Chapitre 635
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 635 : Avancer dans les ténèbres
= = =
On voit, on réfléchit et on juge dans les limites de ce que l’on connaît. C’était aussi vrai des Woodguards, les elfes à forme d’arbre.
Bran se sentait menacé. Il estimait qu’ils traversaient la pire crise depuis leur entrée dans le Labyrinthe.
Enkrid, lui, restait calme. Il n’avait aucune raison de paniquer, ni de perdre ses moyens. Alors il ne paniqua pas et ne se troubla pas.
Il se contenta de faire ce qu’il avait à faire. Réfléchir et manier son épée, rien de plus.
Un Chevalier de la mort.
Un chevalier ramené à la vie par la puissance de la Terre Maudite.
Cette puissance était-elle différente de celle qu’elle avait de son vivant ? Pour les elfes, elle était peut-être devenue une mauvaise herbe plus coriace.
Était-elle devenue ainsi parce qu’elle s’était cramponnée à la vie au seuil de la mort ?
Ou bien la Terre Maudite s’était-elle simplement emparée d’elle et l’avait-elle forcée à agir contre sa volonté ?
Peu importait.
Ce qui comptait, c’était que la créature qui leur barrait la route menaçait les chevaliers présents.
Mais était-elle vraiment une menace ?
Enkrid observa la traînée sombre qui se formait derrière l’elfe et nota la position de ses pieds, l’angle de torsion de son poignet.
Ses yeux enregistrèrent les détails, son instinct s’éveilla et sa pensée s’accéléra.
Quand l’elfe abattit son épée, il avait déjà levé la sienne pour la parer.
Clang !
Fell et Ruagarne parvinrent tout juste à suivre leur échange.
De là où ils se tenaient, on aurait dit que l’elfe frappait un point fixe.
C’était parce que l’épée d’Enkrid s’y était déjà placée.
Un instant né d’une pensée accélérée et d’une intuition aiguë. Après un seul échange, il en vit davantage.
Une épée dépouillée de toute fioriture, réduite à la pure efficacité.
Enkrid discerna la nature de la lame qui fondait sur lui.
Elle cherche le contact ? Elle veut engager le fer ?
On disait que celui qui frappait sans intention n’avait aucune véritable expérience du combat.
Même un cerveau rongé par la putréfaction, un esprit où les asticots avaient élu domicile, conservait une intention dans la lame si son propriétaire avait été un combattant de niveau chevaleresque de son vivant.
Son intention était le contact.
Il avait cru qu’elle voulait engager le fer, mais ce n’était pas ça non plus.
Un choc, puis elle se retira. Enkrid sentit une sorte de suie se déposer sur l’épée d’acier argenté.
Il ne le vit pas de ses yeux. Il le sentit.
L’elfe morte appelée Arjila ne pouvait pas utiliser l’énergie vitale. À la place, elle puisait dans le pouvoir magique reçu de la Terre Maudite.
La source était la même. Esther le lui avait dit.
On pouvait remplacer l’énergie vitale par autre chose. Quant à savoir comment la situation avait pu en arriver là, c’était une autre question.
Enkrid accéléra sa pensée au maximum et s’immergea dans le combat.
Un choc, et la lame déviée revint à la charge.
Une lourde épée à deux mains, disproportionnée pour cette silhouette élancée, s’abattit d’en haut.
Elle la maniait dans un arc aussi court que possible. L’angle et la vitesse rendaient presque impossible d’esquiver sans parer.
Comme précédemment, elle ne cherchait pas à trancher, mais à établir le contact entre les armes.
Pourtant, elle ne cherchait pas non plus à resserrer l’échange en engageant le fer.
Son intention était claire, mais pas ce qui la motivait. Les informations qui lui manquaient lui parvinrent de derrière.
« Ne laissez pas les lames se toucher ! »
Bran cria. Un elfe criait si rarement que cela méritait d’être pris au sérieux.
Le sens était clair : la suie se transmettait par contact. Elle s’en servait pour provoquer un changement.
Un changement favorable à l’elfe morte et défavorable à Enkrid.
Tout le monde se tenait derrière lui ; personne ne pouvait donc voir ses yeux. Dans l’obscurité, ses deux yeux bleus brillaient.
La Volonté jaillit des profondeurs de son inconscient et parcourut tout son corps.
Sa pensée s’accéléra et la Vision du futur s’ouvrit.
Ses sens s’aiguisèrent à la mesure d’un esprit qui voyait un demi-pas en avance.
Ensuite, il s’en remit à son instinct. Lire les ouvertures de l’adversaire à l’instinct était le talent de Fell ; chez Enkrid, c’était une compétence.
Il l’avait donc disséqué, étudié, retourné dans tous les sens, puis repassé dans sa mémoire. Un processus obsessionnel, si l’on voulait l’appeler ainsi : il l’avait goûté, mis en pièces, savouré. En combattant encore et encore contre Fell, il l’avait affiné et codifié. À présent, il pouvait dérober une parcelle de ce talent et s’en servir.
Le principe était simple : l’intuition repérait l’ouverture, et la technique, gravée dans les muscles par la répétition, surgissait d’elle-même.
La Volonté jaillie de l’inconscient l’y aidait.
Chiriririring !
Enkrid laissa l’elfe morte obtenir ce qu’elle voulait.
Sa lame rencontra la sienne et, l’espace d’un instant, elles s’entrechoquèrent six fois de plus à toute vitesse.
La malédiction enfermée dans l’Épée démoniaque se transmit à l’épée d’acier argenté. Le poids de celle-ci changea. Mais Enkrid ne s’arrêta pas, et son épée non plus.
L’épée d’acier argenté était légère à l’origine. Même deux fois plus lourde, elle restait maniable.
Après six échanges qui écartèrent les lames, l’épée d’acier argenté se détacha de la grande épée et vint déposer un baiser profond sur la gorge de la chevalière elfe revenue d’entre les morts.
Ce baiser fut un trait de lumière, le messager du don de la mort, qui rendit de nouveau l’elfe morte incapable de se battre.
La main d’un elfe derrière Enkrid, qui s’apprêtait à saisir le Kiaos, s’immobilisa.
Un filet de sang noir coula de la gorge de l’elfe morte, mais il ne lui en restait déjà plus beaucoup. Il s’écoula goutte à goutte, puis s’arrêta.
La chevalière elfe décapitée tomba à genoux dans un bruit sourd, puis bascula en avant.
La suie encore présente sur son dos se dissipa par plaques et disparut.
Rien n’indiquait que le corps allait bouger de nouveau. Ils l’observèrent en silence un instant, mais il ne remua pas.
« Allons-y », dit Enkrid après avoir vérifié qu’elle était immobile.
Il parlait sans emphase. À force de côtoyer des elfes aux émotions si maîtrisées, sa propre façon de s’exprimer s’était apaisée sans qu’il s’en rende compte.
Autrement dit, il ne trouvait pas ce qu’il venait de faire particulièrement remarquable. Et pour Enkrid, c’était normal.
La chose qui l’avait attaqué n’était pas un véritable chevalier. Tout au plus en était-elle la moitié.
Sinar le lui avait répété plus d’une fois.
« Il n’existe pas d’elfe chevalier incapable d’utiliser l’énergie vitale. L’énergie vitale est le fondement et l’origine d’un elfe. Ce serait comme écrire une lettre sans mains. Si vous dites qu’on peut écrire avec les orteils, alors je suppose que ce serait comme écrire sans mains ni pieds. »
Une remarque profonde, enfouie entre deux plaisanteries en apparence anodines.
Enkrid avait répondu qu’on pouvait toujours tenir la plume dans sa bouche.
Sinar avait rétorqué qu’il était du genre à coincer la plume entre ses paupières s’il n’avait pas de bouche.
Elle avait dit cela avec un sérieux si parfait que cela ne ressemblait pas du tout à une plaisanterie.
« Comment as-tu fait ? »
Zero s’approcha et lui posa la question. Peu importe à quel âge les elfes commençaient à apprendre à réprimer leurs émotions, ils n’en restaient pas moins des êtres vivants. C’était la question d’un elfe stupéfait.
« J’ai vu une ouverture et j’ai frappé », répondit Enkrid, comme toujours. Il n’y avait pas de réponse plus simple.
« Tss. »
Fell claqua la langue. Il avait saisi les grandes lignes de l’échange. Ce qu’Enkrid venait de faire n’était pas si éloigné de sa propre escrime.
C’était donc ça : repérer une ouverture et laisser l’épée bouger d’elle-même.
Avait-il l’impression qu’on lui avait dérobé sa spécialité ? Pas vraiment. Chez les Chevaliers fous, échanger des techniques était la chose la plus naturelle au monde.
S’apitoyer parce qu’on avait perdu quelque chose ne ferait que prouver qu’on avait atteint ses limites.
Les limites étaient faites pour être dépassées.
Fell l’avait appris en observant Enkrid. Mais il n’était pas pour autant sans reproches. D’où son claquement de langue.
Le talent.
Il ne l’aurait jamais dit à voix haute, mais Fell ressentait le manque du sien.
Il n’aurait jamais pu penser ainsi s’il avait connu tout le poids de ces innombrables « aujourd’hui » qu’Enkrid avait traversés pour en arriver là.
Tout en répondant, Enkrid réfléchissait déjà.
Le sens, la méthode d’exécution, et maintenant la méthode d’entraînement.
Des séances d’entraînement innombrables lui avaient appris à repérer les ouvertures d’un adversaire au-delà de la portée des cinq sens ordinaires. On aurait pu appeler cela l’escrime du Sixième Sens.
N’importe lequel des Cinq Styles de l’épée pouvait s’y prêter.
Du moment qu’il pouvait atteindre le corps de son adversaire, la méthode importait peu.
Le principe, ici : une épée qui voit les ouvertures.
La méthode d’exécution : l’intuition et l’expérience accumulée.
La méthode d’entraînement : des combats répétés.
Fell avait tout acquis par son seul talent, sans le poids d’une expérience durement gagnée.
Je le peux grâce aux innombrables aujourd’hui que j’ai traversés en combattant.
Traduire en théorie quelque chose que l’instinct lui avait fait comprendre, et tout cela ne lui prit qu’un instant.
« Mais qu’est-ce qui vient de se passer ? »
Bran s’approcha à son tour, encore ébranlé. Les deux elfes qui restaient clignaient des yeux à plusieurs reprises.
Enkrid les observa, puis prit la parole.
« Je ne sais pas ce que tu caches sous ton manteau, mais j’aimerais que tu n’envisages pas de t’en servir contre Sinar. »
Son ton neutre allait droit au cœur du problème.
L’elfe nommé Arcoiris en fut décontenancé. Savait-il tout ?
Les yeux bleus d’Enkrid se fixèrent sur lui.
Cet elfe sans malice ne savait pas mentir, et Enkrid comprenait une situation plus vite que presque tout le monde.
« Nous ne pouvons pas laisser Dame Sinar devenir l’épouse du démon. »
Arcoiris l’avait dit à plusieurs reprises, avant leur entrée et après.
Ces mots avaient un double sens.
Le premier était la volonté de sauver Sinar.
« Quoi que tu caches, ce doit être quelque chose qui puisse au moins tuer Sinar, pas vrai ? »
Enkrid insista.
Le second sens était de tuer Sinar.
Plutôt que de la laisser souffrir comme épouse du démon, l’envoyer auprès des dieux.
Enkrid avait percé leur secret à jour.
Il n’avait pas eu besoin d’y réfléchir longuement. C’était évident. Le savoir ne le poussait pas particulièrement à insister.
Les elfes qui n’avaient pas passé des années à errer sur le continent, broyés par le monde, ne savaient pas mentir.
C’était toujours le cas. Arcoiris n’avait plus rien à dire. Garder le silence faute de pouvoir mentir était assez sage, mais ses yeux, sa posture et son attitude parlaient plus clairement que des mots et montraient que l’essentiel avait déjà été mis au jour.
« C’était évident. Le savoir ne change rien. »
Ruagarne prit la parole. Il était difficile de savoir s’il voulait les réconforter, mais le trouble des elfes sembla s’apaiser un peu.
« … Reposons-nous un instant », dit Bran.
Le couloir était rectiligne ; ils pouvaient s’arrêter facilement quand ils le souhaitaient.
C’était pour cette raison que ceux qui étaient entrés avant eux avaient pu rebrousser chemin.
Enkrid s’assit par terre. Alors qu’il fixait les ténèbres épaisses qui s’étendaient devant lui, une pensée lui vint.
Fais demi-tour. C’est dangereux. Attends une autre occasion.
L’obscurité semblait lui souffler ces mots.
Cette malveillance le frappa avec une clarté saisissante.
Peu importait que l’on soit venu combattre la Terre Maudite ou sauver quelqu’un. Quel que fût leur but, ce couloir finirait par user leur résolution.
En leur permettant de partir à tout moment, il rendait la retraite possible.
Quiconque avait déjà la volonté vacillante s’en servirait comme prétexte pour fuir.
Les gens entraient prêts à accepter des sacrifices, puis pressentaient l’échec, et certains faisaient demi-tour.
Si c’était une guerre, si la Terre Maudite et la cité elfique étaient deux nations en conflit…
Un camp grignotait peu à peu l’autre.
La cité elfique avait perdu ses chevaliers et beaucoup d’entre eux étaient morts ici. Le Labyrinthe, cette Terre Maudite, s’était nourri de leur sang et de leur chair, et avait gagné en puissance.
S’ils avaient tout lancé contre lui dès qu’ils l’avaient reconnu, ils auraient pu détruire le Labyrinthe malgré les pertes.
Le Démon de la Séduction n’aurait alors jamais existé.
Mais les elfes avaient passé leur temps à chercher un moyen de régler le problème sans rien sacrifier. Le temps avait passé, les échecs s’étaient accumulés, et la Terre Maudite était devenue en silence un adversaire trop coriace pour être éliminé facilement.
Quand ils s’étaient enfin décidés à en finir, il était déjà trop tard.
Une malveillance tenace.
La forme du démon commençait à se dessiner vaguement.
La cour, le fait de prendre un elfe pour épouse, relevait sans doute d’une stratégie similaire.
Il voulait dévorer la cité elfique. Il voulait quitter le Labyrinthe et s’aventurer dans le monde.
La naissance d’une Terre Maudite de grande ampleur.
Si la cité était dévorée, voilà ce qu’elle deviendrait.
Foyer des elfes était le terme que les humains employaient pour désigner les cités elfes en général. Comment appellerait-on une cité elfique devenue une Terre Maudite ?
Un cimetière elfique ? Une Tombe elfique ?
Enkrid ferma les yeux un instant. Il n’avait pas sommeil, et pourtant il s’endormit sans s’en rendre compte.
Il ne savait pas si le Passeur en était responsable ou si son corps avait simplement pris le repos dont il avait besoin avant le danger qui les attendait. Mais le Passeur apparut dans son rêve.
« Je suppose que je n’ai pas besoin de te le dire, mais je vais quand même te donner un conseil. »
La silhouette assise dans la petite barque qui tanguait tenait une lanterne violette et prit la parole.
« Un conseil ? »
Enkrid pencha la tête.
« Jette la Grenouille qui reste, l’humain et les elfes qui t’entourent dans les ténèbres, puis sauve-toi. »
Le Passeur ricana. La malveillance à nu qui se mêlait à son rire avait quelque chose d’étrange, de presque inconnu.
Enkrid ne répondit pas et ouvrit les yeux.
Il avait cru n’avoir somnolé qu’un instant. En effet, seules quelques secondes s’étaient écoulées.
Ils se remplirent l’estomac de viande séchée et de provisions déshydratées. Les elfes, naturellement, mangèrent des plantes et des fruits.
Le groupe se remit en route.
Qu’avaient ressenti Bran et les autres pendant ce bref repos ?
Une sorte de chaleur étrange traversa le groupe d’elfes.
« Tueur de créatures démoniaques. »
« J-je vous respecte profondément. »
Ils louèrent Enkrid à voix haute, au lieu de se contenter de le regarder avec admiration. Même Zero laissa percer l’émotion dans sa voix.
« Rédimez le démon et sauvez notre reine. »
Il l’avait presque oublié, mais Enkrid connaissait déjà le véritable statut de Sinar.
Elle s’appelait Sinar Kirheis.
Foyer des elfes était le terme générique que les humains employaient pour désigner les cités elfes. Chacune d’elles avait son propre nom.
Les elfes avaient tendance à nommer leurs cités d’après la famille qui les dirigeait.
La cité où Enkrid était arrivé s’appelait Kirhais.
Même dans une cité elfique gouvernée par un conseil de représentants, certaines familles jouaient un rôle qui dépassait le simple symbole.
La famille royale qui avait gouverné la cité de génération en génération.
À présent, seule Sinar en restait. Elle était donc la reine de cette cité.
« Le plus surprenant, c’est que ce ne soit pas une plaisanterie elfique », dit Enkrid.
« Pardon ? »
L’elfe nommée Brisa posa la question.
« Rien. »
Une reine. Rien n’aurait pu davantage le surprendre. Il n’y avait plus de Créatures démoniaques. Le couloir s’élargissait peu à peu et débouchait sur un vaste espace.
Aucun chemin ne continuait au-delà. Ou plutôt, on distinguait plusieurs passages creusés dans les murs, mais la question d’aller plus loin ne se posait pas. Ils étaient arrivés à destination et leur objectif se trouvait juste devant eux.
« Sinar. »
Sinar Kirheis, autrefois appelée la Sorcière dorée, était assise sur une chaise d’os, les mains soigneusement jointes sur les genoux.
= = =
Rejoignez notre Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>