Chapitre 638
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 638 : Il n’existe pas de rêve modeste
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Enkrid hocha la tête sans hésiter. Son geste était si naturel qu’on aurait dit qu’il n’avait rien attendu d’autre.
La foule d’elfes derrière lui, Bran compris, n’était plus que spectatrice. Ils clignèrent des yeux, surpris.
Qu’est-ce qu’il venait de dire ?
« Je veux manger une pomme en regardant le ciel bleu et les nuages blancs. Je veux me glisser dans les poches de Kraiss pour le taquiner, et il y a encore des choses que je voudrais apprendre à cette enfant, Seiki. »
« Oui. »
Enkrid répondit sans l’interrompre. Ce simple mot était un signe discret qu’il l’écoutait.
Sinar ajouta encore quelques souhaits. Difficile d’imaginer plus modeste.
De petites choses, des rêves ordinaires, comme tout le monde en aurait.
Chacun d’eux était lié au temps qu’elle avait passé auprès d’Enkrid.
Le démon lui avait tout pris : la stabilité, la paix, la joie, l’espoir. Lorsque tout cela s’était doucement reconstitué en elle, Sinar avait appris à manier l’énergie vitale.
Il était donc naturel que tous ses désirs se rattachent à la vie qu’elle avait menée aux côtés d’Igniculuse, tandis que Spark traçait sa voie. C’était logique.
L’étincelle d’un elfe, c’était toute une vie comprimée. Une expérience. Elle avait vécu tout cela aux côtés de l’homme qui se tenait devant elle.
« Tu n’aurais jamais dû revenir. »
Bran prit la parole. La voix du géant des bois qui fumait son tabac était chargée d’un regret trop lourd et trop manifeste pour un elfe qui gardait ses émotions derrière un regard impassible.
« Tu aurais dû rester là-bas et vivre. »
Bran le répéta.
« On t’aurait laissé faire », ajouta Arcoiris, qui finit par ouvrir la bouche.
Le visage de Brisa s’était assombri. La pierre lumineuse qu’elle tenait s’abaissa légèrement. Elle avait presque oublié qu’elle gardait le bras levé, tant elle était attentive.
« Alors tout le monde finit sacrifié pour acheter un peu de répit ? »
Zero fut le seul à aborder la question sous un autre angle. Il connaissait ceux qui étaient morts pour la ville. C’était tout naturel qu’il pose cette question.
Mais ses mots cachaient autre chose : il refusait de souhaiter le sacrifice de Sinar.
Sacré Zero.
Cette pensée traversa l’esprit d’Enkrid.
Il pouvait presque deviner ce que Zero souhaitait. Zero ne voulait pas de la protection de Sinar. S’il y avait un démon à affronter, il l’affronterait. Si c’était la fin, tant pis ; il lutterait jusqu’au bout.
Ce n’était peut-être pas une façon de penser très elfique.
Mais il était né à une époque où le démon prenait tout. C’était peut-être naturel.
Il n’avait pas grandi parmi les arbres et les fleurs. Il avait grandi en ennemi du démon et, plutôt que d’apprendre à vivre paisiblement, il avait appris à se battre.
Quant à Sinar, elle n’avait pas non plus passé toute sa vie à n’être qu’une enfant maudite.
Elle avait tout risqué pour sauver la ville de Kirhais.
Les elfes présents le savaient. Seuls ceux qui le savaient étaient restés.
Ils savaient également qu’ils étaient des otages. S’ils fuyaient, le démon ferait porter à Sinar toutes les conséquences.
Oui, ils comprenaient. Sinar aussi.
Si elle partait, le démon ferait dépérir les elfes encore présents dans la ville, un par un.
C’était une vérité immuable. Tant que le démon existerait, rien ne changerait.
Le démon trouverait un autre elfe, le courtiserait à sa place, l’entraînerait dans son piège, puis lui soutirerait son énergie vitale, la mâcherait, la déchirerait, en savourerait chaque goutte. Et à la fin, il retrouverait Sinar pour lui énumérer, avec force détails, chacun des péchés auxquels elle avait tourné le dos.
Tout cela correspondait exactement à ce que le démon avait prévu.
Tous étaient devenus les chaînes les uns des autres. Des chaînes serrées si fort autour de la cheville que la peau était à vif et le sang coulait, sans qu’elles se desserrent d’un cran.
Enkrid détendit son bras et se redressa. Puis il écouta Sinar, attentif à chacun de ses mots, à chacune de ses syllabes. Il l’écoutait avec un intérêt sincère.
Il suffisait de voir sa posture pour comprendre à quel point il prenait ses paroles au sérieux.
En l’écoutant en silence, il commença à saisir le sens caché de ses mots.
« Je veux rester à tes côtés. Je veux passer le reste de ma vie dans l’Ordre des chevaliers, à simplement regarder, écouter et profiter de la vie. »
Chacun des mots qu’elle prononçait était tissé de ce souhait.
Certains parleraient d’un petit rêve, mais les rêves ne sont jamais petits. Seules les choses précieuses comptent. C’était ainsi qu’Enkrid voyait les choses.
Le rêve de Sinar était donc précieux, lui aussi.
S’il ne pouvait même pas sauver un enfant qui voulait faire du pain, à quoi bon prendre l’épée ? À quoi bon devenir chevalier ?
S’il ne pouvait protéger ne serait-ce qu’une personne à ses côtés, que protégeait-il au juste ?
De même, si cette vieille elfe souhaitait voir son rêve se réaliser, il ferait en sorte qu’il se réalise.
C’était pour cela qu’il était venu.
À vrai dire, prétendre qu’il devait savoir pourquoi elle était partie n’était qu’un prétexte. Il était venu parce qu’il voulait se mêler de ses affaires, mettre son nez là où il ne le fallait pas, poussé par ce fichu sentiment du devoir. Il l’admettait.
Pas qu’il ait forcément l’intention de le dire à voix haute.
À cet instant, Enkrid repensa au chevalier qui était mort en défendant sa ville.
Il avait perdu Oara dans la Forêt Grise. Allait-il perdre Sinar ici ?
Il s’était déjà posé cette question, et y avait répondu. Sa réponse n’avait pas changé.
Il ne laisserait pas cela arriver.
« Tu connais le cerf au museau bleu ? C’est moi, ce cerf au museau bleu. »
Sinar continua de parler.
Personne d’autre ne pouvait le savoir, mais le démon avait passé de longues années à lui murmurer sans cesse à l’oreille.
Qu’elle était une elfe maudite. Que tout ce qu’elle était appartenait au démon.
Le démon l’avait également poussée dans ses retranchements.
Si tu veux survivre, trouve quelqu’un comme toi et livre-le-moi.
Depuis que Sinar avait commencé à croire qu’elle était la cause de la mort de tous les elfes autour d’elle, jusqu’à aujourd’hui.
Les souvenirs se bousculèrent dans l’esprit de Sinar. Les douloureux et les heureux s’entrechoquaient et la déchiraient.
« Sans toi, tout le monde aurait pu vivre heureux, n’est-ce pas ? »
Naira, sa sœur, lui posa la question au cœur d’un cauchemar.
En vérité, ce n’était qu’une coïncidence. Le démon avait tout manigancé, et la jeune elfe, enivrée par les flammes, n’avait rien fait de mal. Elle le savait. Son esprit le comprenait parfaitement.
Mais son cœur lui racontait une tout autre histoire.
« Fuis. Tu ne nous dois rien. »
Bran le lui dit, tout comme l’ancien des elfes.
Il y avait des gens qui lui avaient offert un refuge. Des choses auxquelles elle s’était raccrochée tout en endurant les murmures du démon. Elle voulait les protéger. Alors ses propres désirs, ses envies personnelles, n’étaient que futilités sans importance. Même s’il s’agissait de rêves modestes, elle n’avait pas le droit de les poursuivre.
« Le cerf au museau bleu ne doit pas vivre parmi les autres cerfs. »
Sinar avait essayé de s’agripper à une petite barque ballottée par la tempête et de la maintenir immobile.
Enkrid examina la situation avec lucidité. Il y avait des choses qu’il ignorait, mais il pouvait tirer des conclusions à partir de ce qu’il savait. Voilà à quoi il était parvenu.
Il devinait dans les grandes lignes ce que Sinar avait l’intention de faire. Cela ne devait pas beaucoup différer de ce que souhaitaient les autres elfes qui l’avaient accompagnée jusque-là.
Elle était résolue à mourir avec le démon.
Les autres étaient prêts à tuer Sinar plutôt que de la laisser souffrir des années encore.
Sinar tendait la main au-delà de la mort, cherchant à offrir un répit aux autres. Même si la mort devait être l’issue, elle essayait d’empêcher qu’elle ne survienne tout de suite, échangeant une couronne de fleurs contre une couronne d’épines.
Qu’elle ait attendu que le démon s’affaiblisse ou qu’elle ait conclu un autre arrangement, elle n’était pas sotte. Elle avait pris des dispositions.
Enkrid prit acte de ses déductions, sans rien laisser paraître.
Le savoir ne changeait rien. Et c’était précisément pour cette raison qu’il pouvait prononcer certaines paroles.
« Ça ne me concerne pas. »
Des mots forgés par la Volonté. Ruagarne se tapa dans la paume.
« Exactement. »
Fell ajouta son grain de sel.
« Comme si quelqu’un pouvait le faire changer d’avis quand il s’entête. »
À ces mots, la petite barque qui ployait sous la tempête poussa un cri, comme si elle allait se briser en mille morceaux.
Sinar savait qu’elle le regretterait. Elle le savait, et pourtant elle ne parvenait pas à se retenir. À la fin, la barque vola en éclats et ses débris se dispersèrent.
Et alors ? S’il n’y a plus de barque, on nage. Si l’on n’a plus de jambes, on rampe avec les bras.
Voilà ce que disait la vie d’Enkrid.
Cette vie l’avait émue. C’était pour cela qu’elle n’avait pas osé lui avouer qu’il lui plaisait, n’est-ce pas ?
Sinar ouvrit la bouche. Sa voix était calme et égale, sans la moindre hâte.
« Si tu me sauves, tu prends la responsabilité de tout le peuple elfe. Voilà ma dot. »
À ces mots, Enkrid abandonna toute la politesse dont il avait fait preuve jusque-là. Sa réponse frôla l’impolitesse par sa franchise.
« Ça, je ne peux pas. »
« Tu ne peux pas ? »
demanda Sinar.
« Pour tout le reste, je le ferai. »
répondit Enkrid.
Le Labyrinthe autour d’eux était plongé dans les ténèbres. Les pierres lumineuses faiblissaient, proches de la fin. Pourtant, Enkrid semblait porter une lumière en lui. Impossible de dire si elle venait de son maintien ou de ses paroles, mais elle était bien là.
« Alors, Enki, est-ce que tu me sauveras ? »
demanda Sinar.
« Oui. »
Enkrid hocha la tête.
Sans s’en rendre compte, tous s’étaient mis à écouter attentivement. C’est pourquoi aucun d’eux ne l’avait remarqué : Enkrid n’avait jamais rengainé son épée.
L’épée toujours en main, il regarda au-delà de Sinar.
La créature qui arpentait l’espace derrière le fauteuil d’ossements s’avança d’un pas lourd et délibéré.
Le démon qui avait tourmenté Sinar s’était débarrassé depuis longtemps de ses organes vocaux et s’était replié dans les ténèbres. Il s’était enfoncé dans le silence. Bien sûr, il n’avait pas l’intention de rester immobile et caché.
« Le Tueur unique des démons. »
Sinar ne connaissait que son nom. Le démon qui avait autrefois maîtrisé le feu n’existait plus sous cette forme. Prenant sa Volonté pour marteau et le temps pour enclume, il s’était affiné et transformé.
Libéré de son corps, le démon s’était scindé en deux entités distinctes. L’une était faite pour combattre. L’autre, pour produire.
Parmi les deux, celui qui n’avait d’autre but que le combat et la destruction de ses ennemis était le Tueur unique.
Enkrid sentit une Volonté aiguë et limpide émaner de la créature qui lui faisait face.
Elle n’était ni violente ni sauvage. Ce qu’il percevait s’apparentait davantage à de la pureté.
Pourquoi ?
Une intention meurtrière qui ne contenait rien d’autre.
Si l’on prenait tout ce qu’on était pour le transformer en une intention meurtrière limpide et sans équivoque, aurait-on cette apparence ?
Viens à moi et meurs. Seule cette volonté emplissait l’air.
La créature avait des orbites, mais ni bouche ni nez. À la place des yeux, rien qui ressemblât à des organes humains : seulement des ouvertures d’où suintait une lueur orange et douce.
Et les yeux n’étaient pas sa seule source de lumière.
Sa peau avait l’aspect du métal. Des lignes irrégulières, gravées en motifs sur tout son corps, la parcouraient et diffusaient elles aussi de la lumière.
Elle se tenait sur deux pieds comme un humain, mais de longues lames prolongeaient ses flancs à la place de ses bras. On aurait dit qu’elle tenait deux épées, peut-être.
La lumière dégageait de la chaleur. Quand la créature s’avança, son éclat en fit une source lumineuse, éclairant les alentours sans toutefois éblouir.
Enkrid identifia parfaitement son adversaire.
L’ennemi de tout être vivant. L’antithèse de l’intelligence. Le gardien du mal et de l’injustice.
Un démon.
Sa forme de base ressemblait à celle d’un Sans-cœur.
Sur la Terre Maudite, certains êtres avaient offert jusqu’à leur cœur au Dieu Démon et étaient devenus des créatures démoniaques. On les appelait les Sans-cœur.
Des créatures démoniaques qui combattaient avec des lames à la place des bras. Comme elles n’avaient pas de cœur, seule la décapitation permettait de les tuer.
La gorge.
Était-ce là son point faible ? Difficile à dire. Son apparence extérieure ne lui apprenait pas grand-chose.
Le Tueur unique leva le pied. Une lueur orange fendit les ténèbres. Le déplacement de cette source lumineuse semblait entraîner le regard d’Enkrid dans son sillage.
Mais Enkrid ne suivait pas le mouvement uniquement des yeux. La créature n’avait donc aucune prise sur lui.
Les pieds.
Il observa le démon poser le pied au sol avec une précision tranquille. La force remonta de la cheville au genou.
Le mouvement qui suivit était celui d’un épéiste entraîné depuis des années.
Boum.
La créature prit appui au sol et abattit une lame droit vers le bas. Enkrid brandit son épée d’acier argenté pour contrer le coup vertical.
S’il mettait toute sa Volonté dans la parade, il s’exposerait à la deuxième attaque. Mais le premier coup ne lui offrait pas non plus l’occasion de viser la gorge.
Son esprit accéléra, calculant et anticipant les issues possibles. Il accueillit la lame en mettant la moitié de sa Volonté dans son attaque.
Les deux lames se croisèrent dans les airs et s’entrechoquèrent.
Clang !
On aurait dit un éclair qui s’abattait juste à côté de lui.
La silhouette du Tueur unique était mince, mais pas sa force. Elle égalait celle qu’Enkrid avait déployée dans son propre coup.
Et il avait l’impression que ce n’était même pas là toute sa puissance.
Enkrid recula de trois pas pour dissiper la force qui remontait le long de sa lame. Le Tueur unique fit de même, recula par petits bonds, puis leva la lame qui remplaçait son bras gauche et la plaça à la verticale.
Attendait-il sa prochaine attaque ? Dans ce cas, il fallait l’excuser : il s’était un peu emballé et reprenait son souffle.
Ce n’était pas comme s’il avait pu s’en empêcher.
« Ne vous en mêlez pas ! » cria Enkrid. Il s’adressait à Fell et Ruagarne.
« Celui-là est pour moi. »
ajouta-t-il aussitôt.
Le Tueur unique n’avait pas de bouche. Il ne pouvait pas sourire. Pourtant, d’une certaine manière, on aurait dit qu’il souriait.
Bien sûr, une entité entièrement forgée dans l’intention meurtrière n’était pas capable d’exprimer quoi que ce soit.
Ce n’était qu’une illusion. Peut-être projetait-il sa propre image sur la créature, comme s’il apercevait son reflet dans un miroir.
Un démon.
C’était la première fois qu’il pouvait affirmer en toute honnêteté avoir croisé le fer avec l’un d’eux.
Le Balrok n’avait été qu’un fragment, et c’était Oara qui l’avait tué. Le comte Molsen n’était qu’un subalterne. Quant au démon qui commandait dix mille spectres, il ne l’avait jamais réellement affronté.
Alors…
Je ne serais peut-être pas loin de la vérité en me prétendant le véritable Tueur de démons, une fois que j’aurai vaincu celui-là.
La créature laissa pendre ses bras-lames le long de son corps et observa Enkrid de ses yeux lumineux.
Son intention meurtrière était braquée sur lui seul. Une lame fantôme sembla fendre l’air et lui ouvrir le ventre.
Bien sûr, il n’y avait pas de véritable lame.
Faux Coup.
Il suffisait de soutenir son regard pour que la technique, née d’une réinterprétation de l’Épée de mercenaire du Style de Vallen, s’active et franchisse l’espace qui les séparait.
Ce qui signifiait que son adversaire était puissant.
Plus puissant que tout ce qu’il avait affronté jusque-là.
Comment aurait-il pu ne pas apprécier ça ?
« Ça va me rendre fou. »
lâcha Enkrid en déviant la lame fantôme grâce à la Volonté du Refus.
Tout le monde autour d’eux s’était tendu et suivait le combat d’un regard sombre. Chaque mot d’Enkrid leur parvenait avec une parfaite netteté.
« C’est trop amusant. »
murmura-t-il ensuite. Chacun l’entendit et se demanda s’il avait bien compris.
Qui pouvait bien dire ça en combattant un démon ?
Ceux qui le connaissaient auraient simplement hoché la tête avant de passer à autre chose. Ceux qui le voyaient pour la première fois en furent stupéfaits.
« Ce type est complètement fou », marmonna Bran.
Tout était dit.
Enkrid, lui, était absolument convaincu qu’au sein de son Ordre des chevaliers, il était le seul sain d’esprit.
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