Chapitre 632
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 632 : Grotte, Labyrinthe, Royaume démoniaque
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« Bon sang. »
Bran lâcha ces mots de sa voix habituelle, sèche comme des feuilles mortes.
« Ça, c’était quelque chose. »
Il reprit la parole, et cette fois, une pointe d’émotion se glissa dans son ton bourru.
Enkrid rengaina son épée, et Ruagarne lui tendit un carré de tissu. Il essuya le sang de la Manticore sur la lame d’acier argenté, puis la remit au fourreau. Le tintement de l’acier contre l’acier, tandis qu’elle glissait en place, rompit le silence qui s’était abattu sur les lieux.
Tout le monde s’était tu après l’avoir vu abattre la Manticore d’un seul coup.
Les regards respectueux qu’on lui portait s’étaient emplis d’étonnement et de stupeur.
« En un seul coup ? »
« Impressionnant. »
« Je devrais arrêter de le considérer comme un rival. »
Quelques elfes marmonnèrent entre eux.
Enkrid n’avait jamais pris les elfes pour des imbéciles.
La preuve : même sans son intervention, ils n’auraient pas eu besoin de perdre trois des leurs pour tuer la Manticore, quoi qu’ait affirmé Ruagarne.
Quatre archers pour soutenir huit épéistes elfes, sans compter la puissance des esprits et de l’énergie vitale.
Peut-être un mort, si ça tournait mal.
Avec un peu de chance, ils auraient pu l’emporter sans aucune perte. Et s’il y avait des facteurs qu’il n’avait pas encore pris en compte, la chance ne serait peut-être même pas nécessaire.
Ils étaient assez doués pour la vaincre sans perdre personne.
Mais pas d’un seul coup, comme il venait de le faire.
À première vue, comme l’avait dit Ruagarne, il semblait qu’au moins trois d’entre eux devraient mourir pour abattre la Manticore.
Mais si quelqu’un avait choisi de se sacrifier délibérément ? Ils en étaient capables. Il le voyait à la gravité de leurs regards.
Il ne l’avait compris qu’en se retournant vers les elfes, une fois le combat terminé.
Certains débordaient simplement d’entrain. D’autres, dans le groupe, s’étaient déjà résignés à mourir.
La différence entre ceux qui avaient accepté la mort et les autres.
Des soldats.
C’était le même écart qu’entre des combattants entraînés et des gens ordinaires. Enkrid avait toujours eu l’œil pour lire une situation, mais avec la Technique sensorielle, l’habitude de combattre en tenant compte du terrain et la Vision du futur, il allait désormais droit à l’essentiel en un instant.
La société elfique aussi a ses soldats.
Ceux-là formaient le noyau du groupe, mêlés aux elfes ordinaires.
Les huit qui s’étaient avancés, l’arme à la main, portaient clairement les marques de l’entraînement.
Selon les critères de la Garde-frontière, quatre d’entre eux pouvaient suivre sans difficulté les exercices de base.
Soumis à un véritable entraînement, même les elfes, pourtant habitués à maîtriser leurs émotions, en grinceraient probablement des dents. Mais l’entraînement qu’ils avaient reçu les avait forgés.
Parmi les archers, on retrouvait le même fossé qu’entre un professionnel et un amateur.
Certains archers savaient manier les esprits et l’énergie vitale. La plupart, non.
Alors.
« Il vaudrait mieux que seuls certains d’entre nous entrent dans la grotte », déclara Enkrid d’un ton égal. Fermer les yeux sur la réalité ne ferait qu’alourdir le bilan des morts.
« C’est ce que j’aurais proposé », répondit Ermen, comme si elle observait un chien aboyer de l’autre côté d’une rivière.
« Les elfes sont têtus », ajouta Bran. Même en sachant qu’ils n’étaient pas de taille, ils avaient voulu entrer.
« Même en sachant qu’ils allaient mourir ? »
À la question d’Enkrid, Bran ouvrit la bouche.
« Certains sont sincèrement incapables de saisir la réalité. D’autres n’acceptent pas que tout ça repose sur les épaules de Sinar. Et… »
« Et ? »
Le géant des arbres affable laissa lentement un sourire s’étendre sur son visage. L’écorce de ses lèvres se retroussa, et c’était indéniablement un rictus.
« Quatre des guerriers mâles sont amoureux de Sinar. Ils préfèrent mourir plutôt que de la laisser devenir la fiancée d’un démon. »
Tandis que Bran parlait, trois elfes s’avancèrent depuis le groupe, juste à côté de lui.
Des mâles, et manifestement entraînés. C’étaient donc les soldats, les combattants, ceux qui avaient suivi un véritable entraînement. C’est ainsi qu’Enkrid les jaugea.
Leurs visages étaient calmes, mais graves. Leurs sourcils légèrement froncés, ils semblaient réfléchir à la question.
Le plus petit des trois prit une longue inspiration, puis s’exprima avec une lenteur délibérée.
« Je serais tout à fait d’accord pour être son deuxième mari. Qu’en dis-tu ? »
Quelle que fût l’absurdité de la remarque, Enkrid la prit au pied de la lettre et chercha à en comprendre le sens.
Un deuxième mari pour Sinar. Cela voulait dire qu’il y en avait déjà un premier.
Ce serait moi.
L’espace d’un instant, ses pensées dévièrent légèrement.
« … C’est une pratique courante chez les elfes ? »
Ce fut tout ce qu’il parvint à répondre sans perdre contenance.
Les nobles avaient parfois des concubines ou plusieurs épouses, même si ce n’était pas le cas de tous. Mais pouvait-il aussi arriver qu’une femme ait plusieurs maris ?
« On vide la coupe avant de la remplir », avait dit quelqu’un, un jour. Au lieu de s’en étonner, Enkrid choisit de respecter leurs coutumes.
Les deux autres elfes parlèrent en même temps.
« Arrête de plaisanter. »
« Moi, je serais d’accord pour être le troisième, euh… »
Le troisième elfe s’apprêtait à lancer une autre plaisanterie sans se soucier de l’ambiance, mais se ravisa et se tut. Ermen le fixa sans ciller, et, pour un humain, ce regard aurait été sévère.
Ruagarne, qui écoutait derrière eux, hocha lentement la tête.
« C’était donc une plaisanterie. »
Fallait-il en être soulagé ? C’était une question.
Ou bien fallait-il plutôt admirer leur capacité à plaisanter à la manière des elfes dans une pareille situation ? C’en était une autre.
Ensuite, Ermen entreprit de décider qui entrerait et qui resterait.
Chacun exposa ses raisons et défendit sa candidature, tout en jetant régulièrement des coups d’œil à Enkrid.
Eux aussi avaient compris.
Dans cette situation, nul ne pouvait ignorer qui avait le plus de chances de sauver Sinar.
Tueur de démons.
Voilà pourquoi ils avaient accueilli ce titre avec autant d’enthousiasme.
Le respect dans leurs yeux prenait désormais tout son sens. S’ils savaient déjà qui il était…
Une épée qui tue les démons.
N’était-ce pas précisément ce dont ce groupe avait le plus besoin ?
Il n’y avait là aucun calcul politique, aucune arrière-pensée.
Seulement le désir irrépressible de sauver Sinar.
Ils ne s’étaient pas donné la peine de le contacter, persuadés qu’elle avait refusé son offre, mais leur désespoir n’en était pas moins grand.
Tandis qu’il retournait la question dans sa tête, la voix d’Ermen retentit.
« Bran, je peux compter sur toi ? »
« Qui serait mieux placé que moi ? »
« Brisa. »
« Oui. »
« Arcoiris. »
« Prêt. »
Elle appela quelques noms. Ceux qu’elle ne désignait pas prirent la parole à voix basse, un à un, pour expliquer pourquoi ils devaient être choisis.
Certains évoquèrent l’attachement qu’ils avaient éprouvé pour Sinar au fil des années.
Et pour cette raison, ils l’avaient un jour traitée de maudite en face ?
Difficile de savoir s’il s’agissait d’une plaisanterie elfique ou s’ils le pensaient vraiment.
Enkrid renonça donc à trancher. Il les laissa régler la question entre eux.
Tandis qu’ils débattaient derrière lui, il étudia la grotte.
« Ce n’est pas un endroit ordinaire », dit Ruagarne à côté de lui.
« C’est la Terre Maudite. »
Fell prit alors la parole à son tour.
« Quoi qu’il y ait là-dedans, tu vas tout fendre en deux, pas vrai ? »
C’était une bonne assurance. Quand Fell perdait son sang-froid, il ne parvenait même pas à déployer la moitié de ses véritables capacités. Même à l’entraînement, Enkrid en tenait toujours compte et lui lançait quelques mots pour éviter que son élan ne retombe.
« Les Bergers du désert ? Quel genre de berger se fait battre par ses moutons ? »
« T’es encore pire que Ropord. »
« Tu parles de talent avec de pareilles compétences ? »
« Qu’est-ce que tu fabriques là-bas, tu danses ? »
Ce genre de remarques avait touché une corde sensible chez Fell et lui avait permis de donner le meilleur de lui-même.
Savoir quoi dire à qui, et au bon moment, était l’un des points forts d’Enkrid. Il fit de même cette fois-ci.
« Bien. Je compte sur toi. »
Fell fit rouler ses épaules.
Si quelques mots suffisaient à redonner autant d’élan à quelqu’un, l’échange était vraiment avantageux.
En fixant lui-même l’entrée de la grotte, Enkrid sentit quelque chose de sinistre peser aux confins de son esprit, chercher à l’ébranler et lui murmurer à l’oreille comme un Esprit maléfique faisant naître des hallucinations. Mais il n’y prêta aucune attention.
On disait que la Terre Maudite semait dans l’esprit de ceux qui la regardaient les graines noires de l’effroi.
Sur Enkrid, cela n’avait aucun effet.
Ruagarne non plus n’était pas affectée.
Pour elle, toutefois, le pressentiment sinistre tenait davantage du signe de changement. Et pour une Grenouille aussi curieuse qu’elle, ce n’était pas tout à fait désagréable.
Ruagarne observait la grotte lorsqu’elle remarqua une légère rougeur monter au visage d’Enkrid. Elle lui demanda : « Comment te sens-tu, là, tout de suite ? »
Elle lui posait parfois cette question. C’était l’un de ces moments-là.
Elle voulait savoir sous quel angle il abordait la situation, ce qu’il pensait et comment il donnait un sens à tout cela.
Une curiosité qu’on ne pouvait qualifier que de curiosité de Grenouille.
Enkrid se tourna un instant vers lui-même, puis répondit franchement.
« Un peu excité, pour être honnête. »
Il le pensait vraiment. Un démon, avaient-ils dit. Il était curieux de voir ce qu’il lui montrerait.
Quand il s’entraînait durement à l’épée, il avait toujours fini par avoir envie d’un vrai combat. C’était pareil ici. Enkrid savait qu’il avait ce côté-là, cette soif d’affronter un adversaire à sa mesure.
« D’accord. Je me doutais que tu dirais quelque chose comme ça. »
Ruagarne hocha la tête. À présent, ses réponses commençaient à entrer dans le champ de ce qu’elle prévoyait. Son observation et son étude portaient leurs fruits.
Cela satisfaisait une partie de sa curiosité de Grenouille.
Et elle avait encore plus hâte de découvrir ce qu’il lui montrerait par la suite.
Même si Enkrid était excité, il n’avait pas perdu de vue son objectif premier : voir Sinar et lui poser directement la question. Il ne l’avait pas oublié.
Tous trois contemplaient la grotte lorsque Bran les rejoignit par derrière, son tabac habituel entre les lèvres.
Ermen semblait encore s’employer à convaincre certains des leurs.
Des bribes de langue elfique se mêlaient aux autres paroles qui leur parvenaient.
« Comment s’appelle cette Terre Maudite ? »
Enkrid interrogea le Woodguard dont il s’était rapproché. Bran pinça les lèvres et souffla un anneau de fumée, puis écrasa dans son poing le tabac consumé pour l’éteindre.
Il aurait fallu plus qu’un feu ordinaire pour brûler la peau de Bran ; une petite braise ne représentait donc rien.
Ce n’était pas vraiment une raison pour qu’un géant des arbres fume du tabac.
Les arbres craignaient le feu, c’était un simple fait. Que Bran fume était étrange et inhabituel.
En termes humains, ce qu’il venait de faire revenait à écraser une cigarette allumée contre sa paume.
Même si, vu la différence entre leurs espèces, la comparaison n’était sans doute pas tout à fait exacte.
« Elle n’a pas de nom. On l’appelle simplement le Labyrinthe. Plus exactement, on a choisi de ne pas lui en donner. Il nous arrive d’appeler le démon qui se trouve à l’intérieur le Démon de la Séduction, mais nous ne lui avons pas donné de véritable nom non plus. »
Le Démon de la Séduction. Un titre plutôt romantique.
En écoutant Bran s’expliquer, il était facile de comprendre pourquoi.
Plus on prononçait le nom d’un démon, plus on le vénérait et le craignait, plus il gagnait en puissance.
Rem avait déjà dit quelque chose de semblable du point de vue de la Sorcellerie.
« Il existe des moyens d’effacer volontairement un nom, mais on n’y recourt qu’en dernier ressort. Et si tu as eu si peur qu’il te faille en arriver là, tu es déjà à bout de forces et tu n’arrives même plus à prononcer son nom. »
L’intention était un peu différente, mais le sens s’en rapprochait suffisamment.
« On dirait qu’ils sont prêts », dit Bran.
Enkrid se retourna : c’était bien le cas. Trois elfes de plus avaient rejoint le groupe. Ermen se tenait au milieu d’eux et prit la parole.
« Quatre en tout, Bran compris. Nous avons réduit le nombre. »
« Réduit le nombre » était une façon de dire. Ils avaient considérablement diminué les effectifs.
« Quatre ? »
Ruagarne posa la question. C’était une Grenouille : si quelque chose lui échappait, elle ne laissait pas tomber.
Elle portait l’essentiel de son attention sur Enkrid, mais sa nature l’empêchait de passer à côté de ce qu’elle ne comprenait pas. Il n’en allait pas autrement cette fois-ci.
« Je ne ferais que vous gêner, c’est évident. »
Ermen s’était exclue elle-même.
Quand tout le monde semblait devoir entrer ensemble et mourir, elle avait été prête à les accompagner. Mais à présent, une lueur d’espoir était apparue. Elle voulait donc envoyer un groupe réduit, mais plus efficace.
Ce que Ruagarne ne comprenait pas, c’était pourquoi tant de ceux qui semblaient utiles avaient été laissés de côté.
« On dirait que vous avez éliminé tous ceux qui savent manier les esprits ou l’énergie vitale ? »
« Nous n’avions pas le choix. »
Enkrid observa comment les choses se déroulaient, puis reporta son regard sur la Terre Maudite qu’ils appelaient le Labyrinthe.
Il repensa à la technique que l’elfe avait montrée quelques instants plus tôt, en utilisant l’énergie vitale et les esprits.
De quoi abattre une Manticore.
C’était une véritable force de combat.
Jusqu’ici, ils avaient affronté des vagues de Créatures démoniaques.
Et pourtant, le chevalier elfe qui était entré dans le Labyrinthe était mort. Que déduire de tous ces faits ?
Ses pensées s’accélérèrent et aboutirent à une réponse.
« À l’intérieur, les elfes ne peuvent pas utiliser l’énergie vitale. C’est bien ça ? »
Les yeux d’Ermen s’écarquillèrent légèrement. Elle était à ce point surprise.
Presque aussitôt, son expression redevint normale. Elle hocha la tête et répondit de son ton calme habituel.
« C’est pour cela que nous avons choisi uniquement ceux qui avaient entraîné leur corps. »
À présent, la capacité d’Enkrid à lire une situation dépassait la simple perspicacité et frôlait la prémonition.
Les idées s’ordonnaient, les événements s’enchaînaient, et une conclusion s’imposait de nouveau.
Les elfes qui dépendaient entièrement de l’énergie vitale n’avaient jamais eu l’intention d’entrer.
Y aller n’aurait fait qu’ajouter des morts.
Ermen avait toujours eu l’intention de régler la question à l’entrée de la grotte et de n’envoyer qu’une partie d’entre eux. L’arrivée d’Enkrid n’avait fait qu’accélérer les choses.
Un catalyseur.
Sa présence avait facilité la tâche à ceux qui voulaient convaincre les elfes désireux de les suivre.
L’énergie vitale était l’un des fondements de la force des elfes. S’ils ne pouvaient pas l’utiliser dans la grotte, ils perdaient l’essentiel de leur puissance avant même d’en franchir le seuil.
« Nous ne pouvons pas laisser dame Sinar devenir la fiancée d’un démon. »
C’était l’elfe qui avait plaisanté un peu plus tôt. Il parlait calmement, mais une détermination sous-jacente vibrait dans sa voix. Il faisait partie de ceux qui entreraient.
Il s’appelait Arcoiris.
C’est vrai. Personne ne pouvait laisser faire ça.
Il lui poserait toutes ses questions dès qu’ils se retrouveraient, mais cela pouvait attendre.
Une fois qu’il eut compris l’essentiel, il ne restait rien à débattre.
« Que l’énergie vitale des arbres et des fleurs veille sur vous, et que la Déesse de la Fortune tourne son regard vers vous. »
Ermen prononça ces paroles. Enkrid avait déjà vérifié son équipement ; il ne lui restait rien à préparer.
« Alors… »
Après un bref adieu, il fit son premier pas.
Une ligne noire de suie marquait l’entrée de la grotte : la frontière de la Terre Maudite qu’ils appelaient le Labyrinthe.
Et comme dans n’importe quelle maison, un invité non convié y recevait un accueil bien particulier. Le Labyrinthe, maître en son domaine, n’agissait pas autrement.
Grrrroum.
Ils pénétrèrent à l’intérieur, et le monde s’assombrit. Leurs cinq sens n’étaient pas pour autant coupés.
Leurs yeux ne s’étaient simplement pas encore habitués à l’obscurité soudaine.
L’odorat, l’ouïe, le toucher : tout fonctionnait encore.
Tout comme les instincts qui s’éveillaient en même temps.
Dès qu’Enkrid entendit ce grondement, il referma les mains sur ses épées et les dégaina.
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