Chapitre 636
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 636 : C’est exact. Enkrid n’avait nullement l’intention d’écouter.
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Dans l’obscurité, un fauteuil taillé dans l’os brillait d’une faible lueur bleutée. Une lumière inquiétante, qui n’avait rien à voir avec celle du soleil ou de la lune.
Assise dessus, Sinar avait les cheveux dorés ternis par cette lueur oppressante.
« Bienvenue. Laissez-moi vous présenter mes compagnons. »
Elle tendit la main vers l’espace derrière elle.
L’odeur les atteignit avant qu’ils ne puissent distinguer quoi que ce soit. Chair en décomposition, sécrétions, excréments… Toutes les immondices capables de répandre une puanteur semblaient réunies au même endroit.
Une personne ordinaire n’aurait pas tenu sans se boucher le nez. Enkrid, lui, se contenta de couper son odorat.
Plus on aiguisait ses sens, plus on apprenait aussi à les émousser et à les étouffer à volonté.
Privé de son odorat, il tendit le cou pour examiner ce qu’elle leur présentait, paume ouverte. Derrière lui, Brisa leva un peu plus haut la pierre lumineuse.
La source de lumière monta, élargissant le champ de vision. Elle ne pouvait toujours pas tout éclairer, mais c’était suffisant.
Un troll, un ogre, une goule. Le troll chevauchait un chien à deux têtes et au visage humain. Aucun ne rugissait ni ne bavait. Ils attendaient, tout simplement, les ordres de Sinar. Impossible d’en douter.
« Compagnons, c’était une plaisanterie. »
Sinar avait parlé. Sa voix résonnait comme les notes cristallines d’un instrument.
« À la place, j’ai décidé de devenir leur reine. »
C’était un mensonge.
Les elfes ne connaissent pas le mot « mensonge ». Ils n’apprennent à mentir qu’après avoir erré à travers le continent et s’être fait broyer par le monde. Sinar avait appris ainsi.
Ce qui expliquait qu’elle mentît si mal.
Si Kraiss, menteur-né qui aimait ourdir des tromperies avec son esprit affûté, pouvait voir Sinar en cet instant, que dirait-il ?
« Qu’est-ce que tu as bien pu penser de moi, tout ce temps ? »
Ce serait probablement ça.
Ce n’était pas le moment de rire, pourtant cette pensée absurde lui vint d’abord à l’esprit.
Face à un mensonge aussi maladroit, il n’y avait pas d’autre réaction possible.
Il n’avait aucune raison de retenir son rire. Mais il ne pouvait pas rire.
Pourquoi donc ?
Sans doute à cause de l’elfe, qui faisait de la maîtrise de ses émotions sa spécialité.
Sa tendance à absorber tout ce qui l’entourait et à se l’approprier avait naturellement déteint sur lui. Cela avait dû se produire quelque part, sous le seuil de sa conscience.
Ce n’était absolument pas de la colère.
« Alors, allez-vous combattre mes enfants ? »
Le troll, l’ogre et la goule, chacun un spécimen singulier, s’avancèrent devant le fauteuil d’os où elle était assise.
« Les enfants de qui, au juste ? »
Arcoiris, qui écoutait derrière eux, prit la parole. L’elfe qui adorait Sinar ne pouvait dissimuler ses sentiments, qui se lisaient clairement sur son visage.
Les infimes variations de son expression trahissaient son état d’esprit. Le pli au coin des yeux, ses sourcils froncés, ses lèvres tremblantes : tout exprimait la même chose, la douleur. Même si son visage ne se déformait pas comme celui d’un humain.
« Ce n’est pas nécessaire. »
Arcoiris murmura ces mots. Sa voix était très basse, mais personne ici n’était assez lent d’esprit pour ne pas l’entendre.
« Je ne peux pas te laisser devenir l’épouse du démon. »
Il le répéta. Sa résolution était manifeste. Mais, cette fois, ses yeux avaient changé depuis qu’il avait prononcé ces mots auparavant.
Une lueur qu’on appelait l’espoir.
Il n’était pas difficile de deviner qui l’y avait allumée.
Le propriétaire de ces yeux bleus qui brillaient dans l’obscurité dégaina son arme.
Tching.
L’épée d’acier-argent absorba la lumière de la pierre lumineuse et en renvoya un éclat blanc, pareil à celui de la lune. On disait que lorsqu’on contemplait de l’argent pur, certains le surnommaient « le métal qui ressemble à la lune ».
Son éclat était à ce point mystérieux.
En voyant la lumière qui jaillissait de l’épée d’Enkrid, tous ceux qui se trouvaient là auraient acquiescé.
« Tu n’aurais pas dû venir ici. »
Sinar prononça ces mots. Enkrid leva son épée sans se presser. Il plaça la lame entre ses yeux et affûta sa concentration. Il suivit du regard les Créatures démoniaques qui avançaient vers lui. Ses pensées s’accélérèrent, l’œil de la clairvoyance s’ouvrit et l’avenir proche se dévoila.
« Fell. Occupe-toi de la goule. »
Quelque chose qui ressemblait à de la suie se devinait derrière les corps des Créatures démoniaques. Des Esprits maléfiques avaient niché en elles et décuplaient leurs aptitudes naturelles, même si Enkrid et ses compagnons n’avaient aucun moyen de le savoir.
Et même s’ils l’avaient su, cela n’aurait pas changé grand-chose.
Enkrid traça son chemin dans son esprit lancé à toute vitesse : une route qui le mènerait droit à Sinar.
Grrr.
Un bruit pareil à celui de l’eau bouillante monta des gueules des trois Créatures démoniaques.
Boum.
Le chien au visage humain poussa sur ses pattes arrière et bondit. Le troll qui le chevauchait partit avec lui, naturellement. Il déploya ses longues griffes et frappa.
Rapide. Mais il avançait en ligne droite, ce qui le rendait facile à lire.
Sa vitesse brute et sa puissance n’égalaient pas la férocité de l’épée du chevalier elfe qu’ils avaient affronté plus tôt.
Enkrid ouvrit le pied gauche vers l’extérieur et déversa dans son épée une quantité démentielle de volonté.
La lame d’acier-argent résonna d’un chant aigu. À travers sa paume, Enkrid avait l’impression que l’épée lui parlait.
Comme si elle lui disait qu’elle allait éclater.
Enkrid balaya alors l’espace d’un coup diagonal, chargeant sa lame de chaque parcelle de volonté qu’il possédait.
En matière d’escrime pure, ce n’était qu’une simple taille en diagonale. Dans le cadre des cinq styles de l’épée, on aurait pu parler d’une frappe descendante du Style de l’épée lourde.
Mais ce qui animait cette épée, c’était toute la volonté d’Enkrid.
Sous les yeux de toutes les personnes présentes, Sinar comprise, la lame qu’il brandissait disparut un instant.
Au-delà d’une certaine vitesse, la lame déchirait l’air lui-même.
Bam.
Le bruit éclata dans le sillage de la lame. Et avant même qu’il n’atteigne leurs oreilles, l’épée d’Enkrid avait déjà fendu le troll et le chien au visage humain, puis traversé leurs corps.
Le troll et le chien se séparèrent verticalement autour d’Enkrid et s’envolèrent de part et d’autre. Un bruit mou retentit entre les deux. Le sang noir des Créatures démoniaques mortes se répandit sur le sol.
Le sol de l’étage inférieur était sec sous leurs pieds ; Enkrid venait de le rendre aussi détrempé que celui du dessus, inondé désormais du sang des Créatures démoniaques.
Enkrid retint son souffle, expira, puis balaya l’espace d’un large mouvement.
La lame décrivit un demi-cercle dans les airs avant de se placer en garde haute.
L’ogre n’avait pas d’arme. Il leva les avant-bras comme un bouclier et les dressa devant lui. Des yeux l’observaient depuis l’espace entre ses bras tandis qu’il chargeait.
Le voir foncer ainsi, les bras levés pour se protéger, avait presque quelque chose de comique.
Enkrid sentit une force nouvelle affluer pour remplacer celle qu’il avait dépensée.
Oui, à cet instant, sa puissance était plus grande qu’à n’importe quel moment depuis son entrée dans le Labyrinthe.
Il voyait l’espace entre les avant-bras de l’ogre. S’il le fallait, il pourrait y porter une estocade. Mais nul besoin de viser une faille. Il pouvait simplement tout trancher d’un seul coup.
Enkrid sentit le poids de l’air, comme s’il avait pénétré dans un marécage de gravats. Il pesait sur ses épaules et tirait sur ses chevilles.
Lourd.
Le poids l’écrasait, lui pesait sur les épaules et les membres, pressait ses veines comme pour les faire éclater. Mais il pouvait le supporter.
Ne l’avait-il pas déjà supporté un instant plus tôt ? Une part de sa volonté, agissant à son insu, parcourait tout son corps comme pour le protéger.
Il força le passage, abattit son épée et le rugissement retentit de nouveau.
Bam.
Ainsi, Enkrid porta son deuxième coup.
Paf.
La lame trancha la tête et le corps de l’ogre avant de ressortir de l’autre côté.
Fendu depuis le sommet du crâne jusqu’à un côté de la poitrine, l’ogre déversa à flots sa cervelle, ses organes et son sang noir. Pourtant, sa main agrippa encore le vide, dans un dernier geste d’agonie, puis il bascula sur le côté. Le fracas de sa chute sur le sol résonna dans toute la pièce.
Dans le même temps, Fell avait lui aussi tué la goule. L’un de ses bras avait été brûlé jusqu’à n’être plus qu’une masse carbonisée, signe que Ruagarne ne s’était pas contenté de regarder.
Un bref silence suivit. Puis Sinar lui adressa une critique à laquelle personne ne s’attendait.
« Tu t’es émoussé, Enki. »
Elle disait qu’il s’était émoussé, mais ne parlait pas de son maniement de l’épée. Chacun des coups qu’il venait de porter surpassait tout ce qu’il avait montré auparavant.
Sa compréhension de l’escrime, sa façon de manier la volonté : tout avait fait d’immenses progrès.
Il s’était aussi inspiré de ce que Sinar lui avait enseigné : cette escrime modelée sur les quatre saisons.
« Tu t’es émoussé. »
C’était pourtant son jugement. Sans attendre de réponse, elle poursuivit :
« Si tu es devenu chevalier et que tu veux avancer, tu aurais dû détourner les yeux. Tu es émoussé. À ce point que tu ne pourras plus rien trancher. »
Enkrid fit tomber le sang de son épée d’un geste sec, puis repoussa ses cheveux en arrière de la main gauche.
Le sang des deux Créatures démoniaques qu’il avait tuées avait éclaboussé sa main. Il était poisseux.
Les elfes avaient-ils une tradition du bain ? Ou se lavaient-ils dans l’eau claire des lacs ?
Le sang des Créatures démoniaques empestait et était encore plus répugnant au toucher. Il voulait se laver dès que tout cela serait terminé.
« Sinar Kirheis. »
Enkrid prononça son nom.
Tous ceux qui se trouvaient là attendirent la suite.
Allait-il répondre à l’accusation de s’être émoussé ?
Ou bien demander ce que tout cela signifiait ?
Enkrid était un homme qui déjouait toujours les attentes, et cette fois ne fit pas exception.
Du moins, ce n’était pas ce que les elfes qui l’observaient avaient prévu, Bran compris.
« Pourquoi es-tu partie ? »
C’était la question qu’il était venu poser depuis le début. Alors il la posa.
« …… »
La voix de Sinar, cet instrument qui s’était jusque-là exprimé avec une grâce fluide, se tut un instant.
L’obscurité et le silence font bon ménage. Le silence s’insinua dans la caverne sombre.
Brisa, l’elfe, leva un peu plus haut la pierre lumineuse. La lumière se répandit, élargissant de nouveau le champ de vision.
Le visage de Sinar ne trahit aucun changement. Pourtant, Enkrid vit qu’elle était légèrement surprise. Elle reprit alors la parole.
« On dirait que tu n’as pas entendu un seul mot de ce que je viens de dire. »
« Tu n’as pas écrit la raison dans ta lettre. Je suis donc venu te la demander. »
Une esquisse de sourire se dessina sur le visage de Sinar. Ce qui suivit fut un éloge appuyé.
« …… Quel cinglé. »
« Elle sourit ? »
Celui qui s’exclama, étonné de voir Sinar sourire, fut Arcoiris. Mais il ne fut pas le seul : tous, Bran compris, en furent surpris.
« Alors, tu sais sourire. Tu n’as plus besoin de le faire. Sinar, rentrons. »
Bran prit la parole.
Sinar laissa s’effacer son faible sourire et secoua la tête.
« Je suis maudite. »
Esther, qui s’était collée à Enkrid pour tenter de briser une véritable malédiction, aurait ricané en entendant ça.
« Alors rentre. Enki. Tu n’as rien à faire ici. »
Enkrid regarda les yeux de Sinar. Ils étaient ternes. On aurait dit que quelqu’un y avait déversé une peinture appelée désespoir.
« Je t’en prie. Rentre. »
La peinture semblait prête à couler, mais au dernier instant, elle resta suspendue dans ses yeux.
« Dis-moi pourquoi je devrais le faire. Je suis venu entendre une raison. »
Enkrid prononça encore une phrase inattendue. En l’écoutant, Fell se dit qu’il n’existait personne au monde capable de vaincre un tel entêtement.
Ruagarne, lui, pensa simplement : c’est tout Enkrid, ça.
Sinar observa l’homme qui se tenait devant elle. Des yeux bleus, des cheveux noirs, un homme couvert de cicatrices gagnées en roulant sur les champs de bataille.
Avec un visage pareil, il était difficile d’imaginer quelle vie il avait menée sans examiner une à une ses cicatrices.
Elle s’était fait exactement cette réflexion, il y a bien longtemps, lorsqu’elle avait vu son corps pendant qu’il se lavait.
Ces cicatrices, ces entailles dans sa chair, racontaient la vie qu’avait menée cet homme.
Je deviendrai chevalier.
« Quel rêve stupide. »
On avait dû le mépriser pour cela.
Je protégerai ceux qui se tiennent derrière moi.
« Tu arrives à peine à protéger ta propre vie. »
Tout le monde avait dû se moquer de lui.
Une fleur éclose dans le mépris la regardait à présent. Sinar ne voulait pas que cette fleur se fane à cause d’elle.
Alors elle voulait déverser tous ses arguments. Énumérer les raisons, l’une après l’autre, pour le convaincre.
Elle voulait tout lui raconter, absolument tout, sur la façon dont elle avait fini ici.
Elle voulait mettre à nu cette longue et douloureuse traversée de la vie, sans rien cacher, sans rien retenir.
Jusqu’alors, elle n’avait pas voulu le faire. Chacun a des parts de soi qu’il ne veut montrer à personne.
Mais à présent, elle voulait le renvoyer, même si cela devait l’obliger à tout dévoiler. Non, elle devait le renvoyer.
« Je dois devenir l’épouse du démon. Il le faut. »
Sinar le répéta, mais l’homme qui se tenait devant elle était un obstiné, devenu chevalier grâce à un talent qui en portait à peine le nom.
Oui. Enkrid n’avait nullement l’intention d’écouter.
« La raison. »
Il se contenta de répéter le même mot une fois encore.
« Si je vais jusqu’au bout de ces noces, tu en paieras le prix. C’est pourquoi tu ne peux pas rester ici. »
La détermination dans la voix de Sinar vacilla.
En apparence, Enkrid resta impassible.
« Est-ce que devenir l’épouse d’un démon était ton rêve ? »
Est-ce vraiment ce que tu veux ?
Sinar le savait au fond d’elle-même. Cet homme ne reculerait pas avant d’être allé jusqu’au bout.
Avait-elle tiré une conclusion trop hâtive ?
Ou bien une part d’elle, enfouie quelque part au fond de son être, avait-elle souhaité que les choses tournent ainsi ?
Elle avait prétendu vouloir qu’il l’abandonne, mais avait-elle attendu qu’il vienne la chercher de cette façon, attendu précisément ce moment ?
Son âme faible avait-elle poussé les choses vers cette issue ?
Alors est-ce le moment de maudire ma propre âme ?
Sinar ferma les yeux. Elle sentit une force à laquelle elle ne pouvait résister. Celle-ci l’attira vers l’abîme et la précipita au plus profond de son âme.
Des souvenirs qu’elle ne voulait pas voir remonter émergèrent de cet abîme.
* * *
Clang.
Comme tout le monde, Sinar avait eu une enfance.
Clang.
Le premier souvenir qu’elle gardait après avoir pris conscience du monde qui l’entourait était le bruit d’un marteau.
Et…
« Sinar. »
Des parents qui, en apparence, semblaient indifférents et maîtrisaient soigneusement leurs émotions, mais qui, au fond, étaient d’une infinie tendresse.
« Tu es encore là ? Viens, faisons une couronne de fleurs. »
Et une sœur qui la chérissait.
Oui. Il y avait eu une époque comme celle-là.
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