Chapitre 622
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 622 : Les mots prononcés par l’épée
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« C’est marrant, ça. »
Rem lança ces mots en récupérant sa hache.
« Quoi donc ? »
Enkrid fit lentement tourner sa cheville. La charge l’avait heurtée, lui laissant une douleur sourde, mais rien n’était cassé et la souffrance restait supportable.
Pas mal.
Pendant leur échange de coups, à l’instant, il avait enchaîné les mouvements téméraires jusqu’à se tordre la cheville dans un angle anormal. Elle ne s’était ni brisée ni déboîtée.
Une personne ordinaire aurait boité si elle n’avait pas reçu des soins immédiatement. Mais Enkrid n’était pas ordinaire.
Tous ces exercices de souplesse avec Audin avaient porté leurs fruits.
La technique chevaleresque appelée Endurance, qui alimentait le Corps d’acier et durcissait sa peau et ses muscles, l’avait aussi aidé. Tout comme la Volonté de préhension, une technique qu’il avait apprise et mise en pratique.
C’était Audin qui la lui avait enseignée. Selon lui, tous les chevaliers sacrés s’exerçaient sans relâche à cette discipline.
« Quand tu encaisses un choc, ou qu’une articulation se tord sous l’effort, tu y insuffles ta Volonté et tu la maintiens en place. Les chevaliers sacrés se protègent des blessures grâce au pouvoir divin, et peuvent se soigner en même temps. Mais la Volonté seule ne le permet pas : tu ne peux que maintenir. »
Voilà comment Audin le lui avait expliqué. Bien sûr, apprendre cette technique n’avait rien eu de facile.
Pour le dire simplement, il avait failli se tuer en essayant. Pas au sens propre. Mourir à l’entraînement et tomber ensuite sur le Passeur aurait été gênant.
« Hé, t’es censé mourir seulement à l’intérieur du mur que je crée. Qu’est-ce que je suis censé faire si tu vas crever tout seul, espèce de petit morveux ? »
Un truc du genre, peut-être.
Il n’en était pas sûr. Le Passeur qu’il avait rencontré ces derniers temps dans ses rêves n’avait pas l’air du genre à sortir une phrase pareille.
« Profite-en. Quand viendra l’heure du Désespoir, je serai à tes côtés pour regarder. »
Voilà tout ce que le Passeur lui avait dit. Ça ne ressemblait pas à une bénédiction, mais Enkrid n’y voyait pas non plus une malédiction. C’était simplement ce que c’était.
Inutile de réfléchir davantage au Passeur.
L’entraînement qu’Audin avait imaginé et mis en place pour la Volonté de préhension était d’une simplicité brutale.
« Bon. Je vais te briser le bras. Tiens-le en place et encaisse. »
Il avait agrippé l’avant-bras d’Enkrid d’une main, tiré dessus et levé l’autre, prête à frapper avec la Lame à une main. Voilà ce qu’il avait annoncé avant de passer à l’acte.
« L’ours a fini par perdre la tête. »
Rem, qui avait tout observé, avait rendu son verdict.
« Si le bras se brise, Seiki pourra le soigner. J’y vois aussi une bonne occasion d’apprendre à Seiki à utiliser son pouvoir divin. »
Audin avait ignoré Rem sans même lui jeter un regard. En l’écoutant, Enkrid avait senti une sueur froide lui couler dans le dos.
L’intention d’Audin ne faisait aucun doute. Son bras allait finir brisé.
« Si tu n’as rien à faire, va dormir. »
Ragna avait ajouté son grain de sel.
« Utile », avait dit Ruagarne, avec la remarque qu’on pouvait attendre de quelqu’un qui, après tout, était une Grenouille. Ropord et Fell avaient blêmi.
« Il faut vraiment aller jusque-là ? »
Fell avait marmonné cela, et, au bout du compte, lui et Ropord avaient subi un entraînement presque identique au sien.
Quoi qu’il en soit, Enkrid avait encaissé les coups et les torsions, puis s’était éveillé à la Volonté de préhension. Il lui arrivait de penser que, s’il écrivait un jour son autobiographie et tentait de raconter tout le processus, il pourrait en remplir dix mille caractères sans même transpirer. Ça avait été aussi brutal que ça.
Par la suite, il avait puisé son inspiration dans l’art de l’épée traditionnel des elfes, y avait investi tout ce qu’il possédait alors, puis s’était entraîné contre Rem.
L’affrontement était terminé. La première chose que Rem lui avait dite, c’était que c’était marrant.
Les pensées d’Enkrid s’étaient étirées, mais elles avaient défilé à toute vitesse. Les souvenirs de ces journées d’entraînement lui avaient traversé l’esprit, rien de plus. À présent, les rappeler avec autant de détails ne lui prenait presque pas de temps.
La courte pause pendant laquelle il lui avait demandé ce qui était marrant avait suffi.
Rem lui répondit :
« Parfois, on dirait que t’as à peu près autant de talent qu’une Goule polie. Et puis je te regarde maintenant, et j’ai l’impression que tu frôles la catégorie des génies. »
Il se gratta la tête avec le manche de sa hache en parlant. Enkrid l’écouta sans l’interrompre, puis répondit :
« Ce n’est pas du talent. C’est l’expérience accumulée avec le temps. Quelques notions qui n’étaient pas encore bien en place dans mon esprit se sont condensées, et j’ai trouvé une direction à suivre. »
« À mon avis, ça n’arrive généralement pas sans talent au départ. »
« Il suffit d’accumuler assez d’expérience. »
« Quoi ? Tu meurs et tu reviens à la vie pour recommencer, ou un truc comme ça ? »
« Comment tu l’as deviné ? »
« … Laissons tomber. »
Rem n’avait aucune idée qu’il avait vu juste.
Enkrid ne chercha pas non plus à le convaincre, dans un sens ou dans l’autre. Il reporta simplement son attention sur ce que cet affrontement lui avait apporté.
Il rassembla tout ce qu’il avait compris récemment et le passa de nouveau en revue. C’était devenu son habitude quotidienne. Voilà pourquoi ses séances de méditation s’allongeaient.
La découverte la plus importante était celle-ci :
« Le Point de concentration n’existe pas vraiment. »
Dans les moments extrêmes, la concentration s’intensifiait et le temps semblait ralentir. Une poussée de l’esprit. En repensant à tout cela, Enkrid s’était rendu compte que, indépendamment du nom de la technique, tous les membres de sa compagnie de chevaliers faisaient quelque chose de semblable.
Pas seulement Ragna. Rem, Audin, Jaxon, tous. Pourtant, aucun d’eux n’avait jamais appris une technique appelée Point de concentration.
Et malgré tout, ils y parvenaient. Pourquoi ? Il le leur avait demandé, et la seule réponse qu’il avait obtenue était qu’ils le faisaient parce qu’ils en étaient capables.
Il écarta son irritation face à leur suffisance. Ça ne le gênait sincèrement pas.
Pour l’instant, il était trop occupé à retourner sa découverte dans tous les sens.
« Alors, pourquoi donner des noms aux techniques ? »
Parce que, sans les expliciter et les organiser, il était difficile de les ancrer dans le corps. Voilà ce qu’il avait fini par comprendre.
« Tu n’utilises pas vraiment le Point de concentration, pas vrai ? »
Il avait attrapé Ragna pour lui poser de nouveau la question, cherchant la réponse dont il avait besoin. La réplique de celui qui lui avait jadis enseigné le Point de concentration avait été pour le moins remarquable.
« Non, en effet. »
Il ne lui demanda pas pourquoi. Inutile de vérifier.
Ensuite, il examina ce qu’il savait déjà, le confirma et comprit qu’en maniant une épée, il n’était pas nécessaire de donner un nom à chaque geste.
« Il faut que ça vienne naturellement. »
Jusqu’à maîtriser et rassembler sa Volonté, un entraînement ciblé était la bonne approche. Après cela, le but était de répéter le mouvement tant de fois qu’il deviendrait un réflexe, avant même qu’on y pense.
Oui, il le savait. On pouvait appeler ça le fondement de l’escrime.
Il se trouvait simplement qu’il venait de le comprendre.
Il l’avait d’abord su dans sa tête, puis son corps avait réagi, et maintenant, il le comprenait au plus profond de lui.
« Combien de fois faut-il que je te dise de le faire naturellement, comme si tu respirais ? »
L’agacement de Rem, qui transparaissait chaque fois qu’il disait exactement cela, prenait désormais tout son sens. À l’entendre, ça paraissait facile.
Mais dire que c’était facile n’avait rien à voir avec le faire vraiment, avec son corps, et le comprendre jusque dans ses os. Il n’y pouvait rien.
Pour qui n’était pas né avec du talent, faire quelque chose « naturellement, comme si l’on respirait » relevait presque de l’impossible.
C’était aussi pour cette raison que l’Épée qui bloque les vagues, le nouvel art de l’épée qu’il élaborait, était au point mort.
Une vague, c’est de l’eau. Il s’agissait donc de créer, avec l’épée, un mur capable de bloquer parfaitement les attaques informes, quelles qu’en soient la forme et la provenance.
Voilà le sens contenu dans cette technique. Mais quelle méthode permettait de le concrétiser ?
Un bon art de l’épée devait avoir un sens, une méthode de mise en pratique et une méthode d’entraînement.
Un sens, une méthode de mise en pratique, une méthode d’entraînement.
Voilà les trois éléments nécessaires à l’apprentissage d’une technique d’épée.
Jusqu’alors, l’Épée qui bloque les vagues qu’Enkrid portait en lui n’avait qu’un sens.
« Une épée qui bloque même les vagues. »
À présent, sa réflexion avait atteint la méthode de mise en pratique, puis s’était naturellement prolongée jusqu’à la méthode d’entraînement. Tout n’était pas encore parfaitement au point, mais il avait l’impression qu’un mur qu’il fixait depuis longtemps venait soudain de s’ouvrir d’un seul coup.
C’était le résultat de son affrontement avec Rem, aujourd’hui.
Au-delà de cela, comme il en avait déjà fait l’expérience plusieurs fois, le processus par lequel il comprenait et maîtrisait quelque chose avait mêlé toute l’expérience accumulée jusque-là, qui s’exprimait désormais sans effort.
Pouvait-on expliquer tout ça avec des mots ?
« Difficile. Voilà pourquoi il est si dur de transmettre quelque chose une fois qu’on l’a compris. »
Pourtant, quelque part au fond de lui, Enkrid avait vaguement le sentiment de pouvoir tracer, d’une manière ou d’une autre, une carte du chemin parcouru.
Il ne savait pas encore comment s’y prendre, mais il sentait que les choses finiraient par s’éclaircir.
Et cette réflexion en entraîna naturellement une autre.
« C’est donc pour ça que Sinar m’a transmis ses paroles par l’épée. »
Parce que les mots seuls ne suffisaient pas.
Ce n’est qu’à cet instant qu’Enkrid comprit que Sinar lui avait fait ses adieux en lui montrant, l’une après l’autre, les différentes formes de l’art de l’épée traditionnel des elfes. Juste après, il saisit le sens caché de la lettre qu’elle avait laissée, ce passage où elle disait attendre qu’il vienne la demander en mariage.
« Elle me disait de ne pas la chercher. »
Alors pourquoi parler de demande en mariage ?
Il avait toujours décliné ses plaisanteries sur leurs fiançailles. Le fait qu’elle ait employé le mot « demande en mariage » était en soi un message lui indiquant de ne pas venir la chercher.
Bien sûr, Enkrid ne pouvait pas connaître parfaitement les sentiments de Sinar. C’était seulement ce qu’il croyait, au fond de lui.
Et cette intuition était assez juste.
Car c’était bien ce que Sinar avait voulu dire en écrivant cette lettre.
* * *
L’hiver battait son plein, mais l’agitation réchauffait l’air au sein de la Garde-frontière.
La Compagnie de Rem et la garnison permanente avaient presque entièrement réparé les dégâts causés par les Cultistes. C’est à cette période que Kraiss, suivant les conseils d’Abnair, décida de réorganiser les forces.
Réorganiser signifiait restructurer l’armée. Ils l’avaient déjà fait une fois, mais, la dernière fois, ils n’en avaient qu’esquissé les grandes lignes. Cette fois, ils allèrent jusqu’à en dessiner les pupilles.
Ils commencèrent par l’unité d’Enkrid et fondèrent ce qu’on appela officieusement l’Escorte des Fous.
Le commandement de l’unité fut confié à Fell, de la compagnie de chevaliers.
« Pourquoi est-ce que ça doit être moi ? »
« Je croyais que le poste revenait à la personne la plus talentueuse. Je me trompais ? »
Voilà, en gros, l’échange qu’Enkrid avait appris qu’il y avait eu entre Fell et Kraiss.
Quand il avait fallu le convaincre, la conversation avait sans doute duré plus longtemps et comporté plusieurs formes de persuasion. Mais l’essentiel était là.
Fell devint donc le commandant de l’Escorte des Fous.
« Ceux qui ont moins de talent que moi, au sol et on roule ! »
Fell poussa ensuite son unité plus durement qu’Enkrid lui-même ne l’aurait fait. Ruagarne l’aida également.
Pour ce qui était du combat individuel avec l’environnement alentour, peu de combattants pouvaient rivaliser avec elle.
C’était un domaine qui exigeait de l’expérience et de l’étude, qu’on soit chevalier ou non.
Mais cela importait peu. Tous ceux qui observaient Ruagarne comprenaient d’eux-mêmes ce qu’ils avaient besoin d’apprendre.
On annonça que la Compagnie de Rem, l’unité d’assaut de Rem, conserverait sa forme actuelle. Cette annonce valut à Kraiss une lettre de menace de mort.
La lettre exigeait la dissolution immédiate de la Compagnie de Rem.
Kraiss la porta aussitôt à Rem, manière pour lui d’assurer sa propre sécurité.
Rem rassembla immédiatement tous les membres de son unité.
« Bon, je ne vais pas chercher qui a écrit la lettre. Vous ne faites qu’un. Si l’un de vous déconne, vous roulerez tous ensemble. »
« C’est pas un peu abusif ? »
L’un des membres, qui s’était fait un nom dans son ancienne unité et avait aiguisé ses compétences à force d’obstination, protesta.
Apprendre ici, c’était bien. Il le reconnaissait. Mais il n’avait écrit aucune lettre et n’en savait rien. Alors pourquoi devait-il subir ça ?
« C’est ma règle. Si elle te plaît pas, bats-moi et prends le commandement. »
Ah, Rem.
Rem ne cherchait pas à convaincre ses hommes avec des mots. Il n’en avait tout simplement pas besoin. Il régnait par la force.
« Espèce de fils de… »
Au moins, il laissait leurs insultes lui passer au-dessus de la tête. Les jurons pendant l’entraînement étaient monnaie courante.
Rem les brisa à coups de combats pendant dix jours.
Ces dix jours de combats consistaient à affronter Rem à tour de rôle. Il n’épargnait aucun d’eux.
« Vous croyez que je vais retenir mes coups pour éviter de vous tuer ? Vous n’êtes pas comme mon commandant. Si quelques-uns d’entre vous crèvent, ça ne me fera ni chaud ni froid. »
La sorcellerie se prêtait à la maîtrise des forces intangibles. La peur que dégageait Rem s’infiltrait jusqu’à la moelle des membres de son unité.
Se battre de toutes leurs forces pour survivre était leur seule solution. Ils le firent, et ils survécurent.
Naturellement, Rem retenait davantage ses coups qu’il ne le laissait entendre, mais ceux qui les recevaient avaient vraiment l’impression d’être passés près de la mort avant d’en revenir.
Si l’un d’eux avait baissé sa garde, ne serait-ce qu’un instant, il aurait pu y passer pour de bon.
À cette époque, en observant Enkrid, Rem avait fini par échafauder une théorie : à force de manquer de peu de tuer quelqu’un dépourvu de talent, on finissait par déverrouiller quelque chose en lui.
Sa théorie n’était pas entièrement fausse. Les résultats étaient bien là.
Bien sûr, après un tel acharnement, tout survivant finirait naturellement par devenir un combattant-né.
Même après tout ça, des membres de la Compagnie de Rem qui fusillaient Kraiss du regard ou venaient lui chercher querelle continuaient de se manifester.
« Rem ! »
Kraiss les faisait toujours taire d’un seul mot.
Pour un observateur, on aurait dit qu’ils étaient décidés à lui rendre la vie impossible. Ils avaient aussi la langue bien pendue.
Pourtant, la discipline avait été correctement instaurée.
La moindre insubordination était impensable. Ils s’acquittaient consciencieusement de leurs tâches et obéissaient aux ordres.
« Une unité où la discipline s’est effondrée, c’est une pomme pourrie. Et une pomme pourrie gâte celles qui l’entourent. »
L’aide d’Abnair avait également compté.
Quand des problèmes surgissaient dans l’unité de Rem, Kraiss prenait les mesures qui s’imposaient. Il confia aussi une unité à Ragna.
Naturellement, on ne pouvait pas s’attendre à ce qu’un fou paresseux comme lui remplisse les fonctions d’un commandant de façon conventionnelle. Mais cela ne signifiait pas qu’il n’y avait aucune solution.
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