Chapitre 631
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 631 : Comme c’est merveilleux
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Dès leur enfance, les elfes apprenaient à maîtriser leurs émotions. Il était donc difficile de déceler la moindre chaleur chez eux.
En y repensant, Enkrid se souvint que même lorsqu’elle était devenue chevalière, même lorsque le bras de Sinar avait été arraché, son expression était restée impassible.
Elle était trop calme pour que l’âge suffise à l’expliquer.
C’était là une forme de retenue propre aux elfes.
Et l’une des choses qu’elle lui avait dites à l’époque ne le quittait plus.
« Va devant. »
C’étaient ses mots.
Quoi qu’il en soit, les elfes d’ici étaient pareils. Plutôt que de faire leurs preuves par la passion, ils les faisaient par leurs actes.
Que signifiait le fait que les chevaliers elfes s’avançaient dans un lieu où ils allaient mourir ?
Un suicide collectif ?
Un terme qui ne convenait pas du tout au peuple elfe.
Ils n’étaient pas toujours rationnels et logiques dans leur façon d’aborder et de résoudre les problèmes, mais ils essayaient de l’être autant que possible. Et pourtant, la situation les avait acculés.
Ils savaient qu’ils allaient mourir, et avaient tout de même choisi de se battre.
Jusqu’au dernier.
Voilà à quel point ils avaient été poussés dans leurs derniers retranchements.
C’est ainsi qu’Enkrid voyait les choses.
Même s’il n’était jamais venu, ils auraient prévu d’entrer dans la grotte. Cela devait de toute façon commencer ainsi, et ils comptaient se battre jusqu’à ce que le dernier d’entre eux tombe.
Sinar avait accepté de devenir l’épouse du démon pour empêcher précisément cela. C’était une tragédie que la Terre Maudite leur avait imposée, et elle se poursuivait encore.
Un combat pour honorer ceux qui étaient déjà tombés.
Une sorte de requiem joué d’avance pour ceux qui allaient encore succomber.
Car c’était bien cela, avancer en sachant qu’on allait mourir.
Mais si tous mouraient sans qu’une seule âme ne leur chante un requiem, leur détermination aurait-elle le moindre sens ?
Probablement pas.
Les paroles des impuissants se concrétisaient rarement.
Il était rare que les faibles élèvent la voix, tout comme il était rare de trouver quelqu’un qui fasse entendre ses convictions par ses actes. Mais même lorsqu’ils y parvenaient, changer la réalité était une tâche véritablement éprouvante.
N’était-ce pas une époque où tout se mesurait à l’épée et au sang, au fer et aux champs de bataille ?
Un souvenir venu du passé se transforma en Esprit maléfique et lui murmura :
« Et tu comptais les protéger ? »
Les paroles d’une épouse qui ne se souvenait plus du visage de son mari.
Enkrid portait en lui bien des blessures anciennes. Il ne pouvait pas les appeler des cicatrices.
Elles saignaient encore ; elles n’avaient donc pas encore droit à ce nom.
« Alors, qu’est-ce que tu as vraiment protégé ? »
L’Esprit maléfique murmura de nouveau.
Est-ce que quelque chose avait changé quand les impuissants avaient élevé la voix ? Rien n’avait changé.
Sans talent, il ne pouvait pas compter sur la force.
C’était pour cela qu’il n’avait pas pu protéger tant de choses.
Pour cela qu’il avait laissé tant de choses lui échapper.
Pour cela que le regret et le chagrin s’accrochaient encore à lui.
Malgré tout, il n’avait aucune intention de reculer. Avoir le sang qui coulait ne l’empêchait pas de marcher.
Et s’il ne pouvait pas marcher ? Il ramperait.
Il deviendrait chevalier.
Il protégerait ceux qui se tenaient derrière lui.
C’était pour cela qu’il voulait devenir chevalier.
En regardant ces elfes, le passé lui revint en mémoire avec une netteté nouvelle.
« Pas mal. »
Enkrid marmonna pour lui-même.
Il n’allait pas arroser un arbre avec une paix achetée en faisant porter toute la responsabilité à une seule elfe nommée Sinar. Voilà comment on aurait dit ça à la manière des elfes. Cela dit, comme personne ici ne semblait faire de blagues à la façon des elfes, peut-être que cette habitude n’appartenait qu’à Sinar. Ou peut-être que ce n’était tout simplement pas le moment de plaisanter.
« Si tu comptes entrer avec nous, je te remercie d’avance. »
Bran, le géant des bois, s’approcha et lui dit cela. Ses pieds faits de racines traînaient sur le sol, soulevant de petits nuages de poussière. Il avait toujours du tabac dans la bouche.
« L’odeur ne te gêne pas ? »
Il lui posa la question d’un ton familier. Vraiment familier, même pour un Woodguard, quelqu’un qui ne laissait pas facilement paraître ses sentiments.
« Je m’en accommode. Vous comptiez entrer aujourd’hui, à l’origine ? »
Enkrid vérifia sa ceinture d’épée, s’assura que ses lames étaient bien à leur place et jeta rapidement un œil au reste de son équipement tout en posant la question.
Soldat ou chevalier, entretenir son équipement était la base.
« Pas vraiment. Mais nous serions entrés avant la fin du mois. »
répondit Bran.
« Alors, pourquoi maintenant ? »
« Un déclencheur. Qu’un humain comme toi se présente, c’est peut-être la façon qu’a un dieu de nous dire que le moment est venu. »
Enkrid ne semblait pas avoir simplement débarqué le jour d’une attaque. Les elfes avaient l’air de prendre son arrivée elle-même pour une sorte de signe.
Et les elfes n’étaient pas les seuls à le considérer ainsi.
Ermen venait de dire qu’elle mettrait fin au délai de grâce accordé par le démon, et Bran s’était approché pour échanger quelques mots, lorsqu’une puanteur âcre et aigre, différente de tout ce qu’ils avaient senti jusque-là, s’échappa de la grotte, suivie d’un grondement profond.
Une tête émergea des ténèbres de la grotte, plus sombre encore que l’obscurité qui l’entourait. La créature gardait le corps à l’intérieur et ne tendait que la tête au-dehors, si bien qu’une crinière brune semblait flotter dans les airs.
« Toutes les unités, en position de combat. »
Ermen prononça ces mots, puis Bran et plusieurs Woodguards s’avancèrent pour barrer l’entrée.
Les Woodguards à l’avant semblaient jouer le rôle de boucliers grâce à leur grande taille et à leur corps massif. Du moins, c’était ainsi que les humains auraient décrit la scène.
La tête flottante ne resta visible qu’un instant. Une Créature démoniaque sortit de la grotte en rampant, ses deux yeux d’un noir de jais perçant l’obscurité.
Elle avançait sur quatre pattes et avait l’allure d’une bête. Sa tête ressemblait à celle d’un lion, et une tête de serpent pendait au bout de sa queue.
Sa queue fendit l’air une fois, puis claqua contre le sol.
Frrt, crac !
Un nuage de poussière s’éleva à l’endroit de l’impact.
Une Manticore. Et pas un spécimen ordinaire.
Une variante inhabituelle.
Voilà la conclusion à laquelle il arriva grâce au domaine de son Sixième Sens, qui observait la créature. Il avait jugé d’instinct, puis l’examina de nouveau du regard pour en comprendre la raison.
Du poison au bout des griffes.
Leurs pointes étaient noires. Plus encore que leur couleur, une substance visqueuse y adhérait et laissait de légères traces sur le sol à chacun de ses pas.
Des brûlures autour de la gueule.
Pas de moustaches. La peau autour de sa bouche était sèche et ses lèvres ressemblaient à du cuir épais.
Elle pouvait cracher du feu.
Non. Elle allait cracher du feu.
Ruagarne lui avait dit que tout combat commençait par l’observation. Il avait entendu quelque chose de semblable à l’époque où il errait à la recherche de techniques d’épée. Jaxon aussi avait affirmé qu’avant un combat, rien ne comptait davantage que de bien voir.
Il étudiait encore l’état de la Manticore quand l’un des elfes engagea le combat.
Il avait cru que les géants des bois s’avançaient pour servir de boucliers, mais plusieurs elfes posèrent le pied sur leur dos et grimpèrent dessus.
Les géants plièrent légèrement les jambes pour leur offrir un appui.
Tout le monde bougea avec une rapidité extraordinaire. Huit elfes, debout sur les épaules, la tête et le dos des géants, bandèrent leurs arcs d’un même mouvement.
Grincement, grincement, grincement.
Les muscles de leurs bras gonflèrent sous l’effort, et le bout de leurs doigts pâlit. Huit archers prirent la bête pour cible. Tout cela se déroula en un souffle et demi.
Les géants des bois s’abaissèrent, les elfes grimpèrent, puis visèrent.
Personne n’ordonna de tirer, pourtant les huit elfes décochèrent leurs flèches presque simultanément.
Quelqu’un avait mentionné que même les jeunes elfes contribuaient à fabriquer des flèches, car les mains manquaient.
Il n’y avait aucune raison de douter de la qualité des flèches fabriquées par les jeunes elfes. Elles étaient solides et leurs empennages correctement fixés.
Au même instant, les cordes claquèrent.
Fiiiiou.
Huit flèches s’envolèrent d’un seul trait. C’était semblable à ce qui s’était produit lorsqu’ils étaient entrés dans la forêt.
Enkrid sentit naturellement ses pensées s’accélérer tandis qu’il suivait les flèches en plein vol.
Deux visaient les yeux. Deux autres prenaient le corps pour cible, plus précisément les articulations des épaules des pattes avant. Les quatre dernières visaient la queue.
Il ne put s’empêcher d’admirer leur adresse. Leur précision n’avait rien d’ordinaire.
La réaction de la Manticore, elle, fut simple.
Flomp.
Elle ferma les deux yeux, fouetta l’air de sa queue et tordit son corps d’un mouvement.
Cela suffit. Sa peau était trop épaisse pour que les flèches la transpercent.
« J’invoque l’esprit du vent. »
L’une des huit archères s’y consacra et emprunta le pouvoir d’un esprit. D’après ce qu’Esther lui avait expliqué en passant, c’était aussi une forme d’incantation.
Cela consistait à emprunter le pouvoir d’un esprit d’un autre plan, et les elfes passaient pour particulièrement doués dans ce domaine.
Des courants d’air se formèrent autour de l’archère. Ses vêtements verts frémirent dans un bruissement.
« Obs, Wigor, Inhavito. »
En dessous d’elle, une dryade tendit la main et murmura ces mots. Enkrid n’en connaissait pas le sens, mais devina ce qu’elle essayait de faire.
Une lumière verte se rassembla au bout de ses doigts et toucha la pointe de la flèche. Celle-ci absorba l’éclat.
L’archère qui avait emprunté le pouvoir du vent banda de nouveau son arc, et cette fois, elle n’eut presque pas à forcer sur ses muscles. Elle tira légèrement la corde.
Puis elle décocha avant même qu’on ait eu le temps d’expirer.
Foumm.
La flèche fendit l’air dans un sifflement. Elle filait à une vitesse bien supérieure à la normale, droit vers le front de la Manticore.
Selon Enkrid, elle allait trop vite pour être esquivée.
La flèche allait frapper le front de la Manticore. C’était un avenir certain. Elle avait assez de force pour percer cette peau, et l’emprunt du pouvoir de l’esprit du vent la rendait capable de le faire. De plus, son extrémité concentrait une énergie vitale, la force de vie de la forêt.
Il était compréhensible qu’une lueur d’espoir vacillât dans les yeux des elfes. Impossible de le confirmer, mais ils devaient en avoir.
À moins que leur retenue ne les empêche de le montrer.
Quoi qu’il en soit, cet espoir était bien là, en eux. Et il fut déçu.
La flèche s’immobilisa à un doigt du front de la Manticore.
« Télékinésie. »
Ermen murmura le mot. C’était assez surprenant pour susciter une réaction, pourtant sa voix resta égale. En son for intérieur, elle était quelque peu étonnée, mais la retenue des elfes ne laissait rien paraître sur son visage.
La Manticore renifla et une flamme écarlate jaillit de son souffle, embrasant la hampe de la flèche.
La flèche en feu retomba au sol dans un crépitement.
Des braises s’éparpillèrent en pétillant, et l’odeur de brûlé se mêla à l’air déjà fétide.
Huit elfes armés d’épées s’avancèrent.
« Dommage qu’on ne puisse pas le voir au moins une fois avant de mourir. »
« C’est vrai. »
Deux d’entre eux prononcèrent ces mots tout en avançant.
Enkrid ignorait ce qu’ils voulaient voir.
Parmi les huit se trouvait l’elfe qui lui avait parlé de gloire, celui qui dépassait les autres d’une tête.
Cet elfe maniait un Naidhl à la lame plus large que les autres.
On disait que le Naidhl avait pour forme originelle l’Épée du Printemps, mais celui de chaque elfe avait une forme légèrement différente. Certains, d’ailleurs, n’étaient même pas des Naidhl : c’étaient de longues lames à un seul tranchant.
Grrrrk.
La Manticore leur accordait à peine un regard. Elle était arrogante, avec l’aisance de ceux qui savent leur force.
Télékinésie, souffle enflammé, griffes empoisonnées.
En tant que gardienne d’un démon, elle était plus que suffisante.
Cette seule Manticore pourrait peut-être anéantir tous les elfes rassemblés ici.
Bien sûr, ils n’étaient pas idiots et s’étaient préparés du mieux qu’ils pouvaient.
La flèche renforcée par un esprit du vent et le sortilège qui canalisait l’énergie vitale en faisaient partie.
« Au moins trois mourront. »
Ces mots venaient de la Grenouille, qui savait lire le talent et évaluer les situations en tenant compte des conditions environnantes.
« Je m’en charge ? »
demanda Fell.
« Non. »
Enkrid répondit et fit un pas en avant. À vrai dire, la Manticore l’observait depuis un moment déjà. Même quand elle avait bloqué les flèches, même lorsque les huit épéistes elfes s’étaient avancés, une partie de son attention était restée braquée sur lui.
Son instinct avait décelé une menace.
Enkrid marcha lentement. Sans s’en rendre compte, sa démarche s’était mise à ressembler à celle d’un elfe. Silencieuse, empreinte de retenue.
Frrt.
Il tira son épée d’acier argenté tout en avançant. Dans cet endroit fétide, la lame capta la lumière du soleil et la réfléchit, laissant derrière elle un faible éclat doré.
« Écarte-toi, bête. »
lança-t-il en s’approchant.
Il passa entre les huit elfes. Personne ne l’arrêta. Qu’il s’agisse d’une paille ou d’une brindille sèche, si une chance se présentait, ils devaient la saisir. Ils n’avaient aucune raison de refuser une main tendue.
Pourquoi Sinar ne lui avait-elle rien dit ?
Il pouvait le deviner.
Elle voulait éviter de lui transmettre la malédiction du démon.
Et elle avait jugé que ce qui se trouvait dans la grotte dépassait ses capacités.
Était-ce un manque de confiance ? Ou une conclusion tirée au terme d’un raisonnement froid ?
Ou peut-être…
Peut-être était-ce une véritable inquiétude.
Enkrid pouvait tuer un démon. Mais il pouvait aussi échouer.
L’issue était incertaine. Si la situation lui échappait, le démon tuerait tout le monde. À tout le moins, il pourrait infliger à Enkrid une blessure mortelle. Elle avait peut-être décidé que tout cela risquait de devenir un obstacle entre lui et le rêve qu’il poursuivait.
« Je peux m’en charger seule », dit le fantôme de Sinar. Mais ce n’était qu’un fantôme. Enkrid n’avait aucune idée de ce que la véritable Sinar aurait répondu.
Alors…
« Quelqu’un m’attend à l’intérieur. Écarte-toi. »
Il n’aurait qu’à lui poser la question lorsqu’il la retrouverait.
La volonté vibrait dans la voix d’Enkrid. Une Manticore ne pouvait évidemment pas parler. Elle ne pouvait pas comprendre un mot de ce qu’il disait.
Et pourtant, l’élan qui l’animait la repoussa, et elle fit un pas de côté. La Manticore comprit presque aussitôt ce qu’elle venait de faire et ouvrit grand la gueule.
Je n’ai pas peur ! Voilà ce qu’elle semblait vouloir dire.
Khrraah.
Un rugissement retentit. Le rugissement d’une Créature démoniaque portait la peur avec lui.
Mais, à cet instant, il ressemblait davantage au cri d’une chose qui n’arrivait plus à se contenir.
De sa gueule ne sortit pas seulement ce qui aurait pu être un rugissement ou un hurlement. Des flammes s’élevèrent et une boule de feu jaillit vers lui.
Comparée au Feu ambulant, elle avait presque l’air inoffensive.
L’éclat doré de l’épée d’acier argenté fendit la boule de feu.
Paf !
Les flammes séparées vacillèrent et s’éteignirent.
Un feu repoussé par la Volonté ne pouvait rien brûler.
La télékinésie lui enserra les membres. Le Refus s’activa de lui-même. Il se débarrassa du reste de la force par la seule puissance de ses muscles.
Puis les griffes empoisonnées s’abattirent sur lui.
La férocité de cette attaque était bien réelle, mais face à l’escrime des Quatre Saisons que Sinar lui avait montrée lors de leurs entraînements, ce n’était que l’agitation d’une bête.
Une épée humaine, plus rapide et plus puissante, traça une ligne de la tête à la queue de la Manticore.
Jusqu’au dernier instant, le serpent au bout de la queue se débattit et mordit dans le vide, mais l’arc dessiné par Enkrid poursuivit sa course et fendit également sa tête.
De même que les elfes avaient montré leur capacité à toucher de petites cibles avec leurs flèches, Enkrid pouvait en faire autant avec son épée.
Oui, autrefois, cela aurait été impensable. Plus maintenant.
Alors, il le fit.
Frrch.
La Manticore s’ouvrit en deux. Son sang noir forma une petite mare, tandis que ses organes s’éparpillaient sans ordre sur le sol.
« Merveilleux. »
dit Ermen en observant la scène. Sa voix restait sèche et égale, mais une sorte d’émerveillement perçait à peine sous la surface, à la manière des elfes.
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