu’il fallait.
La gorge tranchée, le Tueur unique des démons ramena l’épée déviée et l’abattit. Enkrid bondit instinctivement en arrière.
La lame, enfoncée dans la peau et les muscles de son ventre, ressortit. Le sang jaillit de sa plaie.
Pas mortelle.
Il saignait et ne pourrait pas se battre longtemps, mais s’il forçait un nouvel échange décisif dans ce laps de temps, tout irait bien.
Il pouvait aussi contracter ses muscles pour ralentir l’hémorragie.
La technique de contraction musculaire qu’Audin lui avait enseignée. Il pouvait continuer à se battre. Il le devait.
C’est alors qu’un phénomène inattendu se produisit.
Qu’est-ce que c’est ?
Enkrid sentit quelque chose se répandre à partir de l’endroit où la lame lui avait transpercé le ventre. Il ne savait même pas si c’était du poison, mais une substance se diffusait et envahissait son corps tout entier.
Vite. Très vite.
Comme lorsqu’on boit de l’eau froide à jeun et qu’on la sent descendre jusqu’aux entrailles, quelque chose filait en lui et le tuait de l’intérieur.
De l’extérieur, le changement chez Enkrid était parfaitement visible. Ses yeux se mirent à tournoyer et leur couleur vira au rouge.
« Enki ! »
C’était la voix de Ruagarne.
Il entendit Fell dégainer son épée et les elfes se précipiter. Mais son champ de vision s’était assombri, et sa vue s’enfonçait sous une eau noire.
Pourquoi ?
« Ah. Il te suffisait de le blesser, démon. »
La voix de Sinar.
Il repassa en revue tout ce que le Tueur unique des démons avait fait jusque-là. Sa pensée accélérée lui fournit rapidement la réponse.
Le Tueur unique des démons n’avait eu besoin que de faire couler le sang. Depuis le début.
Qu’on lui tranche la gorge ne changeait rien. Il n’en mourrait pas.
Enkrid comprit enfin quel était le pouvoir du Tueur unique des démons.
Tuer quiconque était touché.
Ce qui s’infiltrait dans son corps ressemblait à du poison, mais ce n’en était probablement pas.
S’il s’agissait d’un poison ordinaire, son corps ne serait pas en train de mourir avec une telle impuissance, sans même opposer la moindre résistance.
Voilà donc pourquoi il y avait deux épées.
Une seule lame n’avait jamais suffi. Plus exactement, il était logique de supposer que le démon dissimulait d’autres armes sur son corps.
Il n’eut pas le temps d’achever sa pensée. Il sentit quelque chose couler de son œil, puis une douleur atroce, qui lui fit se demander si c’était ainsi qu’on se sentait quand on avait le crâne écrasé, le déchira de la tête aux pieds.
Alors, les ténèbres commencèrent. La mort approchait. Il avait l’impression qu’on le poussait tête la première dans une eau noire et stagnante où il se noyait.
La Rivière de la Mort l’accueillit.
Floc.
Et son gardien aussi.
Le gardien ne souriait pas, mais il en avait l’air. Du moins, c’était ainsi qu’Enkrid le voyait. Le gardien prit la parole.
« Bienvenue à nouveau, prisonnier. Cette cage sera assez divertissante, elle aussi, n’est-ce pas ? »
Sans aucun doute.
Enkrid hocha presque machinalement la tête.
Pour l’instant, il ne voyait aucune solution. Le mur qui lui barrait la route était noir comme l’encre, haut, sombre et épais. Mais c’était précisément pour cela qu’il pouvait admettre que l’épreuve serait divertissante.
Plus le mur était haut, plus la joie était grande lorsqu’on le franchissait.
« Ça va de soi. »
Enkrid répondit. Le Passeur ne fut pas surpris. Il s’y attendait.
« Bien. Recommence. »
Inutile de s’éterniser. Le Passeur agita la main. Cela signifiait qu’il pouvait partir.
Enkrid quitta le monde éclairé par la lampe violette et retrouva la réalité.
La journée allait recommencer. Il était temps de retourner dans la prison où un démon faisait office de geôlier.
Il ouvrit les yeux à l’instant précédant celui où, dans le couloir sombre, le groupe attendait juste avant de rencontrer Sinar ; pendant ce bref assoupissement où il avait rencontré le Passeur.
Maintenant qu’il y repensait, cela ressemblait à quelque chose que le Passeur avait organisé. Il semblait avoir délibérément choisi cet instant comme point de départ pour cette journée.
Que le Passeur l’ait voulu ou non n’avait aucune importance pour Enkrid.
Ceux qui auraient renoncé parce que la situation semblait désespérée ne seraient jamais arrivés jusque-là.
Le piège tendu par le Passeur ne le concernait pas. Encore moins quelque chose qu’il n’avait aucun pouvoir de changer.
Alors, même à cet instant, tout était comme d’habitude.
« Allons-y. »
Enkrid accueillit cette nouvelle version de la journée avec presque la même attitude que la précédente.
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