Chapitre 613
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 613 : Le Mur de Fer de Ragna
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La spécialité de Ropord était un style de combat calculé, fondé sur l’accumulation, et il en avait tiré un don particulier.
Une vue d’ensemble, comme s’il observait un champ de bataille depuis les airs.
Depuis le début du combat, il se servait de cette perspective élargie pour observer l’ennemi. Il avait repéré depuis longtemps les failles dans la formation des guerriers sacrés. Il lui manquait simplement une lame capable de les ouvrir.
Jusqu’à maintenant.
Il se mit à faire ses calculs. Le coup unique et explosif de Fell, ce qu’il faudrait pour exploiter l’ouverture qu’il créerait, la force et la vitesse nécessaires, le temps disponible pour chaque mouvement.
Une fois tout cela calculé, Ropord bondit sur le côté depuis le sommet d’un monticule de terre maculé de sang et cria. Son geste paraissait soudain, purement instinctif.
« Je vais te tuer, c’est certain ! »
On aurait cru qu’il chargeait l’homme à la barbiche. Ce mouvement impulsif ouvrit naturellement une faille dans sa garde, et l’ennemi la vit et se précipita sur lui.
Clang ! Clang ! Crriii !
Il dévia la lame courbe avec le plat de la sienne, puis pivota des hanches pour esquiver l’arme contondante à pointes qui suivit. Soit son esquive fut un demi-temps trop tardive, soit une pointe métallique de la masse accrocha sa cape : un pan s’en déchira.
Maintenant.
Ropord arracha le morceau de tissu et le lança au visage d’un guerrier sacré. Le pan voltigeant lui obstrua un œil un instant.
L’homme à la barbiche n’avait jamais été sa cible. Il s’en prenait à un guerrier sacré du calibre d’un chevalier junior, qui faisait passer sa lame dans chaque ouverture trouvée, à l’affût d’un coup mortel.
« Toi ! »
Il rugit en direction de l’homme à la barbiche, la Volonté concentrée dans sa voix, entre le cri de guerre et une démonstration de Pression. Pour un chevalier junior, c’était une impressionnante poussée d’élan, même si elle manquait de poids réel. L’essentiel était de galvaniser les combattants.
Mais elle avait un usage très précis.
Le morceau de cape lancé et son cri rendaient ses intentions parfaitement limpides. En clair : je m’en prends au guerrier sacré à la barbiche.
Tout cela se déroula en un seul souffle.
Au niveau d’un chevalier junior, les cinq sens s’étaient aiguisés bien au-delà des limites ordinaires : perdre son champ de vision un instant n’était donc pas fatal. Mais voir ou ne pas voir faisait une réelle différence. Le chevalier junior de l’Armée sainte grise sentit l’élan de Ropord ; son attention et son arme s’orientèrent vers lui, et il amorça déjà son mouvement suivant.
De l’extérieur, il ne s’agissait que d’un léger ajustement des angles du bras et des jambes, mais son instinct lui révéla ce qui se préparait, et le mouvement suivant était déjà lancé.
Une faille infime, aussi fine qu’un fil. Rien de plus.
Juste avant de crier pour faire étalage de son élan devant l’homme à la barbiche, Ropord parla en son for intérieur, un temps à l’avance.
Maintenant.
Et comme s’il avait lu dans ses pensées, Fell bougea. Il saisit l’instant que Ropord avait créé, au pur instinct.
Tout se décide en un instant. Le mouvement d’une lame et la décision de la faire frapper.
Fell se concentra sur cet instant.
« Ta façon de repérer les failles et de t’y engouffrer est bonne, mais que fais-tu quand il n’y en a aucune ? Il faut que tu apprennes le style calculé. »
C’était le conseil qu’Enkrid lui avait donné. Avec le recul, c’était probablement la chose la plus importante qu’on lui eût jamais dite, mais la phrase ajoutée à la fin lui était restée en travers de la gorge.
« Cela dit, fais comme tu veux. Personne ne t’en empêchera. »
À vrai dire, cette deuxième partie lui plaisait deux fois plus que la première.
Il était plus facile d’emprunter une voie clairement tracée. Mais il n’avait simplement pas envie de la suivre.
Fell ne se mettait jamais à chercher fébrilement une faille.
S’il n’y a pas de faille, pourquoi ne pas créer une attaque qui en ouvre une, où qu’elle frappe ?
Chacun suivait sa propre voie. Lui aussi. Enkrid l’avait respecté.
C’était le moment de montrer à un ennemi ce que cette voie lui avait apporté.
Il planta le pied gauche et s’accroupit, s’élançant vers l’avant si bas qu’il frôlait presque le sol. De là, Fell leva son épée d’un seul coup.
Il contracta chaque muscle de son corps pour emmagasiner une force élastique, puis y ajouta sa Volonté.
Tu ne peux pas esquiver ça.
Il fixa sa cible dans son esprit. Sa Volonté s’en trouva aiguisée, et son coup gagna une vitesse explosive.
Une intention claire et unique devient une force dans la lame. Voilà ce qu’était la Volonté : une force informe, forgée par la détermination.
Le coup ascendant de Fell traça dans l’air un rideau d’argent, du sol jusqu’au ciel. On aurait dit un rideau, mais aussi une source souterraine jaillissant vers le haut.
Fss ! Boum !
L’épée de Fell ouvrit un guerrier sacré de l’aine jusqu’au menton. Entre ses mâchoires fenduеs, on distinguait sa langue tranchée dans le sens de la longueur.
Le coup était si rapide que les blessures restèrent nettes et visibles avant même que le sang ait eu le temps de couler.
Le guerrier sacré touché aurait pu parer le coup si Ropord ne l’avait pas aveuglé un instant.
Même avec une blessure mortelle, sa mort n’aurait pas été certaine.
Mais tout cela n’avait plus d’importance.
Peu importe comment on y arrivait : mort, c’était mort.
Fell recula, épuisé, à moins du quart de la vitesse à laquelle il avait chargé.
Floc.
Ce n’est qu’alors que le sang jaillit du corps fendu.
Plusieurs guerriers sacrés tressaillirent à cette vue et balayèrent l’air de leurs armes par réflexe. Une arme contondante en forme de lance, terminée par une boule de fer ronde, s’abattit sur la tête de Fell.
Clang !
Ropord l’arrêta.
Les lames qui s’abattaient, les morceaux de fer, les marteaux, les fers de lance : il para toutes les attaques.
Ses épaulières de cuir étaient en lambeaux, suspendues en lanières. Une partie de sa cotte de mailles s’était également brisée. Il avait des coupures et des éraflures. Le sang lui coulait le long de l’avant-bras, mais aucune blessure ne menaçait sa vie.
Quatre souffles et demi. Voilà le temps que Ropord avait gagné. Pendant ces quelques souffles, Fell reprit son rythme respiratoire et récupéra.
« J’y retourne. »
Ropord le dit sans se retourner. L’exaltation du dernier échange lui embrasait tout le corps.
Fell ressentait la même chose. Au lieu de répondre, il tapota Ropord dans le dos.
Ils avaient beau donner l’impression d’être constamment sur le point de s’étriper, au bout du compte, tous deux étaient sous le toit d’un certain illuminé nommé Enkrid. Faire front ensemble dans un moment pareil allait de soi.
Un seul coup avait réduit les guerriers sacrés au silence.
« Ces foutus cinglés. »
Seul leur chef réussit à dire quelque chose, et même ça ressemblait à un compliment.
À ses yeux, si la moindre chose avait tourné autrement dans cet échange, celui qui avait frappé le premier serait mort.
Oui, c’était impressionnant, mais une folie pareille, au moindre faux pas, vous tuait sur-le-champ.
Quand on combattait en groupe, ça sautait aux yeux.
On ne pouvait pas risquer sa vie ainsi.
En temps normal, même au cœur de l’attaque, on gardait une réserve défensive, au cas où.
Et ces deux-là venaient de faire ça ? Ils avaient dépassé l’audace pour sombrer dans la folie.
Il en était sincèrement abasourdi.
« Formation en cercle ! »
Le chef lança l’ordre. Fell se contenta de reprendre son souffle. Ropord recommença ses calculs.
Tous deux unirent leurs forces un instant, agissant comme un seul homme.
L’issue du combat ne bascula pas en un instant, mais la balance commença peu à peu à pencher.
Pendant ce temps, Enkrid et l’Armée sainte grise se faisaient face à travers le champ. Un affrontement immobile.
Un vent froid souffla entre les deux groupes dans un léger sifflement.
Si le vent avait eu une âme, il les aurait observés, incapable de détourner les yeux.
Juste avant que Ropord, Fell et Teresa ne verrouillent un flanc, Enkrid avait lancé quelques mots à l’ennemi qui lui faisait face. Résultat : le visage rond et bien nourri de Muel avait rougi.
* * *
« Toute votre prospérité semble s’être logée dans votre ventre et votre menton. »
Ce furent les premiers mots d’Enkrid lorsqu’ils descendirent la pente et se retrouvèrent face à face.
« Quoi ? »
Muel était l’un des Sept Apôtres de l’Abondance et le véritable centre du pouvoir au sein de l’ordre. Jamais il n’avait entendu pareille chose.
On pouvait dire sans exagérer que c’était la pire insulte qu’on lui eût adressée depuis près de dix ans.
Même lorsque les guerriers sacrés et les prêtres sous ses ordres se montraient grossiers, Muel n’en avait jamais été la cible.
Qui oserait se tenir devant lui et lui parler ainsi ?
« Vous êtes gros », répéta Enkrid.
C’était si direct qu’il aurait dû être facile de l’ignorer, mais l’attitude de celui qui le disait lui portait sur les nerfs.
Depuis le début, cet homme était une épine dans son pied. C’était peut-être inévitable.
Et pour ne rien arranger, l’homme en cuir fourré à côté de lui ricanait, tandis que le nonchalant à l’espadon riait aussi.
« Un esprit immonde attire une chair immonde », ajouta Grenouille.
Muel en fut réellement écœuré.
« J’espère que le cœur s’enrichit le premier. Frère », dit celui qui ressemblait à un gros ours.
Muel ne sut pas davantage quoi penser de cela.
Mais surtout, Muel n’avait jamais été réputé pour sa patience.
Il voulait lui fracasser le crâne avec un fléau, là, tout de suite. Et il savait qu’il n’avait aucune raison de supporter ça.
« Bon, à quoi bon discuter ? Pour ceux qui sont souillés par les Esprits maléfiques, il n’y a rien de mieux qu’une masse. »
Muel venait, à sa manière, de les traiter de démons et de réceptacles corrompus par les Esprits maléfiques. Personne n’y prêta attention.
« Je préférerais ne pas en laisser passer un seul. Qui s’en charge ? »
À ces mots d’Enkrid, Ragna ne prit même pas la peine de répondre et se décala sur le côté.
Il fit environ cinq pas vers la gauche, loin du groupe, puis Rem lui lança depuis l’arrière : « C’est à gauche. Pas tout droit. »
« Quoi ? »
Ragna s’arrêta et se retourna.
« T’es même pas capable de distinguer tout droit de la gauche et de la droite ? Espèce de barbare ? »
Rem voulait dire qu’il ne savait pas s’orienter, mais le message ne passait pas du tout, ce qui le rendit furieux.
« Je peux au moins lui en coller une avant qu’on commence ? » demanda Rem, tout à fait sérieux.
« Non », répondit Enkrid en secouant la tête.
Pas la moindre tension. Cela ne fit qu’agacer davantage Muel.
« Vous comptez juste regarder ? » lança Muel. La colère dans sa voix était évidente.
Naturellement, plusieurs silhouettes s’avancèrent au sein de l’Armée sainte grise.
On les reconnaissait au premier coup d’œil. Tout, chez eux : leur démarche, leurs yeux qui jaugeaient discrètement les angles, leurs mains qui pendaient mollement, comme désœuvrées, et leurs hallebardes pointées vers le ciel, qui donnaient pourtant l’impression de viser leur propre front.
Ils n’essayaient pas de se cacher.
« Je comprends que le seigneur Overdier se lamente », dit Audin en les observant.
Enkrid lui demanda du regard ce qu’il voulait dire.
« De précieux combattants qu’on mobilise ainsi alors que même en rassemblant toutes nos forces, nous aurions à peine le compte. Voilà le genre de lamentation. Frère. »
« D’où est-ce que l’ours vagabond a bien pu débarquer ? » demanda Rem en dégainant sa hache.
Ils étaient quatre à avoir l’allure de chevaliers sacrés. La pression intangible qu’ils dégageaient pesait sur tout le groupe, mais le simple geste de dégainer une hache la trancha net.
Quelqu’un n’avait-il pas dit que, dans les affrontements invisibles d’élan, la Sorcellerie avait l’avantage sur la Volonté ?
Il semblait que ce fût vrai.
Rem venait de le prouver.
On aurait dit qu’il pouvait les affronter tous seul, et sa force enveloppa le groupe comme un mur.
« Nous en discuterons plus tard. Frère, ne compter que sur cette hache et causer des ennuis… » dit Audin.
« Tes discussions, je m’en tape. »
Rem éclata de rire.
Avant de partir, Audin avait dit qu’il ferait la leçon à Rem à son retour, et Rem faisait précisément allusion à ça.
« Vous avez l’air bien détendus, pèlerins. »
Celui qui avait les deux poignets étroitement enveloppés prit la parole. Le Chevalier sacré Azratic, porteur du titre de Serpent Broyeur d’Articulations, enfant du Dieu des Balances.
« Vous prédisez donc votre propre victoire ? » demanda de nouveau Azratic.
Enkrid avait entendu cette question avant même de venir ici.
À vrai dire, ce groupe ne méritait pas qu’on lui réponde.
Il avait déjà répondu avant de venir, avec des mots et au fond de lui. Rien ne pouvait donc le faire vaciller, même face à un redoutable chevalier sacré qui affichait son intention meurtrière, tandis que l’Armée sainte grise s’étalait derrière lui.
« Celui-là est pour moi. »
Audin s’avança vers Azratic, une paire de gantelets d’argent qu’Enkrid ne lui avait jamais vus aux mains.
Quoi qu’on puisse dire ici, l’un d’eux s’était déjà mis à sa tâche.
« Personne ne passera. »
C’était Ragna. Il s’était décalé sur le côté, et la Volonté qui animait ses mots était si nette et si présente que tous les regards se tournèrent vers lui malgré eux.
Tous le regardèrent, Enkrid compris.
Audin et Azratic avaient engagé leur duel de regards. Enkrid faisait face à un homme armé d’une hallebarde. Rem agitait sa hache sous le nez du prétendu Apôtre de l’Abondance. Quant à Ragna, il pensait qu’affronter un chevalier sacré serait sans doute assez intéressant, mais il était bien plus curieux du mur de fer qu’Enkrid avait autrefois érigé.
Enkrid avait déversé sa Volonté avec une force brutale et déployé une immense Pression.
Et lui, alors ?
Qu’est-ce que je peux faire, et comment ?
Reproduire ce qu’Enkrid avait fait ? Cela reposait sur une Volonté brute, inépuisable. La Pression qu’on appelait un mur de fer devait être entretenue en y déversant continuellement sa Volonté.
Ce n’était pas vraiment à son goût.
Sans même savoir si sa propre Volonté suffirait à la soutenir, cette approche n’était-elle pas tout le contraire de l’élégance ?
Sa simple phrase avait attiré tous les regards ; ceux de l’ennemi s’étaient donc tournés vers lui aussi.
Plusieurs commandants serrèrent les dents si fort que leurs muscles maxillaires saillirent nettement.
« Feu ! »
Boum, boum, boum, boum !
Des dizaines de carreaux filèrent à courte portée vers Ragna.
Hf.
Ragna fit tournoyer son épée. Aucun mouvement préparatoire visible. Du moins, c’était ce que voyaient les yeux ordinaires. En réalité, il avait serré la poignée, ouvert la poitrine et changé l’angle de son corps pour porter son coup. Mais il avait tout de même placé le plat de la lame à l’horizontale, de façon à ce qu’elle traverse d’abord l’espace que les carreaux allaient occuper.
Boum !
Le son que l’épée arracha à l’air ressemblait à une explosion. Cette explosion fit office de mur et arrêta les carreaux qui suivaient.
Il avait dévié leur trajectoire grâce au vent provoqué par son épée.
Facile à dire. Tout autre chose à faire.
En observant la scène, Azratic comprit que lui-même n’en serait tout simplement pas capable.
« À terre. Si vous vous relevez, vous mourrez. »
Il venait de faire quelque chose qui ressemblait à de la magie, en détournant des carreaux avec le vent de son épée, puis il avait lancé cette menace.
En parlant, Ragna saisit la poignée de son épée à deux mains et tourna la taille et l’épaule vers la gauche.
La posture annonçait clairement ce qui allait suivre : un balayage horizontal.
« Je vous avais prévenus. »
L’avertissement était terminé. Il ne laissa aucune chance à l’ennemi. Et même s’il l’avait fait, ils n’avaient pas l’air de vouloir écouter.
Ragna prit appui sur le sol et s’élança, son épée fauchant l’air. Un seul coup, mais pas seulement un coup.
C’était le génie nommé Ragna qui mettait à profit tout ce qu’il avait vu et absorbé.
Ce génie de l’épée, incapable de s’orienter où que ce soit, brandit sa lame et courut de gauche à droite.
Il allait aussi vite qu’un cheval au galop, et la lame dans sa main était une guillotine qui tranchait tout sur son passage.
Ce coup qui traçait une longue ligne, ses pieds lui servant de fondation, était la technique qu’Aoara lui avait montrée.
Ce qu’Enkrid avait vu et appris, Ragna l’absorba à son tour et l’intégra naturellement à sa propre technique.
Crac ! Boum ! Paf ! Crac ! Frrr-frrr-frrr !
Tous ces sons se confondirent en un seul fracas.
La technique d’épée fluide d’Aoara, mêlée aux vibrations qu’il avait observées chez Barnaas d’Azpen : personne n’osa arrêter ce coup unique.
Le problème, c’était que ce coup ne mettait pas fin au combat. De gauche à droite, puis, après avoir couru assez loin vers la droite, Ragna pivota et repartit vers la gauche.
Il porta le même coup qu’auparavant.
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