Chapitre 600
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 600 : Feu ambulant
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Qu’était-ce que le Feu ambulant ?
Une sorcellerie interdite, un sortilège qu’il ne fallait jamais lancer.
Alors pourquoi était-il interdit ?
On pouvait lancer des sorts en empruntant le pouvoir d’êtres issus d’autres mondes, ou les façonner à partir de la puissance magique extraite de son propre Monde des sorts avant de les utiliser.
Les premiers étaient appelés Sorts empruntés, les seconds, Sorts de création. Le Feu ambulant appartenait à cette dernière catégorie.
Tout avait commencé par un incident provoqué par une créature d’une nature sans précédent : la Salamandre.
« Tout ce qui brûle est magnifique. »
Un génie avait été saisi par les flammes et s’était consumé à vouloir donner forme à une créature entièrement faite de feu.
Le Feu ambulant était l’un de ces sorts, le plus corrompu et le plus raté de tous.
Pour lancer ce sort, il fallait des sacrifices et la durée de vie du lanceur.
Nombre de sacrifices requis : cent personnes, quelle que soit leur race, capables de souffrir et de mourir dans d’atroces brûlures.
La durée de vie du lanceur était également consumée et, en théorie, il devait mourir au moment même où le sort se manifestait.
Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait Sorcellerie interdite. Le Feu ambulant s’inspirait de l’invocation de la Salamandre, une entité inconnue. Ainsi, bien qu’il appartînt à la catégorie des Sorts de création, il frôlait aussi celle des Sorts empruntés.
Le génie avait remédié aux défauts du sort en empruntant le nom d’un dieu démoniaque qui commandait aux flammes de la Terre Maudite.
On pouvait se demander s’il suffirait d’endoctriner un mage de talent moyen pour lui faire lancer le sort. La réponse était non. C’était impossible.
Le Feu ambulant était si difficile à lancer que quiconque ne possédait pas un talent exceptionnel ne pouvait même pas s’y essayer.
De la maîtrise de la puissance magique à l’incantation elle-même, la moindre erreur suffisait à incinérer le lanceur ou à le faire exploser.
Seule une personne véritablement talentueuse, prête à risquer sa vie, pouvait y parvenir.
Voilà pourquoi aucun mage sain d’esprit ne le ferait jamais apparaître. Mais si quelqu’un réussissait, le sort était aussi meurtrier qu’on le disait.
Le Feu ambulant ne disparaissait qu’une fois son objectif accompli.
Il se déplaçait en puisant son combustible dans la puissance magique qui circulait dans la nature même.
Esther était une sorcière, une exploratrice et une érudite en magie.
Quand la question d’Enkrid lui parvint, elle acquiesça une fois, et les connaissances qu’elle avait sur le sort du Feu ambulant lui revinrent à l’esprit.
D’autres détails lui revinrent aussi : le sort avait été dépouillé de toute maîtrise au profit d’une destruction toujours plus vaste. Pour quiconque le croisait et devenait sa cible, s’échapper relevait presque de l’impossible.
Que ferait-elle ?
Esther trouva plusieurs réponses en un instant. Mais chacune n’était possible que parce qu’elle était une sorcière et une exploratrice des étoiles.
Un simple épéiste ne pouvait rien faire, ici.
« Pourquoi ? »
Esther posa la question. Le miroir qu’elle lui avait donné ne pouvait refléter que le visage d’Enkrid, et leur conversation serait forcément hachée.
Elle avait fabriqué elle-même l’objet de communication, mais il contenait peu de puissance magique et n’était pas conçu pour de longs échanges.
« J’en ai besoin. Dis-moi ce que tu sais. »
L’homme de l’autre côté du miroir avait parlé, et Esther avait perçu l’urgence sous-jacente à son ton. Elle cessa de demander pourquoi et résuma ce dont elle venait de se souvenir avec le moins de mots possible.
« Et si quelqu’un se plaçait devant et tenait jusqu’à épuisement de sa puissance magique ? »
Enkrid l’interrompit à mi-chemin. Il était manifestement pressé : il avait coupé court à tout contexte pour aller droit à la question.
Esther le comprit aussi. « Même si c’était possible, je ne te le conseillerais pas. »
À l’entendre, il comptait s’interposer lui-même. Et si cela arrivait, il brûlerait vif ou survivrait à moitié carbonisé, dans un état lamentable.
Naturellement, son avis ne fit pas le poids.
« Ça pourrait marcher. »
Enkrid marmonna ces mots de l’autre côté du miroir, puis disparut. La surface retrouva bientôt son aspect terne habituel.
Esther se leva.
Ses paroles et la situation se précisèrent dans son esprit.
S’il avait déjà vu le Feu ambulant, elle risquait d’arriver trop tard en se rendant sur place. Mais Enkrid lui avait appris quelque chose.
Si l’on renonçait parce qu’on se croyait en retard, il ne se passait rien du tout.
Dès qu’elle l’eut compris, elle bougea. C’était le moyen le plus rapide. Esther leva le pied et partit.
* * *
Le miroir qu’Esther lui avait donné était un objet de communication qui réagissait lorsqu’il le tenait à deux mains en pensant à elle.
Enkrid lâcha le miroir. Les étapes suivantes se formaient déjà dans son esprit, et l’objet reprit son apparence initiale.
Il n’avait pas le temps de prendre congé à loisir. Il posa le miroir et commença par retirer son armure d’écailles.
S’il comptait tenir bon, cette armure ne ferait que le gêner. Il ôta sa cape bleu marine et le reste de son équipement, puis enfila seulement une chemise fine à manches courtes avant de remettre son ceinturon et ses armes.
Il avait retiré et remis son équipement tant de fois que ses mains bougeaient plus vite et avec plus de précision que celles de n’importe quel soldat ayant servi pendant plus de vingt ans.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
demanda Ruagarne.
« J’ai chaud. »
Ce n’était pas une réponse très convaincante au début de l’hiver, mais…
« Du feu ! »
« Aaaah ! »
« Il marche ! Le feu marche ! »
« Aaargh ! »
Entre les hurlements inarticulés et les cris épars qui fusaient, avoir chaud ne semblait finalement pas si déplacé.
« Hein ? Qu’est-ce que c’est ? »
Tandis que Ruagarne gonflait les joues, Enkrid était déjà debout.
« Bon. »
Il jaillit par la porte. Il n’avait même pas traversé la place que le Feu ambulant apparut à sa vue. Comme la fois précédente, il tendit une sorte de doigt long et fin, une tige de flammes ; les gens s’embrasèrent et les bâtiments prirent feu.
Boum !
Une explosion déchira le secteur où l’on entreposait l’huile, et une fumée noire jaillit vers le ciel. L’odeur âcre les frappa d’abord, puis la visibilité se réduisit à néant.
Sans rien voir, les gens ne feraient que paniquer davantage.
« C’est quoi, ce truc, bon sang ? »
« Ça brûle, ça brûle ! »
« Aaaaah ! »
Au milieu des cris, les sens du chevalier se fixèrent sur l’ennemi, cette chose qui était aussi un sort. Inutile d’ouvrir les yeux pour s’en assurer.
Enkrid plia le genou gauche et fit ce qu’il pouvait.
Boum !
Il prit appui au sol et trancha à l’horizontale. La lame, affûtée dans le fer le plus dur, entailla une partie de l’enveloppe extérieure du Feu ambulant. Toutes ces morts n’avaient pas été vaines.
On tranchait son corps, et il explosait. Une entaille assez profonde déclenchait une explosion. En détacher un morceau suffisamment gros produisait le même résultat.
L’explosion qui suivait aspirait tout ce qui l’entourait dans une onde de choc. Puis, dans le sillage de cette onde, une autre explosion projetait des braises dans toutes les directions, et tout ce qui se trouvait à portée de vue s’embrasait.
Chacune de ces braises avait à peu près la puissance d’un sort de feu lancé par un mage moyen.
Ne pas trancher. Tenir bon jusqu’à épuisement de la puissance magique.
Dès qu’il adopta cette stratégie, Enkrid comprit qu’il s’agirait d’une lutte d’endurance.
Dans ce cas, que devait-il faire, là, tout de suite ?
Le tailler en fines lamelles.
Rogner ses flammes sans entailler assez profondément pour provoquer une explosion. Épuiser sa puissance un peu plus vite. Attirer au moins une part de son attention sur lui, puisqu’il ne se retournait jamais, aussi fort que les gens puissent crier.
Pendant ce temps, les autres pourraient fuir.
Voilà ce que fit Enkrid.
Était-ce de l’acrobatie ? Oui.
Le danger était-il immense ? Oui.
Mais ce n’était pas impossible à tenter.
Ses cinq sens s’étaient aiguisés grâce à tout ce que Jaxon lui avait enseigné. Son corps avait été poussé à ses limites par la Technique d’isolement d’Audin.
Les deux se combinèrent, puis le Point de concentration s’activa, et son maniement de l’épée frôla l’art.
Dans la fumée noire, deux flammes bleues traçaient des lignes, comme un artiste dessinant avec la lumière.
Ces lignes découpaient des morceaux du corps du Feu ambulant, les taillant et les séparant.
Les braises taillées et les flammes sectionnées se dispersaient dans les airs, puis disparaissaient.
Ce combat, qui avait commencé comme une simple tentative de tenir bon, semblait prendre une autre tournure.
Il modifia sa prise et se concentra. L’audace du Cœur de la bête laissait ses instincts se vouer entièrement au combat.
Le Cœur de la bête ne se résumait pas à l’audace.
Son principal atout était d’éliminer tous les réflexes qui poussaient à fermer les yeux ou à tressaillir devant une lame qui arrivait.
Qu’est-ce que cela signifiait ? Le temps qu’il aurait perdu à cligner des yeux ou à reculer devenait du temps pour réfléchir. Il pouvait déterminer la direction de son prochain mouvement dans l’intervalle entre deux instincts.
La technique improvisée pour fendre une hache, que Rem aimait tant, reposait sur un principe similaire.
Enkrid fit de même. Malgré tout, le Feu ambulant ne réagit pas à sa présence.
« Le Feu ambulant ! »
La voix surprise de Ruagarne retentit derrière lui. Tandis qu’il continuait à rogner les flammes, une autre voix lui parvint peu après.
« Bande d’idiots ! À la demeure seigneuriale ! »
Cette voix, il l’avait entendue maintes fois au fil de toutes les versions de cette journée. Le seigneur Lui avait accouru en rugissant.
Le flot des gens qui se déplaçaient s’inscrivit dans le réseau des sens d’Enkrid. Le bras du Feu ambulant se tourna vers eux.
S’il ne le tranchait pas, des dizaines de personnes brûleraient vives.
« Mon bébé ! Mon bébé ! »
Au milieu de la cohue, quelqu’un avait dû trébucher. Une silhouette qui courait s’effondra au sol et se jeta sur un enfant. Il n’avait pas besoin de ses yeux pour se représenter la scène.
Un enfant était tombé en fuyant. La mère l’avait protégé de son propre corps.
Pour sauver tout le monde, il lui suffisait de continuer comme prévu. Mais dans ce cas, l’enfant et la mère mourraient.
En sacrifier quelques-uns pour sauver les autres ?
Il n’y avait pas à hésiter.
La lame de fer le plus dur jaillit du bas vers le haut, rapide comme une hirondelle.
Elle trancha le bras du Feu ambulant.
Fouuush !
Les flammes s’embrasèrent et une explosion déchira l’air.
Enkrid attrapa la chose — une boule de feu pourvue de bras, de jambes et d’une sorte de tête — et roula sur le côté avec elle.
Il aurait dû se couvrir de cloques, des ampoules pleines de liquide se dressant sur sa peau. Mais rien de tel ne se produisit. Son corps entier se mit simplement à brûler.
Ses vêtements prirent feu. Sa peau aussi. Une douleur atroce le submergea d’un coup. Malgré son endurance exceptionnelle, sa mâchoire se décrocha et tout son corps trembla. Non qu’il eût assez de présence d’esprit pour remarquer sa salive : elle s’évaporait avant même de tomber.
« Idiot ! Enki ! »
Ruagarne accourut derrière lui.
Au cœur de l’agonie d’être brûlé vif, Enkrid se dit que c’était malgré tout une meilleure issue.
La fleur d’hiver avait brûlé, mais Helma n’avait pas encore brûlé, et Ruagarne n’était pas encore mort.
Fouuush.
Une nouvelle version de la journée prit fin. Après l’obscurité, le Passeur apparut. L’atmosphère ressemblait à celle de la dernière fois.
Parfois, il se comportait comme un gamin de douze ans en colère, changeant d’humeur sans prévenir, mais cette fois, la même ambiance avait duré un bon moment.
« Tu as de sacrées ambitions », dit le Passeur.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tu as dit que tu n’aimais pas fuir seul. Alors, je t’ai laissé emmener ceux que tu voulais protéger, et qu’est-ce que tu m’as répondu ? Que tu protégerais demain ? Quelle arrogance. Quelle arrogance ! »
« Hum. C’est sans doute vrai. »
Enkrid répondit vaguement et se plongea dans ses pensées.
À son réveil, il n’avait jamais assez de temps pour réfléchir. Même en poussant son raisonnement à ses limites, il n’en avait pas assez.
À force de revivre cette journée, il avait accumulé de l’expérience et gagné du temps. Alors pourquoi ne pas profiter aussi de moments comme celui-ci ?
« Tu ne pourras pas le vaincre comme ça. »
Le Passeur acheva sa phrase, et la journée recommença presque aussitôt. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se retrouva au même moment, à son réveil après une sieste.
Comme ça ?
Les paroles du Passeur l’avaient intrigué, mais Enkrid avait des choses à tenter dans cette version de la journée. Alors, dès qu’il ouvrit les yeux, il courut.
Le Feu ambulant était entré dans la ville à pied, incendiant tout sur son passage. Enkrid s’était réveillé quand le pressentiment l’avait saisi. Les flammes allaient s’élever juste après.
Question : et s’il l’interceptait avant son entrée dans la ville ?
Enkrid formula cette hypothèse et partit en courant. Il trouva le Feu ambulant déjà à l’intérieur. Et cette fois, il eut même du mal à engager un combat défensif convenable.
J’aurais dû retirer mon armure avant de partir.
Il avait voulu aller plus vite et avait oublié cette étape. Retirer son armure tout en courant n’était pas facile.
Il prit appui au sol et courut sur les toits pour gagner du temps, mais le résultat fut le même. Son hypothèse était fausse. Le Feu ambulant avait déjà franchi les portes.
Il aperçut tout de même comment les choses avaient commencé.
La créature avait incendié une charrette près de la porte, puis le fourrage des chevaux et deux chevaux dans l’écurie attenante. Mais personne n’était encore mort.
Quelques personnes fixaient le Feu ambulant, essayant de comprendre ce qu’elles voyaient.
D’autres criaient en voyant les chevaux mourir.
Un vieil homme qui ressemblait au palefrenier frappait le Feu ambulant avec une fourche.
Fouuush !
Silence.
Pas même un cri ne s’échappa. Une cage de flammes engloutit le vieux palefrenier tout entier.
En voyant cela, Enkrid n’eut qu’une pensée.
Il devait en apprendre davantage.
Il combattit ensuite tandis que son armure chauffait et lui brûlait la peau, puis il mourut.
« Quel idiot. »
Il laissa derrière lui les remontrances du Passeur et revint à cette journée.
Retirer son armure d’écailles en courant était-il un exploit comparable à saisir des flèches en plein vol ? C’était plus facile, mais il fallait tout de même autant de dextérité pour le faire. Le plus difficile était de l’enlever. Il lui fallait une autre méthode.
Ne pas l’enlever.
Enkrid trancha les sangles de son armure avec l’épée courte qu’il avait reçue d’Aetri.
« Kraiss disait que ça coûtait cher », fit remarquer Ruagarne.
C’était vrai, mais ce n’était pas ce qui comptait pour l’instant.
Dès son réveil, il courut, trancha les sangles, fonça au combat et mourut encore.
« Épais comme un poteau. »
Il encaissa la pique du Passeur et rencontra une autre version de la journée.
Réduisons aussi le temps passé à mettre le ceinturon.
Il renonça également à trancher les sangles et à enfiler une chemise. Il saisit uniquement son épée de fer le plus dur et partit en courant.
Quelques versions de la journée passèrent sans rien lui apporter de particulier.
Des informations.
À la journée suivante, il sortit le miroir tout en courant.
À ce stade, Enkrid était devenu un maître dans l’art de se déshabiller en plein sprint.
Il n’aurait jamais imaginé qu’à force de revivre cette journée, il atteindrait un tel niveau dans cette discipline.
« Tu connais le Feu ambulant, n’est-ce pas ? La Sorcellerie interdite qui brûle jusqu’à épuisement de sa puissance magique. Dis-moi ce que tu sais de plus. »
De l’autre côté du miroir, Esther fut un instant décontenancée, puis lui révéla ses connaissances. Quelques mots échangés tandis qu’il courait. Il revécut la journée, encore et encore, et accumula ces brèves conversations.
C’est ainsi qu’il apprit autre chose.
En combattant, il avait remarqué que la créature semblait grossir à mesure que le temps passait.
Elle développait son corps en absorbant la puissance magique qui l’entourait. Pour ce faire, elle tuait des êtres vivants.
Le sort s’était manifesté grâce à des sacrifices ; il continuait donc à en consommer de la même façon.
Autrement dit, il était au plus faible avant de tuer qui que ce soit. Chaque vie qu’il prenait renforçait son pouvoir.
Il avait appris cela, et pourtant Enkrid échoua encore.
« Je te croyais simplement arrogant. Mais en fait, ta tête ne te sert même pas de décoration. »
Le Passeur était désormais franchement agacé. Il aurait dû se réjouir chaque fois qu’Enkrid se retrouvait piégé dans cette journée, mais à en juger par son humeur, quelque chose avait mal tourné.
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