Chapitre 618
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
Discord : <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 618 : Qu’est-ce que la divinité ?
= = =
La Volonté, au moins, était une notion qu’il comprenait. Pas parfaitement, peut-être, mais assez pour en donner une définition approximative.
C’était une force intangible née de la volonté.
Mais qu’était le pouvoir divin ? Et la sorcellerie ?
Même ceux qui apprenaient mieux par la pratique que dans les livres se servaient de leur tête. Plus encore, tous ici avaient franchi un cap dans leur domaine et acquis leur propre savoir. Ils connaissaient des choses.
« Bonne question », approuva Ruagarne d’un signe de tête.
Audin sourit doucement, puis lui retourna la question. « Qu’en pense le capitaine-frère ? »
Enkrid examina plusieurs réponses. Celle qui lui vint le surprit lui-même. Il ne s’agissait pas tant de s’interroger sur la fonction ou les propriétés particulières du pouvoir divin que de poser la question qui précédait toutes les autres.
« L’irrationalité. Ce qui dépasse l’entendement. Toute cette question de savoir pourquoi, si un dieu existe, il ne nous accorde que son pouvoir au lieu de descendre parmi nous. »
Muel y était peut-être pour quelque chose : à moitié mort, il avait lancé des questions au hasard. Ou bien ces pensées avaient toujours habité Enkrid sans qu’il s’en rende compte. Il ne s’était jamais posé pour réfléchir sérieusement à l’absence ou à la présence des dieux, mais si on lui posait la question maintenant, voilà ce qu’il voulait leur demander.
Si un dieu existe, pourquoi n’agit-il pas ?
Une question sur la nature du pouvoir divin avait dérivé vers l’ontologie. Elle en sous-entendait une autre : l’existence du pouvoir divin pouvait-elle prouver celle d’un dieu ? Poussée assez loin, cette réflexion pouvait revenir à nier la théologie elle-même.
À une époque où la foi s’étendait à tout le continent, ce n’était pas une question qu’on était censé poser à la légère. La poser à un homme qui avait manifestement servi comme clerc, prêtre et chevalier sacré, c’était encore autre chose.
« Audacieux », lâcha Rem. Tous les regards se tournèrent vers Audin. Il allait peut-être exploser.
Mais non.
Un flocon se posa sur la tête et l’épaule d’Audin, puis fondit. Le léger sourire sur son visage ne vacilla pas. Il conserva la même expression douce et tranquille en répondant.
« C’est nous qui vivons sur cette terre. Alors, plutôt que d’attendre qu’un dieu descende déblayer la neige accumulée devant nous, nous devrions nous en charger nous-mêmes. »
Il ne s’en offusqua pas. Il ne manifesta rien de l’inquiétude à laquelle les autres s’étaient préparés.
Si le frère barbare l’avait dit, ou le frère bâtard incapable de s’orienter, ou encore le frère fauve, ses paroles auraient-elles eu un autre goût ? Audin n’en était pas sûr. Même dans ce cas, il pensait qu’il y aurait vu une provocation plutôt qu’une véritable insulte. Il pouvait comprendre pourquoi quelqu’un dirait une chose pareille.
Ce qui venait naturellement de la bouche de Rem, de Ragna ou de Jaxon était sorti de celle d’Enkrid, et Audin en comprenait la portée plus profondément.
Il va de l’avant et agit le premier. Bien sûr qu’il pose la question.
C’était tout simplement la nature d’Enkrid. Il n’éprouvait aucun ressentiment envers un dieu silencieux, et pourtant, il était capable de poser cette question à tout ce qui restait immobile. Même à un dieu.
Bien sûr, s’il avait posé cette question devant l’État saint, cela aurait provoqué un tollé pour blasphème. Les plus fanatiques auraient exigé une inquisition sur-le-champ.
Quoique, vu la situation actuelle, peut-être pas.
Audin y réfléchit. Une telle remarque d’Enkrid aurait certes pu susciter la colère, mais tenter de le réduire au silence par la force était une tout autre affaire. Overdier ne l’aurait jamais permis. Lors de leur précédent voyage ensemble, Audin l’avait déjà constaté, mais cette fois, en voyant Overdier prendre si résolument le parti d’Enkrid, il n’avait plus aucun doute. Il avait choisi son camp.
Un homme comme lui ne chercherait pas à faire passer Enkrid pour un hérétique à cause de quelques mots.
Et même sans tenir compte d’Overdier, Naurillia soutenait Enkrid. Le roi avait toujours été de son côté. Même si quelqu’un voulait s’en prendre à lui par la force, Enkrid était déjà parfaitement capable de se défendre ; quant aux Chevaliers fous qui se tenaient derrière lui, ils ne laissaient aucune possibilité de pression sans conséquence.
Enkrid, de son côté, n’avait pas cherché la dispute. Il avait posé une question sincère, reçu une réponse sincère et, comme celle-ci lui paraissait suffisamment sensée, il inclina la tête avant même d’y réfléchir.
« C’est vrai. »
« Qu’est-ce qui vous prend, à tous les deux ? Celui qui pose la question et celui qui répond hochent la tête comme s’ils venaient de comprendre quelque chose. »
Rem intervint, l’air impassible.
« C’est vrai aussi », dit Enkrid en hochant encore machinalement la tête. Quelque chose dans son expression avait le don d’agacer, sans qu’on sache vraiment pourquoi.
« Tu fais ça exprès pour m’énerver, pas vrai ? »
« Bien vu », lança Sinar, louant l’instinct du barbare. Elle avait un don pour ce genre de chose.
« Tu as raison. » Enkrid acquiesça une nouvelle fois, ce qui poussa Rem à retirer un instant son vêtement en cuir doublé. Personne ne s’arrêta pour autant de s’entraîner.
Audin sourit pour lui-même et se dit : J’ai fini par répéter au capitaine-frère ce que j’avais appris en l’observant.
La réponse qu’il venait de donner lui était venue en observant Enkrid. La lui renvoyer ainsi lui procura une étrange sensation.
Il avait un jour vu un homme épuiser chaque journée en s’appuyant sur son seul talent médiocre.
C’était en le regardant qu’il avait mis fin à son errance et était arrivé là où il se tenait désormais.
Lever le Sceau d’Interdiction sans le moindre regret : tout cela remontait à ce qu’il avait appris en observant la façon dont Enkrid faisait face à sa vie.
« Alors, pourquoi tu es revenu, au juste ? »
Rem, qui semblait toujours chercher à passer ses nerfs, posa la question à Audin sans raison particulière.
« Hum. » Audin tourna les yeux vers le ciel lointain, comme s’il réfléchissait.
Une fois le sceau levé, il aurait pu retourner à l’Ordre des chevaliers sacrés, mais il n’avait aucune intention de reprendre son service comme apôtre du dieu de la guerre. Il n’était pas assez stupide pour ignorer où était sa place.
« Tu aurais des ennuis si tu rentrais ? C’est ça ? »
Rem insista. Audin acquiesça.
« C’est vrai aussi. »
Il hocha la tête avec la même lenteur tranquille qu’Enkrid un instant plus tôt.
« … Bon sang. Vous avez tous perdu la tête ? Très bien. On meurt tous aujourd’hui. Capitaine, grade, tout ça, on s’en fout. L’ordre des chevaliers est dissous à partir de maintenant. »
« Et qui a décidé ça ? Retourne tout seul à l’ouest. Ah, c’est vrai, tu n’as jamais su retrouver ton chemin, pas vrai ? C’est pour ça que tu es resté ? Tu veux que je te guide ? Vu toute l’affection que j’ai accumulée pour toi, je vais te raccompagner jusqu’à la route. »
Ragna s’en mêla, et la conversation se transforma tout naturellement en combat d’entraînement. Enkrid était le plus enthousiaste et le premier à descendre du dos de Œil-Bizarre.
« Viens donc. Tête grise. »
« Tu ne prends même plus la peine de trouver une vraie provocation ? »
C’était à peu près ça.
Jaxon s’éloigna pour ramasser des branches sèches, observant les flocons tomber au passage. Ropord et Fell commencèrent à installer le camp.
« Divertissant », dit Ruagarne en s’installant à l’écart pour regarder. Sinar prit place à côté d’elle.
« C’est toujours un plaisir de voir son fiancé se donner du mal. »
Chacun faisait ce qui lui plaisait, et rien n’allait de travers. C’était même amusant, à sa façon.
Après le combat d’entraînement, la préparation du repas et le dîner, la question qu’Enkrid avait lancée avant de descendre de sa monture finit par revenir de l’ontologie à des considérations plus pratiques.
« Le pouvoir divin est une force que le dieu nous a donnée pour nous protéger tant que nous vivons sur cette terre, et il diffère de la Volonté sur plusieurs points. »
En écoutant Audin parler du pouvoir divin, ils en vinrent aussi à aborder la théologie, et tous se penchèrent pour mieux entendre. Ropord, Fell et Teresa avaient davantage à apprendre que les autres.
Ensuite, Enkrid se tourna vers Rem pour l’interroger sur la sorcellerie.
« Qu’est-ce qui distingue la sorcellerie ? »
Quelqu’un avait dit que la sorcellerie facilitait la mise en forme d’une force intangible, mais la Volonté ne pouvait-elle pas en faire autant ? Ropord avait soulevé la question en cours de discussion.
« Ce n’est pas la seule différence. »
Rem répondit sans s’irriter. Il ne se lança pas dans un long discours ; il ajoutait simplement un mot ici et là tandis que chacun poursuivait ses occupations.
Rien de compliqué. Jaxon rapporta des branches. Esther claqua des doigts pour allumer le feu. Ropord et Fell posèrent une marmite sur les flammes de gestes exercés, y firent bouillir de l’eau et chauffèrent des pierres. Ils mirent de la viande séchée à griller, mélangèrent un peu de farine de céréales à de l’eau et préparèrent sans façon un repas de campagne.
Rem, qui avait fini de s’entraîner, avait aussi rapporté trois lapins et les fit cuire lui-même.
« J’avais quelques bonnes bouteilles de vin », dit Audin en les sortant de son sac. Tous sortirent leurs gobelets, en étain ou en bois, et le vin coula en un mince filet. Ils les gardèrent nonchalamment à la main.
Enkrid y goûta et hocha la tête. Rien que l’arôme en valait la peine.
Ruagarne mangeait des criquets séchés et autres insectes. Sinar se contentait de fruits secs. Toutes deux partagèrent aussi la soupe à la farine de céréales.
Grenouille ne mangeait pas uniquement des insectes et des bestioles. Elle aimait simplement manger ainsi quand elle en avait l’occasion.
Cela dit, personne ne l’avait jamais vue projeter sa langue pour attraper une mouche qui passait en bourdonnant au cœur de l’été. Enkrid le lui avait demandé une fois.
« Tu aurais envie de manger une vache vivante sur-le-champ, avec son sang et tout ? »
En gros, certaines choses étaient meilleures vivantes, mais les mouches n’en faisaient pas partie.
Grenouille comprenait le principe de la cuisine. Elle avait même des herbes qu’elle aimait tout particulièrement.
Chacun s’occupait à sa manière, mais au centre se trouvaient Enkrid, Audin et Esther sous sa forme humaine ; la conversation tournait autour d’eux trois.
« Donc, le pouvoir divin est stable, c’est ce que tu veux dire ? » Ropord but une gorgée de vin, prit la bouteille que Fell lui tendait et se resservit.
La neige tombait de plus en plus dru, mais ils avaient trouvé une petite grotte à proximité et monté devant son entrée un abri rudimentaire avec des perches et des couvertures. La neige ne les gênait donc pas, et ils avaient assez de place.
Une fois le repas terminé, la conversation se poursuivit autour du vin et du feu de camp qui crépitait.
Les différences entre pouvoir divin, sorcellerie et Volonté furent discutées à tour de rôle, chacun donnant son avis. Même lorsque leurs opinions divergeaient, personne ne s’emportait ni ne cherchait la dispute. Tous savaient que les autres avaient tracé leur propre voie jusqu’à un niveau élevé. Il y avait parfois une pique lancée pour rire. Personne n’insistait.
Enkrid était assis parmi des gens qui brûlaient d’une flamme intérieure. Tandis qu’il regardait le feu et la neige tomber, et qu’il discutait ainsi avec eux, une pensée s’imposa à lui.
C’est bien.
C’était quelque part entre le plaisir et le bonheur, en équilibre entre les deux.
Enkrid était le genre d’homme qui perdait le sommeil à perfectionner sa véritable technique de l’épée tout en poursuivant son rêve de devenir chevalier. Il n’aurait eu aucun sens de ne pas apprécier un moment pareil.
La joie de progresser était bien là, mais discuter aussi ouvertement était un plaisir à part entière.
Enfant, il s’était imaginé devenir chevalier, puis se réunir avec des gens qui le comprendraient pour parler de leurs techniques, signaler leurs faiblesses et combler leurs lacunes. Ce n’était pas exactement ce qu’ils faisaient à cet instant, mais l’ambiance ressemblait à celle qu’il avait imaginée alors.
Rien que cela le rendait heureux.
Il apprenait aussi des choses.
Enkrid mettait de l’ordre dans leurs paroles et les rangeait dans un coin de sa tête. Il avait le don de retenir les choses et d’y repenser.
Il avait appris une chose qui se résumait ainsi :
La Volonté s’épuisait. Le pouvoir divin, non.
« On finit par se fatiguer et se sentir vidé quand on l’a entièrement dépensé, oui, mais ce n’est pas la Volonté qui s’affaiblit. C’est plutôt que le réceptacle ne peut plus accueillir la force que le dieu lui a accordée. Il n’y a donc pas d’épuisement en ce sens. Même si, ensuite, il peut vous être impossible d’utiliser le pouvoir divin pendant plusieurs jours. »
La sorcellerie différait de la Volonté à sa manière.
« Une erreur en sorcellerie ne se solde pas uniquement par un épuisement. Dans le pire des cas, on est possédé. »
« Possédé ? »
« Imagine qu’un dieu entre dans ton corps, mais pas comme le dieu lumineux dont parle notre dévot. Pour simplifier, c’est comme se faire saisir par un Esprit maléfique, même si la nature de la chose est différente. »
« En quoi est-ce différent ? » demanda Fell. Les Bergers du Désert avaient souvent affaire aux Esprits maléfiques. Ce point les intéressait.
« L’Esprit maléfique ne vous donne pas d’ordres. Vous succombez plutôt à un instinct primitif ou à une obsession dont vous ne pouvez vous défaire. C’est difficile à expliquer. Sachez simplement que cela arrive et que ceux qui se font ainsi envahir par la sorcellerie deviennent bien plus difficiles à gérer que d’habitude. »
Enkrid ne pouvait pas prétendre comprendre pleinement, mais après avoir passé du temps dans l’ouest, il avait une vague idée de ce qu’ils entendaient par des esprits comme Grime ou les divers esprits divins qu’on y nommait.
« Si un esprit inoffensif comme celui de l’ours emprunte ton corps, tu mangeras peut-être un peu de miel sauvage, tu auras mal au ventre et tu repartiras en vadrouille. Mais si ce n’est pas quelque chose d’inoffensif, les choses peuvent très mal tourner. »
Ainsi, là où la Volonté entraînait l’épuisement, la sorcellerie pouvait faire perdre son identité par la possession.
En revanche, le pouvoir de sorcellerie diminuait presque jamais de façon permanente et, avec un peu de chance, pouvait même croître. Mais il fallait être bête comme un goule pour le brûler sans compter dans l’espoir d’y parvenir.
À la lumière de tout cela, le pouvoir divin se révélait remarquablement stable. Mais ce n’était pas qu’un avantage.
« Il est difficile de l’utiliser de façon explosive. Il faut un talent inné exceptionnel pour y parvenir. Voyez le pouvoir divin comme une longue corde solide. »
« La sorcellerie peut libérer plusieurs fois la puissance dont tu serais normalement capable. C’est sans doute la différence la plus importante. Mais chaque fois qu’on l’utilise ainsi, il y a un prix à payer. »
La sorcellerie pouvait s’appuyer sur des supports pour amplifier la force. Si le pouvoir divin était l’endurance, la sorcellerie était une puissance explosive qui brillait dans les combats brefs. Comme lorsqu’on exagérait les mots pour gonfler la vérité, elle pouvait amplifier la force elle-même.
Et la Volonté ? Qu’est-ce qui la distinguait ?
Ragna répondit :
« La Volonté dépend entièrement de la façon dont celui qui l’utilise choisit de s’en servir. Sa couleur change complètement selon la personne qui la manie. »
En disant cela, Ragna jeta un bref regard à Jaxon, comme pour souligner que leurs façons d’agir étaient aussi différentes que possible.
Le pouvoir divin et la sorcellerie avaient une certaine constance. Pas la Volonté. Cent utilisateurs pouvaient révéler cent couleurs différentes.
C’était aussi pour cette raison que des choses comme la Vision du futur et l’Endurance existaient en tant que Bases. Il fallait au moins atteindre ce niveau avant même que la question du caractère individuel ne se pose.
Quand la conversation eut fait le tour de tous ces sujets, le plaisir qu’elle procurait ne se limitait plus à un simple plaisir. Pour Enkrid, chaque propos éveillait en lui quelque chose qu’il avait ressenti sans jamais parvenir à le formuler, et lui donnait un nom.
Et puis, par-dessus tout cela :
« L’origine est la même. »
Le point de vue du sorcier s’invita dans la discussion.
Il offrit à Enkrid une autre façon de voir les choses.
= = =
Rejoignez notre Discord à l’adresse <a target="_blank" rel="noopener noreferrer nofollow" class="link" href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>