Chapitre 623
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 623 : Trop tard pour comprendre
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Même en étant généreux, Ragna n’avait pas l’étoffe d’un chef d’unité. Cela dit, Kraiss n’était pas du genre à laisser les choses en l’état.
« Affectons-lui dix hommes. »
Ils formèrent ce qu’ils appelèrent les Épéistes aux dix lames, avec Ragna pour capitaine et Ropord pour vice-capitaine.
Comme on pouvait s’y attendre, l’essentiel du travail retombait sur Ropord.
En plus du reste, Ropord s’occupait de l’entraînement des nouvelles recrues, jusqu’à ce qu’on décide de faire tourner les membres des différentes unités pour cette tâche.
Les dix hommes sélectionnés étaient tous talentueux à leur manière, mais chacun traversa un moment de désespoir après avoir vu Ragna et Ropord de près.
« Alors, je ne suis pas vraiment un génie », dit l’un d’eux d’un air abattu.
Ensuite, Fell les taquinait un peu, puis Ropord leur tapait sur l’épaule et ils retournaient tout naturellement à l’entraînement. Tous ne pouvaient pas recevoir d’insigne, mais chacun éprouvait un profond sentiment d’appartenance.
Les Épéistes aux dix lames de Ragna, en particulier, gagnèrent un surnom : le petit ordre de chevalerie, une poignée d’élite. Ce genre de fierté n’avait rien de mauvais, alors on laissa faire. Il leur arrivait de se battre entre eux à cause de cela, mais jamais au point de créer de véritables problèmes.
« Vous voulez vous battre ? Perdez et tuez-vous. »
Ragna leur disait que s’ils se battaient, ils avaient intérêt à gagner, et aucun membre de l’unité ne prit cela pour une plaisanterie.
Pourtant, Ragna l’avait bel et bien dit pour rire.
En vérité, il croyait qu’une bonne dose de défaites était essentielle pour progresser.
Il n’avait jamais vu les choses ainsi, mais observer Enkrid lui avait appris pas mal de choses.
« Si vous voulez vous battre, venez. »
Il leur arrivait donc de s’affronter à l’occasion. Les dix épéistes prenaient Ragna pour cible. Leurs ambitions s’élevaient naturellement, et cette ardeur à l’entraînement, d’abord insufflée par Enkrid, devint une force qui aiguisa leurs compétences au point de les rendre méconnaissables.
Autrefois, la Garde-frontière passait pour la meilleure unité de l’Armée permanente de la Garde-frontière, mais elle assurait alors le maintien de la paix à Martai.
Pour diverses raisons, la Garde-frontière ne pouvait plus jouir de la même réputation qu’autrefois. La qualité générale des soldats de la Garde-frontière avait progressé, entre autres, et les forces militaires des différentes factions du continent avaient révélé leur véritable puissance, bouleversant considérablement l’équilibre.
On pouvait donc voir ces changements de structure comme une réponse aux innombrables factions armées désormais établies sur le continent.
Kraiss s’occupa ensuite de l’infanterie divine d’Audin.
Audin en devint le capitaine et Teresa la vice-capitaine ; c’était l’unité qui donnait le moins de souci à Kraiss.
Que ce fût grâce à son expérience ou à ses aptitudes naturelles, Audin dirigeait sans difficulté cent soldats, conformément à la structure qui leur avait été attribuée.
Ruagarne resta le garde du corps le plus proche d’Enkrid, tandis qu’Esther montra un talent remarquable pour transformer les vingt soldats sous ses ordres en quasi-mages.
Après avoir mis en place cette organisation, Kraiss et Abnair modifièrent une nouvelle fois l’atmosphère de la Garde-frontière.
La réorganisation avait justement pour but d’instaurer cette atmosphère.
Plus précisément, ils s’appuyèrent sur l’ardeur à l’entraînement qu’Enkrid avait allumée.
Leur objectif était d’enraciner une culture de l’entraînement et de la discipline.
« Vous allez laisser cette ardeur se perdre ? »
Tout était parti d’Abnair, qui avait posé la question, et de Kraiss, qui avait agi en conséquence.
Tous deux façonnèrent un environnement qui pousserait les soldats ayant terminé leur formation de base à chercher à s’améliorer.
D’abord, ils accordèrent à chaque unité des privilèges et des avantages particuliers afin de renforcer la fierté d’en faire partie.
Ensuite, les soldats de ces unités reçurent une solde mensuelle différente de celle des troupes ordinaires.
Bien sûr, certains abandonnèrent en cours d’entraînement, surtout dans l’unité de Rem, mais ce n’était pas un problème en soi.
Le commandant chargé du maintien de l’ordre s’occupait de tout avec une impartialité absolue.
À présent, ce commandant était Vengeance.
Quand on repensait à son histoire avec Enkrid, son ascension avait de quoi impressionner.
Enkrid avait aussi proclamé publiquement que Vengeance était son frère d’armes, reconnaissant ouvertement ses mérites.
Cela aussi faisait partie du plan de Kraiss.
Kraiss savait que si quelqu’un remettait en cause l’autorité de Vengeance, Enkrid dirait exactement cela.
Enkrid semblait avoir su ce qu’il faisait, lui aussi, mais, quoi qu’il en fût, c’était une bonne chose.
« Je n’écoute personne de plus faible que moi. Je l’ai appris quand j’étais môme », lança quelqu’un à Vengeance.
Enkrid lui coupa l’oreille.
Tout le monde s’accorda à dire qu’Enkrid s’était montré magnanime en ne lui coupant pas la tête en même temps.
Les paroles qu’Enkrid prononça ensuite s’ancrèrent encore plus profondément dans l’esprit de tous ceux qui étaient là.
« Si je voulais quelqu’un qui sache seulement se battre, j’aurais mis Rem à sa place. C’est ça que tu veux ? »
Aucun citoyen, mercenaire ou soldat venu à la Garde-frontière ne tenait à voir son crâne fendu en deux par un simple mot.
C’était tout simplement ce qu’était Rem.
Tous ceux qui vivaient à la Garde-frontière le savaient. Seuls les étrangers de passage l’ignoraient, et l’homme qui venait de perdre une oreille était précisément l’un d’eux.
« Qu’est-ce que j’en ai à foutre ! » cria-t-il, plein de rancœur.
« Quel taré. »
« Crève. »
« Si tu veux mourir, fais-le tout seul. »
« Hé, jetez-le dehors et balancez un seau d’eau devant la boutique après. »
L’étranger vit même le patron du restaurant lui tourner le dos. D’autres le forcèrent à sortir.
Peu après, ceux qui avaient maîtrisé un homme dont les agissements étaient pires qu’un rituel d’invocation de démon s’écrièrent :
« Vive Vengeance ! »
L’unité de maintien de la paix de Vengeance faisait toujours partie de l’Armée permanente de la Garde-frontière ; elle n’avait donc rien d’une force médiocre. Maintenir l’ordre n’était pas si difficile.
« Putain, je suis vraiment le punching-ball de tout le monde », se contenta de dire Rem lorsqu’il entendit l’histoire plus tard, même si ce genre de chose ne l’aurait de toute façon pas dérangé.
À peu près à cette époque, on apprit qu’une éruption avait eu lieu sur la Terre Maudite, mais que les Chevaliers à la Cape Rouge, épaulés par le Corps sacerdotal de répression des Cultistes de l’État sacré, l’avaient contenue. D’après Aisia, le combat avait été rude. Un frère d’armes y avait perdu un bras.
Par la suite, les Cultistes se soulevèrent encore deux fois, mais aucun Apôtre ne fit son apparition.
L’un de ces deux soulèvements fut réprimé par trois soldats en permission de l’Armée permanente de la Garde-frontière, dans un domaine du sud. Selon la version officielle, ils avaient flairé quelque chose de louche et s’en étaient occupés, mais, de l’intérieur, on savait qu’une unité de renseignement dirigée par Jaxon y avait participé.
La dernière unité organisée par Kraiss était une troupe de mercenaires inconnue du monde extérieur, spécialisée dans les opérations secrètes, les assassinats et le renseignement.
Jaxon la dirigeait.
Le second soulèvement fut réglé par les forces de maintien de la paix du royaume. Apparemment, quelqu’un avait tenté d’accomplir un rituel d’invocation de démon dans la capitale.
Ils semblaient avoir profité des failles de la sécurité intérieure, causées par la construction d’avant-postes hors de la capitale et l’élimination massive des Créatures démoniaques et des bandits. Mais Andrew Gardner, récemment nommé chef du maintien de l’ordre du royaume, les avait démasqués.
Enkrid apprit tout cela par courrier.
Hormis ce genre de détails, Enkrid ne faisait rien de particulier. Il s’entraînait, faisait des exercices militaires, flânait parfois au marché et rendait visite à Aetri pour lui raconter diverses expériences.
« Laissez-moi voir votre épée. »
À présent, il était tout naturel qu’Aetri l’examine.
Il démonta la poignée, chauffa la lame dans la forge, la martela, lui appliqua une sorte de traitement, puis la huila de nouveau.
« Malgré tout, il faudra l’entretenir souvent vous-même. Ne négligez surtout pas le huilage à l’argent véritable. Le métal est assez sensible, et le tranchant perdra vite de sa force si vous le négligez. »
« Je ferai attention. »
Aetri fit ensuite remarquer que le glaive qu’il avait fabriqué semblait ne pas servir, le reprit et le remplaça par l’Épée de garde, une arme à lame large.
Un motif semblable à un insigne était gravé sur la large lame et, à bien y regarder, elle avait quelque chose de magique.
« Y insuffler une véritable magie dépassait encore mes capacités. Esther a eu la gentillesse de me donner un coup de main. »
Aetri montra la lame à Enkrid, la glissa dans un fourreau de cuir noir, fit pivoter la poignée, puis la lui tendit.
« Esther ? »
Leur sorcière, la Panthère Noire, semblait toujours agir avec un calme imperturbable, mais son influence s’étendait partout.
Il suffisait de voir le châtelain Graham lui envoyer des cadeaux en remerciement des protections magiques qu’elle avait placées sur les remparts de la ville.
« Oui, je l’ai fabriquée avec son aide. »
Selon Aetri, l’Épée de garde qu’il lui avait offerte bloquerait automatiquement une attaque si Enkrid en saisissait la poignée et la lançait légèrement en l’air.
Enkrid se dit qu’un bouclier aurait peut-être été plus pratique, mais Aetri voyait les choses autrement.
« Il existe une histoire sur un chevalier d’autrefois qui aurait fait d’une arme appelée Lame de la Fortune son Arme gravée. La Lame de la Fortune sauvait une fois la vie de son propriétaire, même contre des attaques auxquelles celui-ci ne s’attendait pas. Je m’en suis inspiré pour manier mon marteau. »
Il ne se contentait pas de perfectionner sa technique : il étudiait aussi l’histoire. Aetri se donnait à fond dans tous les domaines.
Il y avait donc forcément une raison pour qu’il choisisse une épée plutôt qu’un bouclier.
C’est une étape sur le chemin.
Dès le départ, son objectif était de créer une Arme gravée. Celle-ci n’était qu’un exercice en vue de cet objectif. Ni Aetri ni Enkrid ne savaient quelle arme finirait par voir le jour.
Il ne restait que la conviction qu’elle serait un jour forgée.
En voyant ses yeux briller, Enkrid sentit lui aussi une chaleur l’envahir.
Sa propre passion n’avait pas changé, mais voir un tel éclat dans les yeux de quelqu’un était toujours une expérience précieuse.
À côté de lui, Grenouille saignait et transpirait encore aujourd’hui, occupée à travailler des bijoux.
Sur un coup de tête, Enkrid s’adressa à Grenouille. Côté passion, elle n’avait rien à envier à personne.
« Ça avance ? »
« Aucune idée. »
Voilà. Ne pas savoir, et continuer quand même. Même si rien ne s’améliorait le lendemain, même sans la moindre garantie, cela valait la peine de le faire, alors elle le ferait.
« Continue. »
De retour à l’unité, Enkrid demanda à Kraiss de lui envoyer des chrysalides bien séchées pour les lui offrir.
Aetri raconta plus tard qu’en les recevant, Grenouille avait gonflé les joues, ce qui était rare chez elle.
Ensuite, Enkrid reçut des nouvelles de Dunbakel dans une lettre du Roi de l’Est.
-Elle ne se lave pas d’habitude ?
Dunbakel se portait très bien.
Le temps passa. Un jour, alors que la neige tombait…
Un mois environ s’était écoulé depuis le départ de Sinar.
L’hiver touchait presque à sa fin.
« Hé, ça fait un bail. Je n’arrête pas de te dire de passer quand tu as un moment, mais il faut que je fasse tout le chemin jusqu’ici. »
Le roi vint lui rendre visite. Pour Enkrid, c’était un ami qui se trouvait être roi.
La Route de Pierre s’était développée et était devenue un grand axe commercial avec l’ouest. Cela avait marqué un tournant dans le commerce à l’échelle du continent, et les caravanes marchandes de l’ouest traversaient désormais Nauril pour rejoindre la Garde-frontière, enrichissant les deux villes. Le roi prétendait être venu pour constater tout cela, mais ce n’était qu’un prétexte.
Au cours de leur rencontre autour d’un thé, Crang révéla la véritable raison de sa venue.
« Tu ne vas pas me demander pourquoi Sinar est partie ? »
Elle était partie sans dire si elle reviendrait, et une lettre lui était parvenue pour lui demander de ne pas la chercher.
« Je me suis dit que c’était son choix. »
« Ah, c’est bien un choix. »
Crang acquiesça.
Enkrid avait déjà eu le vague pressentiment qu’il pourrait établir son propre style d’escrime. Cette même impression refit surface.
Sinar était-elle partie de son plein gré ?
La prémonition qui suivit l’entraîna dans une direction fort déplaisante.
Crang poursuivit. Son ton indiquait qu’il n’était pas nécessaire de cacher quoi que ce soit.
« Elle a dit qu’elle avait un devoir à accomplir envers les siens. J’ai aussi entendu dire qu’on lui avait imposé une marque du devoir. »
Une marque du devoir était une sorte de chaîne destinée à contraindre quelqu’un à accomplir une tâche précise. D’après ce qu’on lui expliqua, elle pouvait même lui coûter la vie si la tâche n’était pas accomplie dans un délai donné ; c’était pire que de véritables chaînes passées aux poignets.
« Je crois que c’est lié à une malédiction qui frappe les elfes. Elle a coopéré avec moi pour la lever, et je lui ai conseillé de refuser ce devoir, mais Sinar n’a pas voulu. »
« Une malédiction ? »
« Je n’en connais pas les détails non plus. »
Le thé avait refroidi dans leurs deux tasses. Aucun d’eux n’y avait touché.
« Une chose est sûre : ce devoir la tient sous son emprise. Et il continuera à tourmenter l’elfe nommée Sinar Kirheis. »
Un bref silence suivit. Enkrid souleva sa tasse et but. L’amertume du thé froid se répandit dans sa bouche. Il aurait dû retirer les feuilles après l’infusion, mais il les avait oubliées ; le thé était devenu beaucoup trop fort. Cette variété se buvait normalement pour son âpreté, mais là, c’était excessif même pour elle.
Quand Enkrid avait choisi ces feuilles de thé, il n’y en avait pas d’autres ; il les avait donc prises sans hésiter. Le résultat lui laissait la bouche pleine d’amertume.
Et c’était pareil, maintenant. Il n’y avait pas d’autre possibilité digne d’être envisagée.
Il avait respecté le choix de Sinar. Mais et si, en réalité, ce respect n’avait été qu’une façon de détourner les yeux ?
Cette pensée lui traversa l’esprit. Avait-il compris trop tard ? S’il partait la chercher maintenant, serait-il déjà trop tard ?
Si l’on ne faisait rien parce qu’on croyait qu’il était trop tard, rien ne se passerait. Enkrid connaissait cette vérité bien trop bien.
« Tu vas y aller ? »
Crang le lui demanda. Il lisait les gens presque aussi bien que Kraiss.
« Ouais. »
Enkrid hocha la tête. Depuis le départ de Sinar, un certain vide persistait — ou plutôt, un sentiment d’inachevé dont il n’arrivait pas à se débarrasser.
Pourquoi ? Il comprenait qu’elle ne reviendrait pas. Mais Sinar ne lui avait jamais expliqué pourquoi elle était partie. Cette ignorance le gênait. Voilà pourquoi cela le taraudait. À présent, il comprenait.
J’ai compris un peu tard.
Enkrid s’en voulut un instant de manquer de perspicacité, mais cela ne changerait rien.
« Pourquoi ? » demanda Crang.
« J’ai l’impression qu’une grande sœur qui aime les bonnes blagues m’attend. »
Une blague à la manière des elfes. Crang fronça les sourcils.
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